Scène du Mercure Galant
La Rissole, Merlin.
La Rissole, Soldat ivre, se présente pour Jaire publier ses grandes actions dans le Mercure,
La Ris. Bon jour, mon camarade.
J'entre sans dire gare, et cherche à m'informer Où demeure un monsieur que je ne puis nommer : Est-ce ici ?
Mer. Quel homme est-ce ?
La Ris. Un bon vivant, alègre^
Qui n'est grand ni petit, noir ni blanc, gras ni maigre. J'ai su de son libraire, où souvent je le vois, Qu'il fait jeter en moule un livre tous les mois, C'est un vrai Juif errant qui jamais ne repose.
Mer. Dites-moi, s'il vous plaît, voulez-vous quelque chose ?
L'homme que vous cherchez est mon maître.
La Ris. Est-il là ?
Mer. Non.
La Ris. Tant pis : je voulais lui parler.
Mer. Me voilà ;
L'un vaut l'autre. Je tiens un registre fidèle, Où chaque heure du jour, j'écris quelque nouvelle ; Fable, histoire, aventure, enfin quoique ce soit, Par ordre alphabétique est mis en son endroit. Parlez.
La Ris. Je voudrais bien être dans le Mercure ; J'y ferais, que je crois, une bonne figure. Tout à l'heure, en buvant, j'ai fait réflexion Que je fis autrefois une belle action : Si le roi la savoir, j'en aurais de quoi vivre. La guerre est un métier que je suis las de suivre. Mon capitaine, instruit du courage que j'ai, Ne saurait se résoudre à me donner congé ; J'en enrage.
Mer. Il fait bien : donnez-vous patience.
La Ris. Mordié ! je ne saurais avoir ma subsistance.
Mer. Il est vrai ; le pauvre homme ! il fait compassion.
La Ris. Or donc, pour en venir à ma belle action^ Vous saurez que toujours je fus homme de guerre,
i02 SCENES DRAMATIQUES.
Et brave sur la mer autant que sur la terre. J'étais sur un vaisseau quand Ruyter fut tué, Et j'ai même à sa mort le plus contribué : Je fus chercher le feu que l'on mit à l'amorce Du canon qui lui fit rendre l'âme par force. Lui mort, les Hollandais souffrirent bien des mais ; On fit couler à fond les deux vice-amirals.
Mer. Il faut dire des maux, vice-amiraux y c'est l'ordre.
La Ris, Les vice-amiraux donc ne pouvant plus nous mordre, Nos coups aux ennemis furent des coups Jataux ; Nous gagnâmes sur eux quatre combats navaux.
Mer, Il faut dire Jatals et navals ; c'est la règle.
La Ris, Les Hollandais, réduits à du biscuit de seigle, Ayant connu qu'en nombre ils étaient inêgals, Firent prendre la fuite aux y aisseaux principals.
Mer. Il faut dire inégaux^ principaux j c'est le terme.
La Ris. Enfin après cela, nous fûmes à Palerme. Les bourgeois à Tenvi nous firent des rêgaux ; Les huit jours qu'on y fut, furent huit carnavaux.
Mer, Il faut dire régals et carnavals,
La Ris, Oh dame !
Me reprendre à tous coups, c'est me chiffoner l'âme ; Franchement.
Mer. Parlez bien. On ne dit point navaux^
J^ijataux, ni rêgaux, non plus que carnavaux : Vouloir parler ainsi, c'est faire une sottise.
La Ris, Eh mordié ! Comment donc voulez-vous que je dise ?
Si vous me reprenez lorsque je dis des mals^ Inégals, principals, et des vice-amirals ; Lorsqu'un moment après, pour mieux me faire entendre, Je dis fataux, navaux, devez-vous me reprendre ? J'enrage de mon cœur, quand je trouve un trigaud Qui souffle tout ensemble et le froid et le chaud.
Mer. J'ai la raison pour moi, qui me fait vous reprendre, Et je vais clairement vous le faire comprendre. Al est un singulier dont le plurier fait aux : On dit c'est mon égal, et ce sont mes égaux: .C'est l'usage.
La Ris. L'usage ? eh bien, soit ; je l'accepte.
Me7\ Fatalf naval, régal, sont des mots qu'on excepte.
Pour peu qu'on ait de sens ou d'érudition, On sait que chaque règle a son exception : Par conséquent, on voit par cette raison seule
La Ris. J'ai des démangeaisons de te casser la gueule.
Mer. Vous ?
La Ris. Oui, palsandiê, moi. Je n'aime point du tout Qu'on me berne d'un conte à dormir tout de bout : Lorsqu'on veut me railler, je donne sur la face.
Me7\ Et tu crois au Mercure occuper une place, Toi ? Tu n'y seras point, je t'en donne ma foi.
La Ris. Mordié ! je me bats l'œil du Mercure et de toi.
Pour vous faire dépit, tant à toi qu'à ton maître, Je déclare à tous deux que je n'y veux pas être. Plus de mille soldats en auraient acheté, Pour voir en quel endroit La Rissole eût été : C'était argent comptant ; j'en avais leur parole. Adieu, pays. C'est moi qu'on nomme La Rissole. Ces bras te deviendront onjatals oxxjataux.
