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KIRN BERGER

Kirnberger (Jean-Philippe), né en Thuringe (1721), était bon violoniste et bon claveciniste, élève du grand Sébastien Bach; mais ce qui a fait venir son nom jusqu'à nous, ce sont ses divers ouvrages sur l'harmonie et le contrepoint. En 1751, la princesse Amélie le prit à son service comme directeur de sa musique; c'est là qu'il termina sa carrière en 1783.

Avant d'occuper cet emploi, Kirnberger avait dirigé la musique de différents princes polonais. Chez l'un d'entre eux, où il tenait le clavecin, on jouait fréquemment un concerto de violon, dont plusieurs passages lui déplaisaient souverainement. Il eût la singulière idée d'amener dans sa chambre pendant plusieurs jours de suite le chien favori du prince; il lui jouait le concerto en question sur son violon, et aux endroits qu'il abhorrait il donnait de grands coups de pied au chien. Bientôt le chien remarqua les passages compromettants, et dès qu'ils arrivaient il se mettait à hurler, même sans qu'on le battit.

A la première exécution du concerto, Kirnberger observa au virtuose que tel et tel passage étaient faibles, mais l'autre n'en tint aucun compte. Or,

NOTES BIOGRAPHIQUES. r/j

quand ces passages arrivèrent, le chien hurla effroyablement, ce qui causa une hilarité générale, et le concerto fut à jamais supprimé.

RAMEAU (le frère).

Le Rameau en question, était un frère du grand R.ameau. Organiste à Dijon, ce singulier personnage a eu maille à partir avec les magistrats de sa ville natale, qui lui avaient retiré une pension de trente livres et l'exemption de la taille. Cette histoire, plus longue que divertissante, est racontée dans le second volume des Causes amusantes et connues. Berlin, 1770.

On y lit :

« Un musicien est un homme rare ; on en a vu paraître un dans notre siècle : son nom est au-dessus de l'envie. Auteur d'un nouveau traité de musique, il a réduit l'harmonie à ses principes naturels, etc. Tout Paris applaudit à cet illustre maître, toute l'Europe l'admire : il est mon frère, j'ai ma portion de son savoir. »

Plus loin :

« Les magïsti-ats voudraient-ils apprendre à la postérité que le musicien P^ameau a payé cinquante livres d'amende pour avoir joué du violon; qu'il a été privé de l'exemption de la taille et d'une petite pension, parce qu'un écrivain inconnu s'esl aviso de mettre son nom à la tête d'un libelle oublié. »

GO NOUVEAU MUSICIANA.

Plainte de Rameau, organiste de Nosseigneurs du Parlement, contre Me Pouillot, substitut du procureur-syndic.

La musique était regardée chez les Grecs comme une chose sacrée, elle faisait une partie essentielle de leur religion et de l'éducation, des jeunes gens ; M. Rollin, dans son Histoire ancienne, tome IV, page 538, dit que les anciens lui attribuaient de merveilleux effets ; ils la croyaient très propre à calmer les passions, à adoucir les mœurs, à humaniser des peuples sauvages et barbares. Tout le monde a lu dans la fable les merveilles qu'Ovide a débité d'Orphée et d'Amphion, et dans l'Écriture sainte les effets que produisait dans l'âme frénétique de Saùl la harpe mélodieuse de David.

M. l'abbé Raguenet, dans Y Histoire de la musique et de ses effets (1), tome I, page 209, rapporte que Timothée, fameux joueur de flûte, fit courir aux armes Alexandre et ses courtisans en jouant devant eux un air qui leur inspira tout à coup une fureur guerrière, et qu'il les remit un moment après dans leur état naturel en changeant le premier mode en un -autre, gracieux et doux.

Lycurgue, ce législateur sévère de Lacédémone, ne regardait point la musique comme une superfluité, et le fameux Socrate ne dédaigna pas, clans

(1) Cet ouvrage n'est pas de Raguenet, mais de Bonnet.

NOTES BIOGRAPHIQUES. Cl

un âge assez avancé, d'apprendre à Athènes à jouer des instruments.

À Thèbes, c'était un crime indicible d'insulter un musicien dans l'exercice de son art ; à Dijon, le magistrat le plus subalterne qui soit peut-être dans les vingt-deux provinces de France l'a fait impunément dans ma maison ; c'est ce qui m'enhardit, Messeigneurs, à vous adresser ma plainte, bien persuadé que l'homme à talents trouvera toujours sa ressource dans votre protection, et sa sûreté clans votre justice.

