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LE MISERERE D ALLEGRI

On a bien souvent parlé de l'effet merveilleux du Miserere tVAUegri, chanté à la chapelle Sixline le jour du vendredi saint. Je ne reviendrai pas sur l'appréciation musicale de ce morceau, faite tant de fois, et dont la conclusion est toujours la même : c'est un chef-d'œuvre !

En lisant Burney, Adami (1) et Santarelli (2), on est frappé de cette grandiose mise en scène, pour les yeux et pour les oreilles, qui accompagne l'exécution de ce morceau: le pape et tout le sacré collège à genoux, courbés vers la terre, les cierges de la chapelle et ceux de la galerie s'éteignant successivement ; puis les chanteurs ont de tradition certains agréments, certaines nuances expressives, des passages crescendo et decrescendo, qui saisissent toujours, des phrases entières à mezza voce, des ralentissements et de,s accélérations dans la mesure de certaines paroles, enfin ce son qui meurt et s'éteint complètement : tous ces effets réunis s'emparent de l'imagination des auditeurs, et contribuent pour une bonne part à l'effet prodigieux de ce morceau.

Gela est si vrai que l'empereur Léopold Ier, ayant obtenu du pape une copie de ce Miserere et l'ayant fait exécuter par sa chapelle, trouva que cela ressemblait à un faux-bourdon; il crut qu'on l'avait trompé, ou qu'on s'était trompé de morceau. 11 fut même cause de la suspension du maître de musique de la chapelle Sixtine, jusqu'à ce que celui-ci prouvât, en paroles et par écrit, que la différence d'exécution était la seule cause de cette méprise.

Le Miserere d'AHegri est écrit pour deux chœurs

(1) A. Adami, Osservazioni pcr bon regolare il coro délia Capella pontificia, etc., 1711.

(2) Santarelli, Musica ckl Santuario e délia disciplina de suoi Cantori, Roma, 1711, 2 vol.

qui dialoguent et qui se réunissent à la fin ; le premier chœur est à cinq voix, le second à quatre voix. On sait que Mozart écrivit ce Miserere de mémoire. Voici comment son père en parle dans une lettre à sa mère, datée de Rome en 1770 : « Tu sais que le célèbre Miserere d'ici est tellement estimé que, sous peine d'excommunication, il est défendu aux musiciens de la chapelle d'en donner une copie. Mais nous l'avons déjà. Wolfgang Ta déjà noté, et nous l'aurions envoyé à Salzhourg clans cette lettre si notre présence pour l'exécuter n'était pas nécessaire. En attendant, nous ne voulons pas le laisser en d'autres mains, ce mystère, ut non incurremus médiate vel immédiate in censuram eeclesise (1). » Mozart entendit une seconde fois ce Miserere, on le chante le mercredi saint et le vendredi saint. A la seconde audition il avait son manuscrit dans son chapeau, et fît quelques rectifications. On connut bientôt à Rome cette étonnante preuve de mémoire musicale, et Mozart le chanta au piano dans une académie de chant, devant le castrat Gristofori, qui faisait partie de la chapelle et qui ne revint pas de son étonnement.

Le vénérable professeur de fugue Barbereau

(1) Afin que nous n'encourions pa* directement ou indirectement la censure de l'église; ce qui l'ail supposer que M™6 Mozart la mère savait le latin.

m'a raconté qu'au temps où il était chef d'orchestre à Lyon, il a entendu chanter à Dabadie un morceau détaché, une mélodie, avec les paroles : La belle chose qu'un tournoi, c'était l'air : Ah ! quel plaisir (Votre soldat ! mais deux uns avant l'apparition de la Dame blanche à l'Opéra comique.

Dabadie chantait cela en ré, M. Barbereau se le rappelait très bien.

J'ignore si cette mélodie a été gravée dans ce temps-là avec les paroles.

LES QUATRE VERSIONS DE LA ROMANCE DE JOSEPH. (Opéra de Méhul.)

« Nul mieux que Méhul ne connut les prestiges de son art; nul ne posséda plus le génie qui les met en œuvre, et nul ne parut se méfier davantage des forces de son art et de son génie. » (Quatremère de Quincy, Notice sur Méhul.)

Il est certain que le succès qu'obtint en Allemagne l'opéra Faniska, de Cherubini, stimula vivement lamour-propre de Méhul; il remettait son travail à plusieurs reprises sur le métier. Etait-ce un bien ? était-ce un mal ?

Nous trouvons une preuve de cette méfiance de lui-même dans Joseph, où nous voyons (dans les autographes de cette partition) plusieurs morceaux repris à deux fois. L'un de ces travaux les plucurieux est la célèbre romance : A peine au sortir

de F enfance, pour laquelle Méhul composa quatre versions, que j'ai fait connaître le premier (1).