Mer. Adieu, guerrier fameux par tes combats navaux»
Boursault, Mercure galant.
Tragédie — Scènes.
Imprécations de Camille, Sœur d'HoRACE, en appre^ narit que son Frère vient de tuer Curiace sonximant.
Rome, l'unique objet de mon ressentiment ! Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant ! Rome, qui t'a vu naître et que ton cœur adore ! Rome, enfin que je haïs parce qu'elle t'honore î Puissent tous ses voisins ensemble conjurés Saper ses fondemens encore mal assurés, Et si ce n'est assez de toute l'Italie, Que l'Orient contre elle à l'occident s'allie; Que cent peuples unis des bouts de l'univers Passent pour la détruire et les monts et les mers?C Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles, Et de ses propres mains déchire ses entrailles ; Que le courroux du ciel allumé par mes vœux
Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux. Puissé-je de tnes yeux y voir tomber la foudre Voir ses maisons en cendre et tes lauriers en poudre ; Voir le dernier Romain à son dernier soupir, Moi seule en être cause et mourir de plaisir.
P. Corneille^ les Horaces,
Agamemnon a fait venir dans son Camp Iphigenie, sa Fille, sous le prétexte de Vunir à Achille, son Amanty mais en effet pour la sacrifier aux Dieux, Clytemnestre, Mère djs cette Princesse, prend sa défense*
Clyt, Vous ne démentez point une race funeste. Oui, vous êtes le sang d'Atrée et de Thyeste. Bourreau de votre fille, il ne vous reste enfin Que d'en faire à sa mère un horrible festin. Barbare ! c'est donc là cet heureux sacrifice Que vos soins préparaient avec tant d'artifice ? Quoi, l'horreur de souscrire à cette ordre inhumain, N'a pas, en le traçant, arrêté votre main ? Pourquoi feindre à nos yeux une fausse tristesse ? Pensez-vous par des pleurs prouver votre tendresse ? Où sont-ils ces combats que vous avez rendus ? Quels flots de sang pour elle avez-vous répandus ? Quel débris parle ici de votre résistance ? Quel champ couvert de morts me condamne au silence ? Voilà par quels témoins il fallait me prouver, Cruel, que votre amour a voulu la sauver. Un oracle fatal ordonne qu'elle expire.
Un oracle dit-il tout ce qu'il semble dire ? Le ciel, le juste ciel par le meurtre honoré, Du sang de l'innocence est-il donc altéré ? Si du crime d'Hélène on punit sa famille, Faites chercher à Sparte Hermione sa fille. Laissez à Ménélas racheter d'un tel prix Sa coupable moitié, dont il est trop épris. Mais vous, quelles fureurs vous rendent sa victime ? Pourquoi vous imposer la peine de son crime ? Pourquoi, moi-même enfin me déchirant le flanc, Payer son fol amour du plus pur de mon sang ?
Que dis-je ? Cet objet de tant de jalousie, Cette Hélène, qui trouble et l'Europe et l'Asie, .Vous semble-t-elle un prix digne de vos exploits ? Combien nos fronts pour elle ont-ils rougi de fois ?
Avant qu'un nœud fatal Tunît à votre frère,
Thésée avait osé Tenlever à son père.
Vous savez, et Calchas mille fois vous Ta dit,
Qu'un hymen clandestin mit ce prince en son lit ;
Et qu'il en eut pour gage une jeune princesse,
Que sa mère a cachée au reste de la Grèce.
Mais non, l'amour d'un frère, et son honneur blessé, ~
Sont les moindres des soins dont vous êtes pressé.
Cette soif de régner, que rien ne peut éteindre.
L'orgueil de voir vingt rois vous servir et vous craindre,*
Tous les droits de l'empire en vos mains confiés.
Cruel, c'est à ces dieux que vous sacrifiez ;
Et loin de repousser le coup qu'on vous prépare,
Vous voulez-vous en faire un mérite barbare?
Trop jaloux d'un pouvoir qu'on peut vous envier,
De votre propre sang vous courez le payer ;
Et voulez, par ce prix, épouvanter l'audace
De quiconque vous peut disputer votre place.
Est-ce donc être père ? Ah ! toute ma raison
Cède à la cruauté de cette trahison.
Un prêtre environné d'une foule cruelle,
Portera sur ma fille une main criminelle !
Déchirera son sein ! Et, d'un œil curieux,
Dans son cœur palpitant consultera les dieux !
Et moi, qui l'amenai triomphante, adorée,
Je m'en retournerai seule et désespérée !
Je verrai les chemins encore tout parfumés
Des fleurs, dont sous ses pas on les avait semés !
Non, je ne l'aurai point amenée au supplice.
Ou vous ferez aux Grecs un double sacrifice.
Ni crainte, ni respect ne m'en peut détacher.
De mes bras tout sanglans il faudra l'arracher.
