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STRADELLA

La Société des Concerts du Conservatoire a fait entendre aux séances du vendredi saint et du samedi saint (1885) la cantate Pietk Signore, qu'on attribue, sans raison, à Stradella. Ce pastiche moderne, fort bien fait d'ailleurs, est très connu, très répandu : on l'a arrangé à toutes sauces, en Afjiuis Dei, en Ave Maria , en 0 salutaris, etc., etc. Sans doute qu'un de ces jours on le verra paraître sous forme de chant patriotique, après quoi les Allemands viendront nous prouver que nous l'avons emprunté à l'une de leurs messes. (Voyez Marseillaise.)

Stradella, compositeur italien, est né vers 1645; la bibliothèque du Conservatoire possède de lui un assez grand nombre de compositions, authentiques quant à celles-là.

Fétis a fait entendre pour la première fois à Paris Y Aria di ehiesa, ou air d'église, dans son concert historique du 24 mars 1833 (1), à la salle Ventadour; je crois même que c'est lui également qui a publié d'abord ce morceau chez Launer.

; En 1864-65, le Ménestrel a donné une série d'ar-

(i) Voyez Musiciana, 1877, p. 61.

ticles forts intéressants sur Stradella ; on y cite les compositeurs auxquels ce morceau pourrait être attribue'1, entre autres Xiedermeyer et Rossini. Il est certain qu'un musicien, si peu familier qu'il soit avec l'histoire de l'harmonie, ne peut dater l'Aria di chiesn que de notre siècle. Quant à l'attribuer à Stradella, dont les productions existent et permettent la comparaison, c'est comme si on attribuait à Lully une pièce de Richard Wagner ; ce ne serait ni moins insensé ni moins ridicule.

Si nos éditeurs de Paris et même quelques-uns de nos maîtres de chapelle tiennent à conserver le nom de Stradella, à défaut d'un autre nom, en emboîtant le pas derrière Fétis, ils sont bien libres, cela ne gène en rien leurs connaissances archéologiques; mais que la Société des Concerts donne dans ce travers et encoure les critiques et les malins sourires de nos voisins les Allemands, ceci est plus grave et moins facile à admettre.

J'ignore si on a jamais mis en avant Fétis luimême, comme l'auteur de Pietà Signore, qu'il a produit le premier; cela rentre non seulement dans le domaine de la probabilité, mais je penche fortement à l'admettre comme une vérité.

Malgré le succès de ce morceau, succès qui s'est affirmé du vivant de Fétis, celui-ci ne pouvait pas déclarer cette innocente supercherie, après avoir publié tant d'oeuvres sérieuses sur l'histoire de la musique, sans se discréditer ; bref, il ne pouvait laisser planer un doute pareil sur sa façon d'écrire l'his-

toire de Tari musical. Que Fétis ail écrit des pastiches dans le cours de ses études sur les anciens maîtres, cela est assez naturel; en voici d'ailleurs un petit exemple :

Lors de l'Exposition de 1867, M. Le Play, commissaire général, eut l'idée de faire nommer une commission pour organiser des concerts historiques ; Fétis la présidait ; comme membres, je citerai MM. Gevaert, Vervoitte, Félix Clément, etc. J'en étais également. Or, tandis que nous formions des programmes provisoires, notre président Fétis nous envoya de Bruxelles, où il était retourné, un certain madrigal à cinq voix, avec soprano solo, (YOrlando de Lassus : Tmno mia vita, que je possède encore, et dont M. Gevaert se souvient très certainement.

C'était un pastiche facile à reconnaître, d'abord parce qu'il ne se trouve pas dans les œuvres de Lassus, puis surtout parce qu'il est écrit avec les moyens harmoniques et rythmiques du xixe siècle. Nous n'avons pas douté un instant que ce morceau ne fût de notre président Fétis, qui nous croyait plus naïfs que de raison.

.l'ajoute que les concerts historiques à l'Exposition n'eurent pas lieu ; notre devis était de trente mille francs pour cinq concerts, et on trouvait cela exorbitant !

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