Joseph, comme le dit M. Vieillard, « constitue une création musicale dont les diverses parties retracent tour à tour, avec la même noblesse, avec la même vérité, la simple grandeur des scènes de la Bible, les pompes de l'Egypte et le grandiose sans limites du désert, image de l'immensité *>. — Quant à la peinture de l'immensité du désert, nous nous permettons une réserve en faveur de Félicien David.

Cet opéra, très connu, repris plusieurs fois à Paris, est encore bien plus populaire en Allemagne, où il n'a jamais quitté le répertoire.

Méhul était évidemment préoccupé du succès de cette romance de Joseph, destinée à Elleviou. Nous ignorons, d'ailleurs, si le compositeur recommença quatre fois ce morceau de sa propre volonté, ou s'il faut attribuer cette persistance aux exigences du ténor choyé d'alors.

La partie de chant est écrite dans l'original en clé d'ut troisième ligne, qui servait généralement aux hautes-contre.

Les clarinettes ne paraissent que dans la première version; elles y jouent un rôle tellement insignifiant que l'auteur les supprima complètement dans les trois autres. A partir de la seconde version,

(1) La Bibliothèque du Conservatoire de musique possède les autographes de ces quatre versions de la romance de Joseph ; elles ont été publiées par la maison Brandus.

les flûtes disparaissent également, pour la même raison évidemment, et il ne reste plus, dans les deux dernières versions, que le petit orchestre pastoral, composé des hautbois, des cors, des bassons, avec le quatuor à cordes.

Première version.

Dès les premières notes, on s'aperçoit de la préoccupation de Méhul d'être simple, naïf et tendre dans ce morceau; le commencement est un peu vulgaire à force de simplicité, mais la fin renferme une marche harmonique toute pleine de charmes; l'auteur le savait bien, car il conserve cette partie clans son nouvel essai.

Deuxième version.

De même que la première, cette version finit un peu court, et l'on éprouve le désir d'entendre répéter les quatre dernières mesures: mais ce n'était pas le sentiment de Méhul.

Troisième version.

Ici la tonalité change; nous sommes en ut au lieu d'être en fa. Cette résolution a dû être prise comme étant le meilleur moven de sortir du cercle dans lequel tournait l'auteur, qui cherchait encore autre chose, et qui n'était pas complètement satisfait. On voit se dessiner, dans cette version, une partie du

thème définitif, à partir du vers : Dans Sichem au gras pâturage; mais cela finit encore court; il y manque aussi cette jolie demi-cadence sur la dominante : Timide comme mes agneaux, cadence qui permet une répétition de cette phrase heureuse.

Méhul, dans cette version, a écrit la seconde strophe tout entière ; elle est semblable à la première quant au chant, mais il y a quelques variantes dans l'accompagnement.

Quatrième version.

Enfin apparaît la quatrième version, la bonne, qui n'a plus les huit premières mesures du troisième essai, mais qui en conserve la seconde partie, sans contredit la meilleure; encore le compositeur a-t-il trouvé moyen de limer par-ci par-là. Ainsi le trait de hautbois sur Dans Siclwm au gras pâturage est simplifié: les bassons se taisent au vers : J'étais simple comme au jeune âge; les deux derniers vers se trouvent répétés après le demi-repos mes agneaux; fauteur ajoute également un dièse à Yut qui porte la première syllabe de timide, ce qui donne un tour plus élégant à la partie chantante; les cors seuls accompagnent le début du vers : J'étais simple comme au jeune âge, et même sur le manuscrit de cette quatrième et dernière version, Méhul a biffé au crayon rouge les deux premiers accords des cors qui entrent alors d'une façon plus intéressante.

Il y a un vers que Méhul a écrit chaque fois d'une façon différente :

lre fois. Dans Sichem au beau pâturage

2e — Dan* Sichem au beaux (sic) pâturage

3e — Dans Sichem aux gras pâturage

•4e — ■ Dans Sichem aux gras pâturages

La deuxième et troisième fois avec une faute d'orthographe, la quatrième avec un pluriel qui ne peut rimer avec : au jeune âge. L'oreille musicale du compositeur a dû être choquée par le beau pâturage (1).

(1) Comme appendice à cette notice, le lecteur nous permettra de reproduire une pièce de vers devenue fort rare, et dont le principal intérêt est d'être sortie d'une plume qui n'a pas abusé de la rime, celle d'un historien et homme d'Etat illustre, gloire française qui s'est éteinte il n'y a que peu d'années.

Vers à Méhul après la représentation de Joseph.

Sublime élève d'Apollon, 0 toi dont l'Europe charmée Inscrit la mémoire et le nom Aux fastes de la renommée; Dont le talent, toujours égal, Répand partout les mêmes charmes; Toi qui nous arracha des larmes Dans Stratonice et dans Uthal; Rival heureux de Linus et d'Orphée, A tant de triomphes si beaux, Tu viens, par des succès nouveaux, D'ajouter un nouveau trophée '.

Joseph reparaît à ta voix, Et conlaut sa touchante histoire, Vient t'assurer de nouveaux droits A nos respects comme à la gloire.

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