Le 21 février de cette année, jour heureux du dimanche gras, où le peuple, ordinairement noyé dans la joie, oublie qu'il est des médecins, des procureurs et des maltôtiers, j'avais rassemblé chez moi un groupe d'amis choisis par la connaissance de leur bon cœur et conservé par l'épreuve du mien, en attendant un souper que le plaisir de se voir librement devait rendre plus agréable que splendide. Six de mes convives formaient deux parties de jeu, l'une de trictrac, l'autre de briscambille à quatre, jeux de tout temps permis par la plus austère police et adoptés dans le commerce général de toutes les sociétés, lorsque Mc Pouliot, par fantaisie ou par désœuvrement, entra sur les sept heures du soir dans l'antichambre où le couvert était mis, escorté de deux sergents de maire (métier que le diable ne voudrait pas faire) et de six recors armés comme des troupes réglées, la baïonnette au bout du fusil. J'aidai moi-même à les introduire en ouvrant la porte de la chambre où se trouvait la compagnie.

A cette apparition, que je pris dans le lointain pour une mascarade ou pour quelque tour de mon compère Joly, le syndic, je courus prendre mon violon pour les recevoir avec décence, et les annonçant aussitôt à toute la compagnie, je débutai par un air qui avait déjà fait danser de plus honnêtes gens qu'eux.

Me Pouliot, le plus maussade substitut de l'Europe, qui se connaît mieux en eau-de-vie qu'en musique, fit bientôt cesser la symphonie en me criant d'un ton foudroyant et le visage boursouflé de fureur qu'il venait avec des ordres et qu'on ne se moquait point de la justice. A ces paroles, le joueur de violon, plus soumis qu'un novice devant son provincial, lui répondit d'un air pétrifié qu'il respectait trop cette justice pour ne pas s'y soumettre avec une entière résignation, qu'il ne concevait pas, à la vérité, les raisons qui lui avaient attiré dans une maison libre une visite aussi extraordinaire, qu'il avait prise d'abord pour un badinage autorisé par les licences du carnaval.

Me Pouliot, que j'aurais souhaité dans ce moment-là piqué vingt fois de la tarentule, pour toute réponse tira aussitôt d'une poche plus profonde qu'une besace une grosse écritoire et une petite plume avec laquelle il se mit à griffonner, parlant moitié haut, moitié bas, un procès-verbal où il ne s'est trouvé manquer que le bon sens et la vérité.

Il a inséré, entre autres mensonges, que j'avais joué du violon dans le seul dessein de rire de la

justice et de le bafouer lui-même clans son ministère ; il s'est récrié contre ma façon trop libre de m'énoncer, ajoutant que, pendant l'exercice de ses fonctions, j'avais proféré des paroles qui avaient alarmé la vergogne de ses sergents, en jurant plusieurs fois.

Le témoignage de mes dix-huit conviés réfute aisément la première accusation; quant à la seconde, je n'ai jamais ouï dire qu'il y eût une défense formelle de jurer dans ses propres foyers, surtout d'une manière indirecte et qui n'est relative à personne, ce qui est encore attesté par les mêmes conviés et par les six recors qui ont refusé sèchement de signer le procès-verbal, assurant qu'ils ne voulaient pas faire un faux, ce qui est extraordinaire, et dont on doit bien leur tenir compte.

Voilà cependant sur quelles preuves on décrète d'ajournement personnel un homme qui a consacré depuis vingt-cinq années ses talents à son ingrate patrie, ajournement où il a paru avec soumission et répondu ignominieusement sur ses pieds comme un comédien de campagne, ce qui n'a pas empêché de le faire condamner à 90 livres d'amende par un jugement où la justice s'est trouvée bien sûrement d'un coté et les juges de l'autre.

En effet, mettons clans une balance équitable ma conduiteet celle de MePouliot, récapitulons toutes les circonstances et les gradations du procès-verbal, on ne verra de mon côté que respect pour la justice, résignation à ses moindres ordres, soumission et politesse envers ses derniers ministres. Du coté de

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Me Pouliot on ne trouvera qu'animosité dans ses démarches, dureté dans l'exercice de son ministère, grossièretés dans toutes ses demandes et brutalités injurieuses dans toutes ses réponses, car après avoir dressé l'inique procès-verbal qui fait sa honte en voulant faire la mienne, comme il me le présenta d'un air injurieux je lui demandai modestement ce qu'il voulait que j'en fisse? « Torchez-en votre c... si vous voulez, » me dit-il d'un ton de crocheteur ; ensuite quelqu'un de ma compagnie ayant demandé aux deux sergents de maire pourquoi ils avaient signé un écrit où la vérité était totalement masquée par l'artifice, ils répondirent naïvement qu'ils n'avaient signé que par déférence pour leur chef.

