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JOSEPH HAYDN ET LA « VERA COSTAXZA

En 1879 les journaux annoncèrent la vente des

1 L'éditeur Sieber a mis (à torl) œuvre première sur les six sonates de Mozart qu'il a publiées, et qui sont dédiées à l'électrice Palatine.

partitions, rôles, parties d'orchestre et de chœurs, ayant composé le répertoire et l'ancien fonds musical du Théâtre-Italien de Paris.

Primitivement annoncée pour le 4 et le 5 avril dans les magasins du théâtre italien, cette vente, qui n'avait réuni que trois surenchérisseurs, fut continuée à l'hôtel Drouot le samedi 19 avril.

L'aspect de ces nombreux paquets enfumés, noircis, entassés jusqu'au plafond, ne tenta guère les nombreux flâneurs et spéculateurs qui circulent régulièrement tous les jours clans l'Hôtel des ventes.

On adjugea à des prix fort modestes, et souvent à la valeur du papier, des lots renfermant trois, quatre ou cinq ouvrages à la fois. On achetait, comme on dit, au hasard de la fourchette. A part quelques paquets pour le théâtre Bellecour, de Lyon, qui préparait son ouverture et sa campagne, la plus grande partie de ce fonds du théâtre italien fut acquis pour la bibliothèque du Conservatoire de Paris par mon entremise.

On pouvait s'attendre à des surprises : il est en effet peu de ces partitions qui ne renferment quelque trace de la main du compositeur.

Vers la fin de la vente, les acheteurs, le commissaire-priseur et le crieur étaient si fatigués et si couverts de poussière qu'on se pressait d'expédier au plus vite ce qui restait. Un dernier lot me fut adjugé a 2 fr. 50. Le lendemain une énorme voiture de déménagement amena au Conservatoire mes nombreux achats.

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Ce dernier lot de cinquante sous était resté dans ma mémoire, et ce fut cette liasse que je défis d'abord. Voici ce que j'y trouvai : UAtalia, de Simone Mayer; II filosofo, de Mosca; un opéra sans nom d'auteur, intitulé Luganieghiera, ce qui en lombard veut dire charcuterie, à ce qu'il parait ; et enfin..., la Vera Costanza, partition autographe de Joseph Haydn. Inutile de parler de la joie, du ravissement du bibliophile devant une pareille aubaine.

Cet opéra italien n'a jamais été publié, que je sache; Fétis n'en donne que le titre et une date de représentation à Vienne, en 1766, ce qui est parfaitement inexact, comme on verra plus loin.

Le poème de la Vera Costanza est bien antérieur à cette date ; nous trouvons en effet dans la collection des livrets du Conservatoire : La Vera Costanza, dramrna giocoso per musica, da rappresentarsi nel piccolo Teatro di S. A. S. E. di Sassonia. La musica è del célèbre signor Anfossi, maestro di capella, napolitano. Haydn a donc remis ce poème en musique, car c'est absolument le même.

D'après YOrpheus, d'Auguste Schmidt, année 1841, « la cour de Vienne demanda à Haydn un opéra pour le théâtre impérial. Le compositeur accepta volontiers la proposition , et refit la musique du drame musical la Vera Costanza. »

« L'auteur avait tout naturellement composé son œuvre selon la capacité et l'étendue de voix de chaque acteur, et distribué les rôles en conséquence.

La cabale et de basses jalousies lui contestèrent ce droit ; on voulut lui imposer une autre distribution. Alors la colère titanienne connue de Gluck s'empara de notre compositeur, si doux d'habitude, et aussi laconiquement que le fit Gluck, Haydn répondit : Je sais ce que f ai composé et pour qui je F ai composé, prit sa partition sous le bras et s'en retourna à Eisenstadt. Le prince Nicolas Esterhazy, dont il était le maître de chapelle, approuva sa conduite, et l'opéra fut joué à Eisenstadt. »

Au commencement de sa notice, M. Schmidt dit que Haydn avait alors dépassé de beaucoup les soixante-dix ans : cela est inexact. Notre partition est datée de 1785 ; l'ouvrage fut joué sans doute en 1786; or, Haydn étant né en 1732, avait alors cinquante-quatre ans.