Aussi barbare époux qu'impitoyable père
Venez, si vous l'osez, la ravir à sa mère.
Et vous, rentrez, ma fille ; et du moins à mes lois
Obéissez encore pour la dernière fois.
Racine^ Iphigénie.
Theramene, Gouverneur d'HipPOLYTE, Jait à Thésée, Père de ce malheureux Prince, le récit de sa mort.
Ther. A peine nous sortions des portes de Trézène, Il était sur son char. Ses gardes affligés
Imitaient son silence, autour de lui ranges.
Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes/
Sa main sur ses chevaux laissait flotter Ie« rênes.
Ses superbes coursiers, qu'on voyait autrefois
Pleins d'une ardeur si noble obéir à sa voix,
L'œil morue maintenant et la tête baissée,
Semblaient se conformer à sa triste pensée.
Un effroyable cri, sorti du fond des flots,
Des airs, en ce moment, a troublé le repos ;
Et du sein de la terre une voix formidable
Répond, en gémissant, à ce cri redoutable.
Jusqu'au fond de nos cœurs notre sang s'est glacé.
Des coursiers attentifs le crin s'est hérissé.
Cependant sur le dos de la plaine liquide,
S'élève à gros bouillons une montagne humide.
L^onde approche, se brise, et vomit à nos yeux,
Parmi des flots d'écume, un monstre furieux.
Son front large est armé de cornes menaçantes ;
Tout son corps est couvert d'écaillés jaunissantes.
Indomptable taureau, dragon impétueux,
Sa croupe se recourbe en replis tortueux ;
Ses longs mugissemens font trembler le rivage.
Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage.
La terre s'en émeut, l'air en est infecté ; i
Le flot qui l'apporta, recule épouvanté.
Tout fuit ; et sans s'armer d'un courage inutile,
Dans le temple voisin chacun cherche un asile.
Hippolyte lui seul, digne fils d'un héros,
Arrête ses coursiers, saisit ses javelots,
Pousse au monstre, et, d'un dard lancé d'une main sûre,
Il lui fait dans le flanc une large blessure.
De rage et de douleur le monstre bondissant
Vient aux pieds des chevaux tomber en mugissant,
Se roule, et leur présente une gueule enflammée^
Qui les couvre de feu, de sang, et de fumée.
La frayeur les emporte ; et, sourds à cette fois,
Ils ne connaissent plus ni le frein ni la voix.
En efforts impuissans leur maître se consume,
Ils rougissent le mords d'une sanglante écume.
On dit qu'on a vu même, en ce désordre affreux,
Un dieu, qui d'aiguillons pressait leurs flancs poudreux.
A travers les rochers la peur les précipite.
L'essieu crie et se rompt. L'intrépide Hippolyte
Voit voler en éclats tout son char fracassé.
Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé.
Excusez ma douleur. Cette image cruelle
Sera pour moi de pleurs une source éternelle.
J'ai vu, Seigneur, j'ai vu votre malheureux fils
Traîné par les chevaux que sa main a nourris.
Il veut les rappeler, et sa voix les effraie ;
Ils courent. Tout son corps n'est bientôt qu'une plaie.
De nos cris douloureux la plaine retentit.
Leur fougue impétueuse enfin se ralentit.
Ils s'arrêtent, non loin de ces tombeaux antiques,
Où des rois ses aïeux sont les froides relique».
Je cours, en soupirant, et sa garde me suit.
De son généreux sang la trace nous conduit.
Les rochers en sont teints. Les ronces dégouttantes
Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes.
J'arrive, je l'appelle ; et me tendant la main,
Il ouvre un œil mourant, qu'il referme soudain :
Le ciely dit-il, m'arrache une innocente vie.
Prends soin, après ma înort, de la triste Aricie,
Cher ami, si mon père un jour désabusé
Plaint le malheur d'unjilsjaussenient accusé.
Pour appaiser mon sa^ig et mon ombre plaintive^
Dis-lui, quavec douceur il traite sa captive,
Quil lui rende,,. K ce mot ce héros expiré
N'a laissé dans mes bras qu'un corps défiguré ;
Triste objet où des dieux triomphe la colère.
Et que méconnaîtrait l'œil même de son père.
Racine^ Phèdre et Hippolyte*
PAR M l'aBBE de LILLE.
Chant Premier.
Le doux printems revient, et ranime à la fois Les oiseaux, les zéphirs, et les fleurs, et ma voix. Pour quel sujet nouveau dois-je monter ma lyre ? Ah ! lorsque d'un long deuil la terre enfin respire.^
408 LES JAl^DINS.
Dans les champs, dans les bois, sur les monts d'alentour, Quand tout rit de bonheur, d'espérance et d'amour, Qu'un autre ouvre aux grands noms les fastes de la
gloire ; Sur un char foudroyant qu'il place la victoire ; Que la coupe d'Atrée ensanglante ses mains : Flore a souri ; ma voix va chanter les jardins. Je dirai comment l'art, dans de frais paysages, Dirige l'eau, les fleurs, les gazons, les ombrages.
