SATIRE
DE M. BOILEAU DESPREAUX.
A. Quel sujet inconnu vous trouble et vous altère ? D'où vous vient aujourd'hui cet air sombre et sévère, Et ce visage enfin plus pâle qu'un rentier, A l'aspect d'un arrêt qui retranche un quartier ? Qu'est devenu ce teint, dont la couleur fleurie Semblait d'ortolans seuls, et de bisques nourrie ? Où la joie en son lustre attirait les regards. Et le vin en rubis brillait de toutes parts. Qui vous a pu plonger dans cette humeur chagrine ? A-t-on par quelque édit réformé la cuisine ? Ou quelque longue pluie inondant vos vallons, A-t-elle fait couler vos vins et vos melons ? Répondez donc enfin, ou bien je me retire.
P. Ah ! de grâce un moment, souffrez que je respire. Je sors de chez un fat, qui pour m'empoisonner, Je pense, exprès chez lui m'a forcé de dîner. Je l'avais bien prévu. Depuis près d'une année, •T'éludais tous les jours sa poursuite obstinée, Mais hier il m'aborde, et me serrant la main : Ah ! Monsieur, m'a-t-il dit, je vous attends demain, N'y manquez pas au moins. J'ai quatorze bouteilles D'un vin vieux — Bucingo n'en a point de pareilles ; Et je gagerais bien que chez le commandeur, Vilandri priserait sa sève, et sa verdeur. Molière avec Tartuffe y doit jouer son rôle : Et Lambert, qui plus est, m'a donné sa parole. C'est tout dire en un mot, et vous le connaissez. Quoi, Lambert ? Oui, Lambert. A demain ? C'est assez.
Ce matin donc, séduit par sa vaine promesse, J'y cours, midi sonnant, au sortir de la Messe.