Les personnages de la Vera Costanza sont : Il conte Errico. — Rosina. — La haronnessa Irène. — Il marcheso Ernesto. — Lisetta. — Masino. — Villotto.

L'ouverture n'est pas écrite de la main de Haydn; cette même écriture étrangère se retrouve plusieurs lois dans le courant de la partition. Il est permis de supposer que c'est celle d'un élève du maître, qui se faisait aider pour aller plus vite.

Le premier acte renferme un ensemble. — Un air de la Baronne. — Un air de Masino. — Un air de Villotto. — Une jolie ariette pour Lisetta. — Un air du conte Errico. — Un air de Rosina (ajouté) et un Finale.

Au deuxième acte il y a un duetto entre Masino et Villotto. — Un air du Conte. — Un petit ensemble. — Un air de Rosina (non de récriture d'Haydn). — Un air de Villotto. — Un deuxième air du Comte (non de la main de Haydn) et un grand Finale. Cet acte a subi quelques coupures et remaniements.

Le troisième acte est extrêmement court. Duo entre Rosina et le Comte. — Des récitatifs et un petit ensemble final.

La partition porte à la fin, de la main de Haydn :

Fine delF opéra. Laus Deo 785.

On sait qu'en Allemagne c'est une habitude assez généralement adoptée, encore maintenant, de supprimer le millésime. Les libraires allemands qui publient des catalogues ont soin d'user de cette économie de chiffres, quelquefois gênante. Comment cette partition est-elle venue échouer au Théâtre- Italien de Paris et à quelle époque ? Nous l'ignorons.

Cet envoi a dû se faire au commencement du siècle, mais nous ne sommes pas à même de pouvoir affirmer que c'est Haydn lui-même qui l'a fait, dans l'espoir de voir représenter son œuvre, espoir non réalisé d'ailleurs.

Voici une anecdote qui peut faire suite à ce qu'on vient de lire sur la Vera Costanza, de Haydn.

Ainsi que je l'ai remarqué, les surenchérisseurs étaient fort rares à cette vente publique de la mu-

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sique du Theàtre-Italien (je n'en étais point taché), si bien qu'un marchand de papier ta la livre était mon seul compétiteur sérieux : il n'allait pas trop loin, comme on le pense bien.

De crainte, cependant, d'avoir laissé passer quelque chose, je pris l'adresse du marchand qui demeurait derrière la Salpêtrière. Au jour convenu, j'allai voir ces paquets empilés, et comme le propriétaire était occupé, un peu plus loin clans la rue, à ranger des chiffons noirs et blancs avec son associé (il avait un associé), je le relançai jusqu'à ce taudis.

L'associé était un crétin d'environ trois pieds de haut, avec une vilaine tignasse rousse, et les jambes écartées de plus d'un mètre, marchant à la façon des canards.

Le marchand me dit chemin faisant : « Vous avez vu mon associé; il est très fort, mon associé, sans en avoir l'air, et il se connaît très bien en musique. Ainsi, figurez-vous que toute cette musique était dans un désordre abominable ; il y avait dans le même paquet de la musique de violon, de clarinette, de trombone, etc. (1) ; mais mon associé, qui est très fort, a rangé tout cela; il a mis ensemble la musique de violon, puis celle de clarinette, de trombone, de hautbois, etc. Vous pensez bien que, de cette façon, un amateur de musique de trombone ou de violon trouvera tout de suite son affaire. »

(1) C'étaient les diverses parties d'orchestre d'un même opéra.

Ce discours me fit une telle impression que, sans dire adieu à mon homme, je m' élançai dans un omnibus qui passait par là.

Le marchand, je le vois encore, me regarda d'un air ébahi, et il resta ainsi au milieu de la rue jusqu'à ce qu'il nous eût perdu de vue.

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