RICHARD WAGNER
En 1887, la bibliothèque du Conservatoire a acquis, par mes soins, l'autographe d'un commencement de journal écrit par Richard Wagner, lors de son premier voyage à Paris. Je ne pense pas que ces notes personnelles (qui embrassent l'espace de trois mois) aient jamais été continuées, du moins je n'en ai pas trouvé de traces nulle part; je les ai traduites aussi exactement que possible, et cela presque mot à mot, ce qui expliquera certaines tournures de phrases qui ne sont pas éminemment françaises.
Paris, mardi 23 juin 1840.
« Dans ce temps de tristesse et d'inquiétude, j'éprouve vivement le besoin de me tenir un journal régulier (Tagehuclî)\ j'espère trouver dans l'indication de mes plus puissantes émotions et dans les réflexions qu'elles m'inspireront les mêmes consolations, pour mon être, que celles d'un cœur opressé, consolé par les larmes. Ici volontairement mes larmes viennent de couler ; est-on lâche ou bien est-on mal-
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heureux quand on s'abandonne volontiers aux larmes ? Un ouvrier allemand, malade, était là; je lui dis de revenir pour le déjeuner ; Minna me rappela à cette occasion qu'elle allait envoyer le dernier argent pour acheter du pain. Oh ! la plus pauvre ! tu as bien raison, nos affaires vont mal, car si je fais bien mes réflexions, je puis prévoir à coup sûr la plus grande misère imaginable ; toute amélioration ne peut dépendre que d'heureux événements, et parmi ceux-là je dois compter les gens sur lesquels je fonde mon espoir et qui de but en blanc et sans aucun intérêt feront quelque chose pour moi ; ce seul espoir serait humiliant si je devais être convaincu que je ne compte que sur des aumônes; heureusement que je suis obligé de convenir que de< gens comme Meyerbeer, Laube, ne feraient rien pour moi s'ils ne croyaient pas que je le mérite. Malgré cela la faiblesse, le caprice, le hasard peuvent influencer ces personnes et les éloigner de moi. ( "est là une terrible pensée, et ce doute ou plutôt la non confirmation de leur bonne volonté est pénible, et rend mon àme malade. »
Lundi 29 juin.
Comment les choses se passeront-elles le mois prochain, je l'ignore; si j'ai eu de l'anxiété jusqu'ici, bientôt le désespoir s'emparera de moi. J'ai cependant l'espoir maintenant de gagner quelque chose par des articles dans la Gazette musicale ; je vais aussi envoyer quelques écrits à Lowald, à
Stuttgard, pour Y Europe, afin de voir si je puis gagner quelque chose avec cela. Mais encore en mettant tout au mieux, ce qui m'attend est trop formidable pour ne pas me terrasser. Je n'ai plus que 25 francs. Avec cela je dois payer la première lettre de change de 150 francs, au 15 également mon trimestre de loyer. Toutes les sources sont taries, je cache encore à ma pauvre femme que les choses en sont déjà là; j'espérais toujours que Laube m'enverrait de quoi en attendant; je n'aurais découvert qu'alors à ma femme que sans lui nous ne pouvions compter sur rien, et que je le lui avais caché, pour ne pas inquiéter davantage son existence, déjà assez bouleversée. Ce projet s'anéantit ; le 1er je ne pourrai plus garder le secret. Dieu vienne à mon secours ! Ce sera un jour terrible, s'il n'arrive pas du secours !
Mardi 30 juin, le soir.
« J'ai déclaré aujourd'hui à ma femme, à la promenade, notre situation d'argent. Je plains la pauvre du fond, de mon àme ! C'est un triste accord î Je veux travailler. »
4 août.
Ce qui suit est en vers.
La voilà terminée la belle chanson, La chanson de ma jeunesse; Celle que j'aimais est maintenant ma femme, Une femme pleine de bonté et de vertu.
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Je souhaite à chacun un pareil bonheur, Je ne le voudrais même pas au delà ; Pourtant en reportant ma pensée de dix ans en arrière, Je crois que j'agirais plus sagement.
J'avoue que je n'ai pas très bien saisi l'idée de cette dernière strophe, et pour en avoir le cœur net, je la donne à l'état original :
Ich wùnsche jedem gleiches Gluck,
Ich gaffes selhst nicht weiter, Doch denke ich zehn Jahv zurùck So macht ich' s doch rjesr-heider.
Ici s'arrête le manuscrit.