CHARLES XÏI. ROI DE SUEDE. S
votre majesté en a fait à son maître ; vous lui avez ôté mi royaume, et je n'ai pris à ce manant qu'un dindon." Le roi donna de sa propre main dix ducats au paysan, et pardonna au soldat, en faveur de la hardiesse du bon mot, en lui disant, ** Souviens-toi, mon ami, que si j'ai ôté un royaume au Roi Auguste, je n'en ai rien pris pour moi."
On a rapporté cette autre anecdote. Ce prince, occupé d'une affaire importante, alla de grand matin chez son ministre pour en conférer avec lui. Comme il élait encore au lit, ce prince attendit quelques momens. II y avait aussi un soldat qui attendait dans l'antichambre : Charles lui fit plusieurs questions, auxquelles il répondit indifféremment. Enfin on ouvre ; le ministre fait mille excuse* à son maître. Le soldat, confus de lui avoir parlé avec tant de liberté, se jette à ses pieds, et lui dit: ^' Sire, pardonnez-moi, je vous ai pris pour un homme." " Il n'y a pas de mal," repondit Charles ; " rien ne ressemble plus à un homme qu'un roi."
Charles, pour tout amusement dans sa retraite de Bender en Turquie, jouait quelquefois aux échecs. Si les petites choses, dit l'historien de sa vie, peignent les hommes, il est permis de rapporter, qu'il fesait toujours marcher le roi à ce jeu ; il s'en servait plus que des autres pièces, et par là il perdait toutes les parties.
Les historiens ont loué la libéralité de ce prince ; mais il la poussait à l'excès, ainsi que ses autres vertus. Grothusen, son favori et son trésorier, était le dispensateur de ses libéralités. C'était un homme qui aimait autant à donner que son maître. Il lui apporta un jour un compte de soixante et dix mille écus en deux lignes : Dix mille écus donnés aux Suédois et aux Janissaires par les ordres généreux de sa majesté ; et le reste mangé par moi. " Voilà comme j'aime que mes amis me rendent leurs comptes," dit ce prince : ^' Mullern me fait lire des pages entières pour des sommes de dix mille francs ; j'aime mieux le style laconique de Grothusen."
Un de ses vieux officiers, soupçonné d'être un peu avare, se plaignit à lui de ce que sa majesté donnait tout à Grothusen : " Je ne donne de l'argent," répondit le roi, '• qu'à ceux qui savent en faire usage,^