Toi donc, qui, mariant la grâce et la vigueur, Sais du chant didactique animer la langueur ; O muse ! si jadis, dans les vers de Lucrèce, Des austères leçons tu polis la rudesse ; Si par toi, sans flétrir le langage des dieux, Son rival a chanté le soc laborieux ; Viens orner un sujet plus riche, plus fertile, Dont le charme autrefois avait tenté Virgile. N'empruntons point ici d'ornement étranger ; Viens, de mes propres fleurs mon front va s'ombrager ; Et, comme un rayon pur colore un beau nuage, Des couleurs du sujet je teindrai mon langage.
L'art innocent et doux que célèbrent mes vers. Remonte aux premiers jours de l'antique univers. Dès que l'homme eut soumis les champs à la culture, D'un heureux coin de terre il soigna la parure ; Et plus près de ses yeux il rangea sous ses loix Des arbres favoris et des fleurs de son choix. Du simple Alcinous le luxe encore rustique Décorait un verger. D'un art plus magnifique Babylone éleva des jardins dans les airs. Quand Rome au monde entier eut envoyé des fers, Les vainqueurs, dans des parcs ornés par la victoire, Allaient calmer leur foudre et reposer leur gloire. La Sagesse autrefois habitait les jardins, Et d'un air plus riant instruisait les humains ; Et quand les Dieux offraient un Elysée aux sages. Etait-ce des palais ? c'était de verds bocages ; C'était des prés fleuris, séjours des doux loisirs. Où d'une longue paix ils goûtaient les plaisirs.
Ouvrons donc, il est tems, ma carrière nouvelle ; Philippe m'encourage, et mon sujet m'appelle. ' Pour embellir les champs simples dans leurs attraits, Gardez vous d'insulter la nature à grands frais ; Ce noble emploi demande un artiste qui pense, Prodigue de génie, et non pas de dépense.
LlîS JARDINS. 409
Moins pompeux qu'élégant, moins décoré que beau, Un jardin, à mes yeux, est un vaste tableau. Soyez peintre. Les champs, leurs nuances sans nombre, Les jets de la lumière, et les masses de l'ombre, Les heures, les saisons, variant tour-à-tour Le cercle de l'année et le cercle du jour, Et des prés émaillés les riches broderies, Et des riants coteaux les vertes draperies, Les arbres, les rochers, et les eaux, et les fleurs, Ce sont-là vos pinceaux, vos toiles, vos couleurs. La nature est à vous ; et votre main féconde Dispose, pour créer, des élémens du monde.
Mais, avant de planter, avant que du terrein Votre bêche imprudente ait entamé le sein. Pour donner aux jardins une forme plus pure, Observez, connaissez, imitez la nature.
N'avez-vous pas souvent, aux lieux infréquentés, Rencontré tout-à-coup ces aspects enchantés Qui suspendent vos pas, dont l'image chérie Vous jette en une douce et longue rêverie ? Saisissez, s'il se peut, leurs traits les plus frappans, Et des champs apprenez l'art de parer les champs.
Voyez aussi les lieux qu'un goût savant décore. Dans ces tableaux choisis vous choisirez encore. Dans sa pompe élégante admirez Chantilli, De héros en héros, d'âge en âge embelli. Belœil, tout à la fois magnifique et champêtre, Chanteloup, fier encore de l'exil de son maître, Vous plairont tour-à-tour. Tel que ce frais bouton^ Timide avant-coureur de la belle saison, L'aimable Tivoli, d'une forme nouvelle Fit le premier en France entrevoir le modèle. Les Grâces en riant dessinèrent Montreuil, Maupertuis, le Désert, Rincy, Limours, Auteuil : Que dans vos frais sentiers doucement on s'égare ! L'ombre du grand Henri chérit encore Navarre. Semblable à son auguste et jeune déité, Trianon joint la grâce avec la majesté. Pour elle il s'embellit et s'embellit par elle. Et toi, d'un prince aimable, ô l'asyle fidèle ! Dont le nom trop modeste est indigne de toi, Lieu charmant ! offre lui tout ce que je lui dois,
Un fortune loisir, une douce retraite.
Bienfaiteur de mes vers, ainsi que du poëte,
C'est lui qui, dans ce choix d'écrivains enchanteurs,
Dans ce jardin pare de poétiques fleurs,
Daigne accueillir ma muse. Ainsi du sein de Therbe,
La violette croît auprès du lis superbe.
Compagnon inconnu de ces hommes fameux,
Ah ! si ma faible voix pouvait chanter comme eux,
Je peindrais tes jardins, le dieu qui les habite,
Les arts et Tamitié qu'il y mène à sa suite.
Beau lieu ! fais son bonheur. Et moi, si quelque jour,
Grâce à lui, j'embellis un champêtre séjour,
De mon illustre appui j'y placerai l'image ;
De mes premières fleurs je veux qu'elle ait l'hommage :
Pour elle je cultive et j'enlace en festons
Le myrte et le laurier, tous deux chers aux Bourbons.
Et si l'ombre, la paix, «la liberté m'inspire,
A l'auteur de ces dons je dévouerai ma lyre.
