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AUBER CHEZ LUI

Il y était fort souvent, chez lui, et recevait de préférence le matin, de très grand matin.

Auber se couchait tard et se levait de bonne heure ; il m'a dit plus d'une fois que son sommeil ne dépassait jamais trois heures. Comme les insomnies l'ennuyaient, il se levait et se mettait à travailler. On a parfois cité les somnolences d'Auber au théâtre et même dans les examens au Conservatoire, mais ce n'étaient jamais des absences complètes : on aurait dit que l'esprit veillait, tandis que le corps fatigué s'abandonnait au sommeil. Une élève finissait son air, le maître semblait n'en avoir rien entendu ; mais, au moment d'inscrire sa note, il disait : « elle a barboté ses vocalises, » ou : « jolie voix, un peu faible. » Il était rare qu'un mot ne prouvât son attention.

Chez lui, Auber avait toujours la plume à la main ou les doigts sur le piano ; il lisait fort peu, sa bibliothèque était à peu près nulle. Dans les dernières années, l'âge ayant un peu ralenti son ardeur pour le travail, il n'était pas fâché qu'on vînt le déranger, et se plaisait tout particulièrement dans la société des femmes. A quatre heures, il allait au Bois; mais,

depuis plusieurs années, il ne conduisait plus, s'en remettant à John, un cocher anglais qu'il a eu pendant plus de trente ans, qui levait le coude, mais qui conduisait fort bien, alors même qu'il ne pouvait pas se tenir sur ses jambes.

Au retour du Bois, Auber, descendu de voiture dans la cour, ne manquait jamais de caresser ses chevaux, leur passant la main sur l'échiné ou le poitrail, prétendant que cela leur faisait plaisir et que, s'il négligeait de le faire, ils ne seraient pas contents.

Un soir de fête nationale, où l'on avait marseillaise toute la nuit dans les rues de Paris, la vieille Sophie, femme de charge et Y aînée d'Auber, lui dit le lendemain qu'elle n'avait pu fermer l'œil et qu'elle préférait encore le bruit qu'il faisait lui-même... (c'était lorsque le maître composait la nuit au piano); cette appréciation de sa femme de charge plaisait beaucoup à Auber; il la racontait volontiers et toujours en riant de tout son cœur.

Un jour, il avait emporté un jeune platane, à l'état d'arbuste, du jardin de Mme Cinti-Damoreau ; il le planta dans sa cour, rue Saint-Georges, 24. Contre toutes les prévisions, le platane grandit et devint un arbre, que j'avais devant mes fenêtres, et sur lequel les pierrots venaient se raconter leurs espiègleries, clés qu'il y avait un rayon de soleil. Auber était très fier de son platane et m'a répété plus de dix fois son origine. Après la mort de l'illustre compositeur et durant une de mes vacances,

un architecte, voulant faire du zèle, le fil abattre, au grand regret du nouveau propriétaire, M. le docteur Piogey, à qui je racontai l'histoire du platane.

Je viens de nommer M. Piogey, dont les collections de tableaux et d'éventails ont quelque réputation ; dans sa salle à manger, on voit un beau portrait en pied de Marie Pioze, dans son costume du Premier jour de bonheur; la cantatrice en avait fait cadeau à Auber, et on le voyait au-dessus de la cheminée de la salle à manger. A la mort d' Auber, ses héritiers, ou plutôt ses héritières, deux bellessœurs, firent vendre tout le mobilier du maître. Il est assez curieux que ce portrait de Marie Roze, après avoir sans doute passé par diverses mains, soit venu reprendre sa place à l'ancien hôtel Auber, qui d'ailleurs n'a pas subi de changement depuis la mort de son ancien propriétaire, si ce n'est qu'on l'a repeint avec plus de soin qu'auparavant, etfjue des tableaux ont pris la place des gravures.

Auber avait huit personnes à son service, et malgré cela il était médiocrement servi : un soir, il recevait plusieurs cantatrices à dîner, et le repas fut trouvé fort bon, j'étais des convives. Une fois sorti de table, Auber se mit au piano et accompagna divers morceaux à ces dames ; l'une d'elles eut soif. Le maître sonna pour demander un verre d'eau sucrée. Mais personne ne vint : la femme de charge s'était couchée, la cuisinière avait fait de même, le valet de chambre était sorti se promener..., bref, personne ne répondit à l'appel. Auber ne s'en tacha

en aucune façon ; il nous dit tranquillement : « Allons prendre une glace chez Torloni. »

De chez Tortoni, Auber se dirigea sur l'Opéra, (l'ancienne salle), où se donnait ce soir-là le bal annuel des artistes de l'Académie nationale de musique. Il était si parfaitement éveillé, bien qu'il tut près dîme heure du matin, que l'un de ses amis le vit gravir deux par deux les marches du grand escalier. Cet ami, n'y pouvant croire, s'élança à la poursuite de l'illustre maître, et, rendu au foyer, lui témoigna sa surprise doublée d'admiration : après minuit, répondit Auber, je retrouve toujours mes jambes de vingt ans.

Étant un soir dans les coulisses de l'Opéra, entouré d'un groupe de messieurs en habit noir, on lui remet une lettre qui commence par : Mon cher collègue... Il cherche la signature : prince Poniatowski. Il relit l'adresse : « c'est bien pour moi... mon cher collègue!... c'est bizarre! Est-ce que je serais sénateur sans le savoir ? »

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