LE VIOLON DE PAGANINI
Dans le parc du comte polonais P . . . , on trouva un matin le corps d'un jeune homme qui s'était fait sauter la cervelle ; clans sa main crispée il tenait une mèche de cheveux blonds ; à côté de lui gisait un violon. La jeune comtesse avait de magnifiques cheveux blonds. Elle fit enterrer le mort dans un bois de chênes, sombre et mystérieux, entoura le violon d'un crêpe et le suspendit à coté du portrait de sa mère qu'elle avait perdue. Un an plus tard, la belle comtesse mourut ; le violon fut enlevé de sa place tranquille et mystérieuse, il devint un jouet pour les jeunes frères et sœurs de la comtesse. Bientôt le col en fut cassé, et les enfants se servirent du reste en guise de traîneau.
Un pauvre musicien ambulant, à moitié mort de froid et de faim, qui raclait un soir devant la porte du château, reçut l'aumône d'une soubrette qui y joignit également le violon en question. Dans un bourg voisin, le pauvre musicien fit faire un col h ce violon par le menuisier de l'endroit, et au son de son nouvel instrument il mendia jusqu'cà Vienne. Dans cette ville un hôtelier accepta un jour le violon pour la somme de 40 kreulzer, que le mendiant lui
devait et qu'il ne pouvait payer. L'hôtelier céda l'instrument au même prix à un ouvrier luthier, qui le revendit a son patron pour cinq florins. Celui-ci avait reconnu immédiatement la valeur de cet instrument. Après une réparation habile, le violon se retrouva dans sa forme primitive, et fut vendu au comte de K. . . . y, secrétaire de légation, pour la somme de deux cent cinquante ducats.
Ce dernier propriétaire emporta son Amali adoré à Madrid, où il venait d'être nommé secrétaire d'ambassade. Il y fit la connaissance d'une cantatrice italienne, dont il devint éperdument amoureux. Celle-ci eut l'idée bizarre de réclamer en retour de ses faveurs le beau violon d'Amati. Le comte hésita assez longtemps, mais entraîné par sa folle passion, il envoya un jour le violon à la cantatrice, avec un billet' des plus tendres, en s'invitant à souper pour le soir à la sortie du spectacle.
Quand il se présenta à dix heures du soir, la cantatrice était partie pour Xaples en société du musicien Donelli, dont elle était la maîtresse k l'insu du comte ; Donelli avait même guidé toute l'intrigue. A Xaples, Donelli devint chef de musique de la garde noble italienne, avec laquelle il partit pour la Paissie en 181v2. Dans cette campagne, presque tout le régiment fut détruit, et leurs équipages, embourbés dans un marais, furent pillés par les Cosaques. Un de ces derniers emporta le violon d'Amati à Moscou; là, il le céda à an compagnon menuisier de ses amis pour un rouble d'argent. L'instrument parut vieux
el usé au compagnon menuisier qui, pour le rajeunir, le couvrit d'une forte couche de couleur rouge. Quand il retourna dans son lieu natal, à Breslau, il emporta le violon el l'y vendit, un jour de besoin, à un luthier, pour 2 thalers (environ 8 fr.). Le dernier acheteurn'était autre que l'ouvrier luthier deVienne, qui clans le temps avait cédé cet instrument à son patron et qui s'était établi lui-même. Il l'offrit de nouveau à son ancien maître pour 200 thalers (800 francs), et ce dernier en fit l'acquisition.
Le comte K y était alors à Londres ; le luthier
de Vienne lui offrit pour la seconde fois ce violon, toujours à raison de 250 ducats ; le comte l'acheta une seconde fois. Deux ans plus tard, il se rendit à Florence, où il fit la connaissance de Paganini, auquel il montra sonÀmati. Paganini lui en offrit surle-champ 500 ducats. Le comte, enthousiasmé, entraîné par le jeu magique de Paganini, lui en lit présent.
Depuis lors, Paganini et son cher violon ne faisaient plus qu'un corps et qu'une âme, c'était son épouse adorée. A Londres, un riche lord lui en offrit quarante mille francs.... il lui rit au nez.
Être l'auteur de quelque chose a toujours flatté les amours-propres des deux sexes. On citerait des milliers et des milliers d'exemples d'auteurs k bon marché, comme, par exemple, celui-ci : Premier
recueil cV ariettes choisies avec accompagnement de guitare par J/Ile Paisible et de violon a volonté par M. son frère, avec basse chiffrée, dédiées aux amateurs, a Paris chez Fauteur, rue de Richelieu aux écuries de feue S.A. S. Mmcla duchesse d'Orléans.
lflle Paisible, qui demeurait dans les écuries de la duchesse d'Orléans, avait certes une bien petite part de gloire en s'intitulant auteur, car, dans ce cahier, il y a surtout des ariettes delà fée Urgèle de Favart, d'Isabelle et Gertrude dumême, \ePaiisselet de M. Gluck, une ou deux ariettes de M. Paisible, mais rien de MUe Paisible des Écuries.
Le titre gravé est superbe ; il est signé M. Poisson 1766.
Il est probable que le Paisible dont il s'agit ici est celui-là même dont Fétis raconte la fin tragique.
Un joli mot de Menclelssohn, cité par Berlioz dans ses mémoires (4e lettre). Mendelssohn : « Un métronome, pourquoi faire un métronome? C'est un instrument très inutile. Un musicien qui, à l'aspect d'un morceau, n'en devine pas tout d'abord le mouvement est une ganache. »
Le mot est dur, et je ne veux pas l'appliquer clans la circonstance suivante : on m'avait commandé la musique pour la Cantate officielle du 15 août à l'Opéra (1867). Hainl était alors le chef d'orchestre de ce théâtre ; la veille au soir, à la répétition gêné-
raie, tout marcha à souhait; j'indiquais les mouvements, Hainl les transmettait à ses musiciens. Malheureusement le lendemain, à l'exécution, ce fut tout autre chose, les mouvements étaient h rencontre du bon sens, et je rageais inutilement dans ma loge, malgré la belle voix de Mme Lauters et les chœurs qui marchèrent admirablement.