J'ai dit les lieux charmans que l'art peut imiter, Mais il est des écueils que l'art doit éviter. L'esprit imitateur trop souvent nous abuse. Ne prêtez point au sol des beautés qu'il refusç : Avant tout connaissez votre site ; et du lieu Adorez le génie, et consultez le dieu.
Ses loix impunément ne sont pas offensées. Cependant moins hardi qu'étrange en ses pensées. Tous les jours, dans les champs, un artiste sans goût Change, mêle, déplace, et dénatm^e tout ; Et, par l'absurde choix des beautés qu'il allie. Revient gâter en France un site d'Italie.
Ce que votre terrein adopte avec plaisir, Sachez le reconnaître, osez vous en saisir. C'est mieux que la nature, et cependant c'est elle ; C'est un tableau parfait qui n'a point de modèle. Ainsi savaient choisir les Berghems, les Poussins, Voyez, étudiez leur chefs-d'œuvre divins : Et ce qu'à la campagne emprunta la peinture, Que l'art reconnaissant le rende à la nature. Maintenant des terreins examinons le choix, Et quels lieux se plairont à recevoir vos loix. Il fut un tems funeste où, tourmentant la terre, Aux sites les plus beaux l'art déclarait la guerre, Et, comblant les vallons et rasant les coteaux, D'un sol heureux formait d'insipides plateaux.
Par un contraîre abus, l'art, tyran des campagnes, Aujourd'hui veut créer des vallons, des montagnes. Evitez ces excès. Vos soins infructueux Vainement combattraient un terrein montueux ; Et dans un sol égal, un humble monticule Veut être pittoresque, et n'est que ridicule.
Désirez-vous un lieu propice à vos travaux ? Loin des champs trop unis, des monts trop inégaux. J'aimerais ces hauteurs où sans orgueil domine Sur un riche vallon une belle colline.
Là, le terrein est doux sans insipidité, Elevé sans roideur, sec sans aridité.
Vous marchez : Thorizon vous obéit. La terre S'élève ou redescendj s'étend ou se resserre. Vos sites, vos plaisirs, changent à chaque pas.
Qu'un obscur arpenteur, armé de son compas, Au fond d'un cabinet, d'un jardin symmétrique; Confie au froid papier le plan géométrique ; Vous, venez sur les lieux. Là, le crayon en main, Dessinez ces aspects, ces coteaux, ce lointain ; Devinez les moyens, pressentez les obstacles ; C'est des difficultés que naissent les miracles.
Le sol le plus ingrat connaîtra la beauté. Est-il nud ? que des bois parent sa nudité. Couvert? portez la hache en ces forêts profondes. Humide ? en lacs pompeux, en rivières fécondes, Changez cette onde impure ; et par d'heureux travaux, Corrigez à la fois l'air, la terre, et les eaux. Aride enfin ? cherchez, sondez, fouillez encore : L'eau, lente à se trahir, peut-être est près d'éclorre. Ainsi d'un long effort moi-même rebuté.
Quand j'ai d'un froid détail maudit l'aridité, Soudain un trait heureux jaillit d'un fond stérile, Et mon vers ranimé coule enfin plus facile.
Il est des soins plus doux, un art plus enchanteur. C'est peu de charmer l'œil : il faut parler au cœur. Avez-vous donc connu ces rapports invisibles Des corps inanimés et des êtres sensibles ? Avez-vous entendu des eaux, des prés, des bois, La muette éloquence et la secrète voix ? Rendez-nous ces effets. Que du riant au sombre, Du noble au gracieux, les passages sans nombre M'intéressent toujours. Simple et grand, fort et doux^ Unissez tous les tons pour plaire à tous les goûts.
Là, que le peintre vienne enrichir sa palette ; Que l'inspiration y trouble le poète ; Que le sage, du calnnc y goûte les douceurs ; L'heureux, ses souvenirs ; le malheureux, ses pleurs.
Mais l'audace est commune, et le bon sens est rare- Au lieu d'être piquant, souvent on est bizarre. Gardez que mal unis, ces effets différens Ne forment qu'un chaos de traits incohérens ; Les contradictions ne font pas des contrastes.
D'ailleurs, à ces tableaux il faut des toiles vastes. N'allez pas resserrer dans des cadres étroits Des rivières, des lacs, des montagnes, des bois. On rit de ces jardins, absurde parodie Des traits que jette en grand la nature hardie, Où l'art, invraisemblable à la fois et grossier, Enferme en un arpent un pays tout entier.
Au lieu de cet amas, de ce confus mélange, Variez les objets, ou que leur aspect change, llapprochés, éloignés, entrevus, découverts, Qu'ils offrent tour-a-tour vingt spectacles divers. Que de l'effet qui suit, l'adroite incertitude Laisse à l'œil curieux sa douce inquiétude ; Qu'enfin les ornements avec goût soient placés, Jamais trop imprévus, jamais trop annoncés.