Ainsi vous voyez donc, Messeigneurs, que l'accusé pourrait devenir l'accusateur ; mais il faudrait penser comme un substitut pour se rendre le vil délateur de toutes les sottises qu'il m'a débitées et que j'aurais oubliées dès l'instant, si elles ne se trouvaient pas enchâssées dans le corps de ma défense personnelle.

Je ne demande point d'indulgence pour des fautes que je n'ai commises que dans l'imagination vindicative de Me Pouliot, je n'exige qu'une simple justice contre ses attentats, et un nouveau jugement qui détruise celui qui condamne ridiculement un musicien à 50 livres d'amende pour avoir joué du violon dans sa chambre le dimanche uras.

A quoi n'aurais-je donc pas été condamné si j'avais malheureusement substitué le clavecin au

violon, car si la mairie, dans le jugement qu'elle a rendu contre les talents, avait proportionné le prix vénal de l'amende aux prix scientifiques des deux instruments, j'étais ruiné sans ressource.

Ce tribunal plébéien, dont on a surpris vraisemblablement la justice, a paru faire une différence marquée entre Me Pouillot et moi ; il a presque laxé de témérité le parallèle que j'ai fait dans mes réponses, de son rang au mien, au sujet du ton de hauteur dont il m'avait parlé en dressant son procès-verbal : un substitut et un organiste, a-t-il presque dit, il y a autant de différence de l'un à l'autre qu'il y en a d'un financier à un laquais ; j'ai pourtant observé que ces deux derniers termes s'étaient trouvés quelquefois synonymes et qu'ils ne faisaient pas un paradoxe bien fort.

La mairie n'a pas pris garde qu'il faut des années de travail pour faire un organiste tolérable, et qu'avec douze aunes de drap et deux mois de l'évangile on fera toujours, dans un quart d'heure, un substitut comme Me Pouliot.

• Vous excuserez, Messeigneurs, les expressions et la forme du style en faveur de la fidélité du fond ; je parle en musicien, c'est-à-dire en homme véridique, qui n'a jamais eu de la chicane qu'une pratique accidentelle et momentanée, un homme dont l'âge commence à demander de la tranquillité, que ses privilèges et la familiarité des grands devrait rendre assez considérable pour être ménagé, souffre impatiemment qu'on veuille altérer par des tracas-

m NOUVEAU MUSIGIAXA.

séries réitérées la fin de sa carrière, jouissant d'un bien médiocre qu'il ne doit à personne, il a toujours cherché dans la compagnie d'une société amusante le plaisir de faire des amis et la douceur de les recevoir.

* Est-il juste qu'un ministre ignorant et brutal vienne à main armée, sous un prétexte inexcusable, les exclure de chez lui par la crainte d'une visite récidivée !

C'est vouloir étouffer les talents que de leur ôter la liberté de paraître clans tout leur jour ; les arts sont, dans une ville policée, ce que les nuances et le coloris sont dans un tableau : ils n'en font point le fondement ni les parties principales, mais ils en constatent l'agrément, ils y donnent le lustre et presque tout le prix.

Vous n'avez pas encore oublié, Messeigneurs, les services que mon zèle m'a fait rendre à notre commune patrie, vos bontés m'y ont attaché ; j'espère que les injustices de ceux qui vous sont subordonnés ne m'en exileront pas. Il me serait aussi douloureux de m' expatrier à mon âge qu'il vous l'a été quelquefois d'avoir puni un accusé que la perfidie des témoins aurait déterminé coupable, et que les remords ou les événements ont fait reconnaître dans la suite innocent.

Vous pouvez donc, Messeigneurs, par un seul arrêt rendre à sa patrie un citoyen paisible pour l'habiter sans reproches, un maître reconnu pour enseigner la perfection de son art, en continuant de

les exercer sans contrainte, et un serviteur toujours reconnaissant pour publier vos bontés, en admirant les effets de votre justice.

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