LA PREMIERE ŒUVRE DE MOZART
C'est une véritable mine à découvertes et à surprises que cette Bibliothèque du Conservatoire, je croyais la connaître à fond depuis fort longtemps, et il m' arrive assez souvent d'être obligé de revenir sur cette prétention. En voici une nouvelle preuve : les éditions des œuvres de Mozart sont si nombreuses, et l'œuvre en elle-même est si vaste, que je cherchais à déplacer les doubles pour gagner un ou deux rayons, chose aussi difficile à trouver dans cette bibliothèque que l'eau dans le Manzanarès du temps d'Alexandre Dumas père. Durant cette opération, où l'on recueille plus de poussière que de gloire, j'ai trouvé dans un carton qui n'a pas été remué depuis bien du temps l'ouvrage suivant : Sonates pour le clavecin, qui peuvent se jouer avec T accompagnement de violon, dédiées à Mme Victoire de France, par J.-G. Wolfgang Mozart de
-278 NOUVEAU MUÔIGIANA.
Salzbourg, âgé de sept ans. Œuvre première, gravée par Mme Vendôme, ci-devant rue Saint- Jacques, a présent rue Saint-Honoré, a Paris, aux adresses ordinaires.
Jl y avait déjà une certaine satisfaction pour un bibliophile de mettre la main sur un exemplaire de l'édition princeps de la première œuvre de Mozart ; mais ici c'était bien autre chose, l'exemplaire en question étant celui-là même que Mozart a présenté à Mme Victoire de France, fille de Louis XV, dont il porte les armes sur une magnifique reliure en maroquin plein, avec des petits fers d'une élégance exquise, doublé à l'intérieur de soie bleue.
Voici la dédicace de cette œuvre première :
Madame,
Les essais que je mets à vos pieds sont sans doute médiocres; mais lorsque votre bonté me permet de les parer de votre auguste nom, le succès n'en est plus douteux, et le public ne peut manquer d'indulgence pour un auteur de sept ans, qui paraît sous vos auspices.
Je voudrais, Madame, que la langue de la musique fut celle de la reconnaissance; je serais moins embarrassé de parler de l'impression que vos bienfaits ont laissée dans mon cœur. J'en remporterai le souvenir dans mon pays, et tant que la nature, qui m'a fait musicien comme elle fait les rossignols, m'inspirera, le nom de Victoire restera gravé dans ma mémoire avec les traits ineffaçables qu'il porte dans le cœur de tous les Français.
Je suis avec le plus profond respect, Madame, votre très humble, très obéissant et très petit serviteur,
J.-G. Wolfgang Mozart.
CURIOSITES, RARETES, AUTOGRAPHES. 279
Cette tirade flambante, soi-disant recitée par un bonhomme de sept ans, est sans doute de Grimm, qui était l'un des plus chauds protecteurs de Mozart, lors de son premier voyage à Paris, en 1763.
Ceux qui aiment les beaux livres se doutent bien que celui-ci a quitté le carton poudreux où il était relégué très probablement depuis la saisie qu'on fit aux Tuileries et dans les hôtels des principales familles nobles habitant Paris en 1794 (1er thermidor an II).
Rappelons encore une fois, en terminant, que c'est à Paris que fut gravée la première œuvre de Mozart (1).
L'œuvre II est également parisienne, ce sont les deux sonates dédiées à Mme de Tessé; dans cette dédicace, Grimm fait dire au compositeur de sept ans : « Vous ne voulez pas, Madame, que je dise de vous ce que tout le public en dit ; cette rigueur diminuera le regret qne j'ai de quitter la France. Si je n'ai plus le bonheur de vous faire ma cour, j'irai dans un pays où je parlerai du moins tant que je voudrai et de ce que vous êtes et de ce que je vous dois. ;> Etc.