Surtout, du mouvement ; sans lui, sans sa magie, L'esprit désoccupé retombe en léthargie ; Sans lui, sur vos champs froids mon œil glisse au hasard. Des grands peintres encore faut-il attester l'art ? Voyez-les prodiguer de leur pinceau fertile De mobiles objets sur la toile immobile. L'onde qui fuit, le vent qui courbe les rameaux, Les globes de fumée exhalés des hameaux. Les troupeaux, les pasteurs, et leurs jeux et leur danse. Saisissez leur secret. Plantez en abondance Ces souples arbrisseaux, et ces arbres mouvants, Dont la tête obéit à l'haleine des vents ; Quels qu'ils soient, respectez leur flottante verdure. Et défendez au fer d'outrager la nature : Voyez-la dessiner ces chênes, ces ormeaux. Voyez comment sa main, du tronc jusqu'aux rameaux, Des rameaux au feuillage augmentant leur souplesse. Des ondulations leur donna la mollesse.
Mais les ciseaux cruels Prévenez ce forfait.
Nymphes des bois, courez. Que dis-je ? c'en est fait.
L'acier a retranché leur cime verdoyante,
Je n'entends plus au loi», sur leur tête ondoyante,
Le rapide aquilon légèrement courir,
Frémir dans leurs rameaux, s'éloigner, et mourir.
Froids, monotones, morts ; du fer qui les mutile
Ils semblent avoir pris la froideur immobile.
Vous donc, dans vos tableaux amis du mouvement, A vos arbres laissez leur doux balancement. Qu'en mobiles objets la perspective abonde : Faites courir, bondir et rejaillir cette onde. Vous voyez ces vallons, ces bois, ces champs déserts ; Des différens troupeaux dans les sites divers Envoyez, répandez les peuplades nombreuses. Là, du sommet lointain des roches buissoneuses, Je vois la chèvre pendre. Ici, de mille agneaux, L'écho porte les cris de coteaux en coteaux. Dans ces prés abreuvés des eaux de la colline. Couché sur ses genoux, le bœuf pesant rumine : Tandis qu'impétueux, fier, inquiet, ardent, Cet animal guerrier qu'enfanta le trident, Déploie, en se jouant, dans un gras pâturage, Sa vigueur indomptée et sa grâce sauvage. Que j'aime et sa souplesse et son port animé 1 Soit que dans le courant du fleuve accoutumé En frissonnant il plonge, et, luttant contre Tonde, Batte du pied le flot qui blanchit et qui gronde ; Soit qu'à travers les prés il s'échappe par bonds ; Soit que, livrant aux vents ses longs crins vagabonds, Superbe, l'œil en feu, les narines fumantes Beau d'orgueil et d'amour, il vole à ses amantes ! Quand je ne le vois plus, mon œil le suit encore.
Ainsi de la nature épuisant le trésor.
Le terrein, les aspects, les eaux, et les ombrages Donnent le mouvement, la vie aux paysages.
Mais, si du mouvement notre œil est enchanté, Il ne chérit pas moins un air de liberté. Laissez donc des jardins la limite indécise, Et que votre art l'efface, ou du moins la déguise. Où l'œil n'espère plus, le charme disparaît. Aux bornes d'un beau lieu nous touchons à regret; Bientôt il nous ennuyé, et même nous irrite. Au-delà de ces murs, importune limite, On imagine encore de plus aimables lieux, Et l'esprit inquiet désenchante les yeux*
Quand toujours gucMToyant nos Gotliîques ancêtres
Transforniaient en champ clos leurs asyles champêtres^
Chacun dans son donjon, de murs environne,
Pour vivre sûrement, vivait emprisonné.
Mais que fait aujourd'hui cette ennuyeuse enceinte
Que conserve l'orgueil, et qu'inventa' la crainte?
A ces murs qui gênaient, attristaient les regards,
Le goût préférerait ces verdoyans remparts,
Ces murs tissus d'épine, où votre main tremblante
Cueille et la rose inculte et la mûre sanglante.
Mais les jardins bornés m'importunent encore. Loin de ce cercle étrait prenons enfin l'essor Vers un genre plus vaste et des formes plus belles, Dont seul Ermenonville offre encore des modèles. Les jardins appellaient les champs dans leur séjour, Les jardins dans les cham.ps vont entrer à leur tour.
Du haut de ces coteaux, de ces monts d'où la vue D'un vaste paysage embrasse l'étendue, La nature au génie a dit ; " Ecoute-moi : Tu vois tous ces trésors, ces trésors sont à toi. Dans leur pompe sauvage et leur brute richesse. Mes travaux imparfaits implorent ton adresse." Elle dit. Il s'élance, il va de tous côtés, Fouiller dans cette masse où dorment cent beautés. Des vallons aux coteaux, des bois à la prairie^ Il retouche en passant le tableau qui varie. Il sait, au gré des yeux, réunir, détacher. Eclairer, rembrunir, découvrir ou cacher. Il ne compose pas ; il corrige, il épure, Il achève les traits qu'ébaucha la nature. Le front des noirs rochers a perdu sa terreur ; -
La forêt égayée adoucit son horreur ; Un ruisseau s'égarait, il dirige sa course ; Il s'empare d'un lac, s'enrichit d'une source. Il veut ; et des sentiers courent de toutes parts. Chercher, saisir, lier tous ces membres épars, Qui, surpris, enchantés du nœud qui les rassemble, Forment de cent détails un magnifique ensemble.
