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LA MUSIQUE ET LES BÈTES

Il y aurait bien des choses à dire là-dessus ; on en ferait un livre, quoi ! Mais il faut savoir se borner, surtout dans un Musiciana, où la plupart des questions ne peuvent être qu'effleurées.

Il est une vérité incontestable, c'est que beaucoup d'animaux sont sensibles à la musique. Que de fois n'a-t-on pas répété l'histoire intéressante de l'araignée de Silvio Pellico, et tant d'autres non moins curieuses.

Krûnitz, dans son Encyclopédie, publiée en 1788, dit sur ce sujet de très bonnes choses à l'article musique : les chevaux, les ânes, les mulets, les chameaux, les bœufs et autres bêtes de somme paraissent accomplir plus aisément leur travail, et marcher plus dispos et plus courageux durant leurs longs voyages, quand ils entendent de la musique. C'est en partie la raison- pour laquelle on leur attache des clochettes ou des grelots. Beaucoup de paysans chantent ou sifflent toujours quelque chose à leurs bœufs pour les tenir en mouvement durant leur travail pénible, et ces animaux s'arrêtent et paraissent perdre courage aussitôt que leurs conducteurs cessent de chanter ou de siffler. Même les paysans français ont certaines chansons qu'ils chantent plus spécialement aux bœufs ; elles reçoivent ordinairement les noms des quatre ou six bœufs dont se compose l'attelage; on a même remarqué que chacun des bœufs, quand il entend son nom

dans la chanson, prend une nouvelle ardeur au travail (1).

Les chevaux dressent les oreilles et se montrent fringants aussitôt qu'ils entendent le son de la trompette ; de même les chiens de chasse quand ils entendent le cor de chasse.

On prétend que les marsouins s'approchent des navires quand, clans une accalmie, on y fait de la musique ? ? ?

Beaucoup d'oiseaux, comme les serins, les linottes, les chardonnerets, les mésanges, les canaris, les bouvreuils, etc., reçoivent facilement les impressions de la musique, et apprennent par cœur des morceaux passablement longs. Les perroquets, les pies, les merles, les sansonnets apprennent aussi à siffler, mémo k prononcer certaines paroles; ils imitent également les voix et les cris des chiens, des chats et d'autres animaux.

On a remarqué, en général, que les oiseaux des pays habités et cultivés depuis longtemps ont un chant moins aigre que ceux des pays non habités ou dans lesquels ne vivent que des sauvages.

On trouve a ce sujet un exemple bien frappant en comparant les oiseaux américains avec les oiseaux de l'Europe et de l'Asie; sauf bien peu d'exceptions, ceux-là ne font que crier et affectent notre ouïe d'une façon peu agréable ».

(1) J'avoue que je ne connaissais pas cette particularité sur les bœufs français.

On dirait que les oiseaux ont le sentiment du crescendo : à mesure qu'on parle ou qu'on chante en leur présence, ils sifflent plus fort de leur côté. Serait-ce un signe d'improbation ?

Le 10 prairial an VI, on fit une expérience curieuse sur deux éléphants, mâle et femelle, qui se trouvaient alors au Jardin des Plantes.

Des artistes de l'Opéra et du Conservatoire s'installèrent au-dessus de leur loge et servirent aux deux animaux le programme suivant : Un trio en si majeur, suivi de l'air de danse en si majeur d'Iphigénie en Tauride, de Gluck. (Etonnement, inquiétude .) 0 ma tendre musette, en ut mineur, exécuté par un basson seul. (Le mâle reste impassible, la femelle lui fait des caresses.) Le Ça ira excite leurs transports; à leurs cris d'allégresse, tantôt graves, tantôt aigus, à leurs sifflements, à leurs allées et venues, on eût dit que le rythme de cet air les pressait, les talonnait sans relâche, et les forçait d'aller comme lui. Pour les calmer, on chanta à deux voix et accompagnement Mânes plaintifs (Dardanus, de P*.ameau)et Charmante Gahrielle (1).

Au commencement de la Révolution, un chien allait chaque jour à la parade, qui se faisait alors devant le palais des Tuileries, se plaçait entre les jambes des musiciens, marchait avec eux, s'arrêtait avec eux; après la parade, il disparaissait jusqu'au lendemain à la même heure, où il revenait à sa place

(1) L'Ami de la nature, par Toscan, Paris, an VIII, p. 175.

accoutumée. L'apparition constante de ce chien et le plaisir singulier qu'il semblait prendre à la musique le firent remarquer des musiciens qui, ne sachant son nom, lui donnèrent celui de Parade. Bientôt il fut teté par chacun, et tour à tour invité à dîner. Celui qui voulait l'avoir lui disait en le flattant de la main : Parade, tu viendras dîner aujourd'hui avec moi. Ce mot suffisait, le chien suivait son hôte, mangeait gaiement et de bon appétit. Mais après le dîner, constant dans ses goûts comme dans son indépendance, l'ami Parada prenait congé, sans que rien put l'arrêter, se rendait soit à l'Opéra, soit à la Comédie italienne ou au Théâtre Feydeau, entrait sans façon dans l'orchestre, se plaçait dans un coin, et n'en sortait qu'à la fin du spectacle.

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