LA MUSIQUE DE LA TAVERNE
Edouard Fournier, dans le sixième volume de ses Variétés historiques et littéraires, a reproduit In Musique de In taverne et les Prophéties du eabai'rt, qu'on peut dater de 1680; cela donne une idée des jeux d'esprit de ce temps-là.
Les notes.
Si la nappe n'a point servi, c'est une blanche.
Si la maîtresse n'est pas trop blonde, c'est une noire.
Si la servante est boiteuse, c'est une croche.
Les mesures.
Si la pinte est pleine, c'est pleine mesure. Si quelque altéré, en entrant, étrangle trois verres de vin sans manger, c'est mesure triple.
Les tons.
Si le valet apporte un pot qui ne soit pas plein, on lui donne
rafle de cinq: c'est une quinte. Si le vin qu'il apporte n'est pas bon, c'est un sol (1). S'il en apporte d'autre qui ne soit meilleur, c'est un fa (1). Si le maître, montant en haut, veut discourir, on lui fait
reprendre son vin, c'est ré, ut il).
Si, par après, quelqu'un en apporte du bon, c'est la, mi.
Le reste de la musique.
Si le valet, étant fâché, donne sur les oreilles à quelqu'un
avec un pot de deux pintes, c'est une quarte. Si celui qu'il a attrapé, courant après lui, tombe sept ou
huit degrés, c'est une octave.
Si quelqu'un étant ivre se couche sur un lit et dort deux
ou trois heures, c'est une pause.
Lorsque l'on est bien saoul, et que le ventre est si bien
tendu qu'on pourrait tuer une puce dessus, c'est Yunisson. Lorsque l'on vient à compter, si le maître demande cent,
et qu'on ne lui en veuille donner que soixante, c'est un
contrepoint.
Si le maître veut argent comptant et qu'on en aie point, ce
sont les soupirs.
Si deux ou trois, craignant de laisser le manteau, prennent
la fuite, ce sont des fugues.
Si l'hôte descend et crie dans la rue après ceux qui fuient :
u Au voleur, au voleur, arrêtez, ils m'emportent mon bien! >
c'est la dernière note, qui est plus longue que toutes les
autres.
C'est sans cloute quelque chantre qui aura enfanté ces soi-disant jeux d'esprit, ils sont assez lourds pour cela.
1 Je ne comprends pa*.
Dans le livre de P.-J. Schneider, Die Musik und Poésie (la Musique et la Poésie), on trouve une Caractéristique des tons, d'après des principes psychologiques ; en voici la traduction :
ut majeur. . . .
la mineur
fa majeur. . . .
ré mineur. . . .
si bémol maj,
sol mineur. . .
Innocence, naïveté, conversation enfantine, pensées de jeunesse.
Vertu féminine. — Délicatesse, mollesse de caractère.
Obligeance et tranquillité.
Oppression du cœur féminin, qui couve le spleen et des vapeurs.
Amour serein, bonne conscience, espoir, aspirations pour un monde meilleur.
Mécontentement, malaise ; tiraillements après un plan malheureux; mauvaise humeur en
rongeant son frein,
mi bémol. ... Le ton de l'amour, du recueillement, de la conversation avec Dieu; par ses trois bémols exprimant la triade sacrée.
ut mineur. . . . Déclaration d'amour, en même temps plaintes de l'amour malheureux. Ce ton préside aux souffrances, aux aspirations, aux soupirs de Tàme amoureuse.
la bémol Le ton des tombeaux. La mort, la décomposition, le jugement dernier, l'éternité sont dans ses attributions.
fa mineur Profonde douleur, lamentations, aspirations
après la tombe.
ré bémol Ton louche, dégénérant en souffrance et ravissement. Il ne connaît pas le rire, mais le sourire; il ne hurle pas, mais il grimace les larmes. D'après cela, on ne peut peindre dans ce ton que de rares caractères.
mi bémol min.
si majeur. . .
si bémol min. Ton bizarre, se présentant le plus souvent avec les voiles de la nuit. Il est tant soit peu bourru, affectant rarement une mine agréable. Moqueries contre Dieu et le monde; mécontent de soi et des autres; préparation pour le suicide.
sol bémol maj. Triomphe dans les difficultés. Libre respiration après avoir escaladé d^s collines, écho d'une âme qui alulté et qui sort enfin victorieuse.
Sentiments d'anxiété de la plus profonde oppression de l'àme, du sinistre désespoir, de la noire hypocondrie. Tout découragement, toute anxiété procède de l'affreux mi bémol mineur. Si les fantômes pouvaient parler, ce serait dans ce ton.
Fortement coloré, annonçant des passions farouches et dures. La colère, la rage, la jalousie, la fureur, le désespoir sont de son domaine.
sol dièze min. Spleen, cœur oppressé jusqu'à étouffer, désolation, dur combat ; en un mot, tout ce qui vous pénètre péniblement.
Allégresse, joie souriante, mais non complète. Confession, conversation intime avec Dieu, avec un ami, avec l'aimable compagne de la vie, soupirs de l'amitié ou de l'amour. Aveu d'un innocent amour, contentement.
Espoir du retour en quittant la bien-aimée; contentement juvénil, espoir en Dieu.
Tonalité sombre, qui vient tirailler la passion ; mécontentement, rancune, voilà son langage; on n'e=t pas à son aise, et on semble aspirer après le repos de la majeur, ou après la félicité triomphante de ré majeur.
mi majeur . . .
ut dièze min
la majeur. .
t'a dièze min.
ré majeur.. . . Le ton du triomphe, de l' Alléluia, du cri de guerre, du chant de victoire; c'est pourquoi on écrit dans ce ton les marches, les chants de fête et de jubilation.
si mineur.. . . C'est en même temps le ton de la patience, de l'attente tranquille de son sort et de l'abandon aux décrets de Dieu; sa plainte est douce, jamais bruyante ; on ne l'emploie pas souvent, à cause des doigtés difficiles qui se présentent pour tous les instruments.
sol majeur. . . Exprime à ravir tout ce qui est champêtre ; idylle, églogue, passion tranquille, tendre remerciement pour une véritable amitié ou un sincère amour; il est dommage que celte tonalité soit si négligée aujourd'hui, à cause de sa facilité, sans considérer que tous les tons peuvent être difficiles; cela dépend du compositeur.
mi mineur... Déclaration d'amour, naïve et féminine, plainte sans mécontentement, soupirs accompagnés de peu de larmes, e poir prochain d'une félicité parfaite, en passant en ut majeur. Comme de sa nature ce ton n'a qu'une couleur, on pourrait le comparer à une jeune fille en blanc, avec un nœud rose sur le sein. De ce ton, on retourne toujours avec plaisir en ut majeur, où le cœur et l'esprit trouvent la plus grande satisfaction.