Ces grands travaux peut-être épouvantent votre art. Rentrez dans nos vieux parcs, et voyez d'un regard Ces riens dispendieux, ces recherches frivoles. Ces treillages sculptés, ces bassins, ces rigoles, Avec bien moins de frais qu'un art minutieux N'orna ce seul réduit qui plaît un jour aux yeux*
Vous allez embellir un paysage immense.
Tombez devant cet art, fausse magnificence, Et qu'un jour, transformée en un nouvel Eden, La France à nos regards offre un vaste jardin !
Que si vous n'osez pas tenter cette carrière, Du moins, de vos enclos franchissant la barrière^ Par de riches aspects aggrandissez les lieux. D'un vallon, d'un coteau, d'un lointain gracieux, Ajoutez à vos parcs l'étrangère étendue : Possédez par les yeux. Jouissez par la vue.
Surtout sachez saisir, enchaîner à vos plans, Ces accidens heureux qui distinguent les champs. Ici, c'est un hameau que des bois environnent ; Là, de leurs longues tours les cités se couronnent ; Et l'ardoise azurée, au loin frappant les yeux, Court en sommet aigu se perdre dans les cieux.
Oublierai-je ce fleuve, et son cours, et ses rives? Votre œil de loin poursuit les voiles fugitives. Des îles quelquefois s'élèvent de son sein ; Quelquefois il s'enfuit sous l'arc d'un point lointain.
Et si la vaste mer à vos yeux se présente, Montrez, mais. variez cette scène imposante. Ici, qu'on l'entrevoie à travers des rameaux, Là, dans l'enfoncement de ces profonds berceaux, Comme au bout d'un long tube une voûte la montre. Au détour d'un bosquet ici l'œil la rencontre, La perd encore ; enfin la vue en liberté ïout-à-coup la découvre en son immensité.
Sur ces aspects divers fixez l'œil qui s'égare ; Mais, il faut l'avouer, c'est d'une main avare Que les hommes, les arts, la nature et le tems Sèment autour de nous de riches accidens.
O plaines de la Grèce ! ô champs de l'Ausonie ! Lieux toujours inspirant, toujours chers au génie ^ Que de fois arrêté dans un bel horizon, Le pemtre voit, s'enflamme, et saisit son crayon, Dessine ces lointains, et ces mers, et ces îles, Ces ports, ces monts brûlans et devenus fertiles. Des laves de ces monts encore tout menaçans, Sur des palais détruits d'autres palais naissans, Et, dans ce long tourment de la terre et de l'onde, Un nouveau monde éclos des débris du vieux monde ! Hélas ! je n'ai point vu ce séjour enchanté, Ces beaux lieux où Virgile a tant de fois chanté ;
Mais, j'en jure et Virgile et ses accords sublîmefe., J'irai ; de l'Appennin je franchirai les cimes ; J'irai, plein de son nom, plein de ses vers sacres, Les lire aux mêmes lieux qui les ont inspirés.
Vous, épris des beautés qu'étalent ces rivages, Au lieu de ces aspects, de ces grands paysages, N'avez-vous au dehors que d'insipides champs ? Qu'au dedans, des objets mieux choisis, plus touchans Dédommagent vos yeux d'une vue étrangère : Dans votre propre enceinte apprenez à vous plaire ; Symbole heureux du sage, indépendant d'autrui, Qui rentre dans son âme, et se plaît avec lui. Je m'enfonce avec vous dans ce secret asyle.
Toutefois aux lieux même où le sol plus fertile En aspects variés est le plus abondant. Des trésors de la vue économe, prudent, Faites les acheter d'une course légère.
Que votre art les promette, et que l'œil les espère : Promettre, c'est donner ; espérer, c'est jouir. Il faut m'intéresser, et non pas m'éblouir.
Dans mes leçons encore je voudrais vous apprendre L'art d'avertir les yeux, et l'art de les surprendre. Mais avant de dicter des préceptes nouveaux, Deux genres, dès long-tems ambitieux rivaux, Se disputent nos vœux. L'un à nos yeux présente D'un dessin régulier l'ordonnance imposante. Prête aux champs des beautés qu'ils ne connaissaient
pas, D'une pompe étrangère embellit leurs appas, Donne aux arbres des loix, aux ondes des entraveSî Et, despote orgueilleux, brille entouré d'esclaves. Son air est moins riant et plus majestueux*
L'autre, de la nature amant respectueux. L'orne, sans la farder, traite avec indulgence Ses caprices charmans, sa noble négligence. Sa marche irrégulière, et fait naître avec art, Les beautés du désordre, et même du hasard.
Chacun d'eux a ses droits ; n'excluons l'un ni Tautre ; Je ne décide point entre Kent et le Nôtre. Ainsi que leurs beautés, tous les deux ont leurs loix. L'un est fait pour briller chez les grands et les rois ; Les rois sont condamnés à la magnificence ; On attend autour d'eux l'effort de la puissance ;
LES JARDINS. él7
On y veut admirer, enivrer ses regards
Des prodiges du luxe et du faste des arts.
L'art peut donc subjuguer la nature rebelle ;
Mais c'est toujours en grand qu'il doit triompher d'elle.
Son éclat fait ces droits ; c'est un usurpateur
Qui doit obtenir grâce, à force de grandeur.
Loin donc ces froids jardins, colifichet champêtre,
Insipides réduits, dont l'insipide maître
Vous vante, en s'admirant, ses arbres bien peignés,
Ses petits salions verds bien tondus, bien soignés ;
Son plan bien symmétrique, où, jamais solitaire.
Chaque allée a sa sœur, chaque berceau son frère ;
Ses sentiers ennuyés d'obéir au cordeau,
Son parterre brodé, son maigre filet d'eau.
Ses buis tournés en globe, en pyramide, en vase.
Et ses petits bergers bien guindés sur leur base.
Laissez-le s'applaudir de son luxe mesquin ;
Je préfère un champ brut à son triste jardin.
Loin de ces vains apprêts, de ces petits prodiges, Venez, suivez mon vol au pays des prestiges, A ce pompeux Versailles, à ce riant Marly, Que Louis, la nature, et l'art ont embelli. C'est là que tout est grand, que l'art n'est point timide; Là tout est enchanté. C'est le palais d'Armide ; C'est le jardin d'Alcine, ou plutôt d'un héros. Noble dans sa retraite, et grand dans son repos, Qui cherche encore à vaincre, à dompter des obstacles. Et ne marche jamais qu'entouré de miracles. Voyez-vous et les eaux, et la terre, et les bois, Subjugués à leur tour, obéir à ses loix ; A ces douze palais d'élégante structure Ces arbres mai'ier leur verte architecture ; Ces bronzes respirer ; ces fleuves suspendus. En gros bouillons d'écume à grand bruit descendus Tomber, se prolonger dans des canaux superbes ; Là, s'épancher en nappe ; ici, monter en gerbes : Et, dans l'air s'enflammant aux feux d'un soleil pur, Pleuvoir en gouttes d'or, d'émeraude, et d'azur? Si j'égare mes pas dans ces bocages sombres, Des Faunes, des Sylvains en ont peuplé les ombres, Et Diane et Venus enchantent ce beau lieu. Tout bosquet est un temple, et tout marbre est un Dieu : Et Louis, respirant du fracas des conquêtes,
4*18 LES J.APDINS*
Semble avoir invité tout TOlympo à ses fêtes.
C'est daus ces grands effets (jue i'art doit se montrer.
Mais l'esprit aisément se lasse d'admirer. J'applaudis l'orateur dont les nobles pensées Iloulent pompeusement, avec soin cadencées ; Mais ce plaisir est court. Je quitte l'orateur, Pour chercher un ami qui me parle de cœur. Du marbre, de l'airain que le luxe prodigue, Des ornemens de l'art l'œil bientôt se fatigue. Mais les bois, mais les eaux, mais les ombrages frais, Tout ce luxe innocent ne fatigue jamais. Aimez donc des jardins la beauté naturelle, Dieu lui-même aux mortels en traça le modèle. Regardez dans Milton. Quand ses puissantes mains Préparent un asyle aux premiers des humains ; Le voyez-vous tracer des routes régulières, Contraindre dans leur cours les ondes prisonnières ? Le voyez-vous parer d'étrangers ornemens L'enfance de la terre et son premier printems ? Sans contrainte, sans art, de ses douces prémices, La nature épuisa les plus pures délices. Des plaines, des coteaux le mélange charmant, Les ondes à leur choix errantes mollement. Des sentiers sinueux les routes indécises. Le désordre enchanteur, les piquantes surprises, Des aspects où les yeux hésitaient à choisir, Variaient, suspendaient, prolongeaient leur plaisir. Sur l'émail velouté d'une fraîche verdure. Mille arbres, de ces lieux ondoyante parure, Charme de l'odorat, du goût et des regards. Elégamment grouppés, négligemment épars, Se fuyaient, s'approchaient, quelquefois à leur vue Ouvraient dans le lointain une scène imprévue ; Ou, tombant jusqu'à terre, et recourbant leurs bras, Venaient d'un doux obstacle embarrasser leurs pas ; Ou pendaient sur leur tête en festons de verdure, Et de fleurs, en passant, semaient leur chevelure. Dirai-je. ces forêts d'arbustes, d'arbrisseaux, Entrelaçant en voûte, en alcôve, en berceaux, Leurs bras voluptueux et leurs tiges fleuries ?
C'est là que, les yeux pleins de tendres rêveries, , Eve a son jeune époux abandonna sa main, Et rougit comme l'aube aux portes du matin. Tout les félicitait dans toute la nature,