LÉGENDE
En ce temps-là, il y avait encore des chamois dans la montagne, et les chemins de fer n'étaient pas inventés. Les princes de Litchenstein avaient un grand château sur la Schwartza, qui défendait le village et l'église. Il fut brûlé dans je ne sais plus quelle guerre,
Voilà donc qu’une fois Guntz, le chasseur, vint dans la cabane d’une vieille femme qui demeurait au pied du Silberberg avec une fillette qu’elle avait et qui se nommait EMlam.
Guntz était bien pauvre. Il ne pouvait plus courir le chamoiïis à cause de la fièvre d'automne qui faisait trembler ses jarrets.
Comme il avait faim, il demanda du pain,et la vieille lui répondit :
‘Garçon, je n'ai plus que la part d'Efflam, ma fillette, qui va revenir des champs où elle garde les moutons d'autrui.”
Sur la porte ouverte une douce voix s’éleva qui dit:
‘ Mère, me voici revenue.”
Et la fillette Efflam entra, vêtue bien pauvrement, mais couronnée de sa chevelure d’or, plus riche que le diadème des reines.
Elle traversa la chambre pour prendre son pain, et, l’ayant rompu, elle en présenta la moitié au chasseur en disant:
‘C’est de bon cœur.”
Guntz, avant d'accepter le pain, effleura de ses lèvres la main qui le lui tendait. Et, malade qu’il était, il gravit la montagne en disant à Dieu:
‘* Seigneur, faites-moi gagner de quoi payer ce pain de bon cœur.”
Pour la première fois depuis bien longtemps, sa chasse fut heureuse; il apporta un chamoïs sur ses épaules, le vendit et en mit le prix dans un bouquet d'herbe de baume qu’il offrit à la vieille femme en disant :
“ Mère, :: n'ose parler à l’enfant Efflam, qui a sur le front l’auréole des saintes ; maïs Dieu m'’inspire la pensée de vous la demander pour femme, et ainsi vous aurez un fils.”
Ils furent mariés, Efflam et Guntz, à l’église de
Kaunitz, par le bon curé qui les avait vus naître, lui
comme elle, et les voilà heureux.
Ils s’aimaient de toute la pureté de leurs âmes.
Guntz avait recouvré sa force ; lui tout seul, il nourrissait avec le produit de sa chasse sa vieille mère, sa jeune femme et le bon curé de Kaunitz, qui n'avait plus rien pour vivre depuis que la guerre avait incendié le château des princes et ruiné les maisons des laboureurs.
Que la pitié de Dieu vous préserve de la guerre !
Cependant les gens s’en allaient du pays l’un après l’autre. On ne voyait plus de troupeau dans la prairie où les soldats faisaient de grands feux avec les arbres coupés. Bientôt les soldats s’en allèrent aussi, parce qu'ils avaient mis la terre à nu comme un passage de sauterelles.
Et la vieille mère d’Efflam mourut à force de pleurer.
Alors Guntz dit :'
“Allons au loin chercher des champs qui n’ont point été dévorés par la guerre.”
Efflam voulait bien ; mais le curé refusa, disant :
“Quand mes enfants reviendront, il faut qu’ils retrouvent leur père.”
Et EMlam dit à Guntz: :
‘ Ne le quittons pas ; que ferait-il tout seul ? ”
Le dimanche, depuis qu’on avait mis la vieille mère dans son cercueil, ils n'étaient plus que trois dans la petite église, qui semblait grande : le prêtre pour dire la messe, Guntz et son Efflam pour l’entendre.
A la sainte communion, Efflam et Guntz venaient s’'agenouiller ensemble, et quand ils avaient regagné leur place, le père leur faisait un sermon plein de larmes, que leurs larmes écoutaient.
Un dimanche, Guntz vint à la messe tout seul, et tout seul s’agenouilla devant la table sainte. Une maladie lente avait pris Eflam, qui n'avait plus la force d'aller.
Et le dimanche suivant personne ne vint. Le curé
dit sa messe comme à l'ordinaire pour la double rangée des bancs vides qui le regardaïent sans yeux et dont le silence lui parlait. Avec le vin et l’eau mêlés dans le calice il buvait ses pleurs; mais il disait:
‘ Seigneur mon Dieu, que votre volonté soit bénie ! ”
Après la messe, au lieu de prononcer son prône, il prit le saint ciboire dans le tabernacle et l’emporta hors de l’église jusqu’à la cabane de Guntz, où Efflam se mourait, belle et douce, et de ses deux petites mains pâles serrait le crucifix contre sa poitrine.
Le curé savait bien pourquoi personne n'avait assisté À sa messe; mais il pensait trouver Guntz agenouillé auprès d’'Efflam. Efflam était seule; où donc était Guntz?
Ce fut Efflam qui le dit, en s’efforçant de sourire :
‘ Père, au sommet du Silberberg, Guntz a trouvé une chevrette de chamoïs qui a son petit. J’ai eu envie de son lait, et Guntz est parti avant le jour pour la traire.”
C'était vrai, et à l’heure où le bon Dieu venait chercher Efflam dans la cabane, Guntz poursuivait la chevrette sur la plus haute cime du mont.
‘ N'aie crainte, disait-il à la chevrette, sans savoir peut-être qu’il parlait; je n’en veux ni à ta vie ni à celle de ton petit. Plus jamais ne tuerai, moi que la mort menace dans la plus douce moitié de mon cœur. Donne-moi seulement une goutte de ton lait pour celle qui était toute ma joie ici-bas.”
Et il ajoutait, les yeux au ciel:
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‘O0 Dieu Jésus! à Vierge Mère! ne me laissez pas, je vous en prie, dans la maison où elle ne sera plus. Faites que nous nous en allions ensemble, l’hostie sur les lèvres, pour nous retrouver dans le bonheur qui jamais ne finit.”
On ne peut regarder à la fois la terre et le ciel. Guntz courait sur la plate-forme où se trouve maintenant une croix de granit noir. Il y avait de la neige fondue qui s’y était durcie à la gelée du matin. Au moment où Guntz allait atteindre la chevrette, elle fit un bond, et le pied de Guntz glissa.
Guntz, emporté par son élan, tomba en dehors de la table et s’y accrocha des deux mains, suspendu audessus du vide.
Placé comme il l'était, il pouvait voir, rien qu’en abaïissant son regard, la flèche de la petite église et la croisée ouverte de sa cabane.
‘Jésus! pensa-t-il, vous m'avez entendu; je vais
m'en aller le premier; merci! Mais l’hostie, mon Dieu! le pain de mon voyage, qui me l’apportera jusqu'ici ? ”
En bas, le curé avait tout préparé pour la dernière communion d’'Effam, malgré l’absence de Guntz; car
le saint corps de Jésus ne saurait être retenu sans
nécessité hors de son tabernacle.
Quand les oraisons furent achevées, Efflam, avec le sourire d’un ange, entr’ouvrit la pâleur de ses lèvres et reçut le divin viatique; mais à ce moment même elle leva les yeux vers le sommet du Silberberg, où la
pensée de Guntz attirait malgré elle son regard. Elle
poussa un grand cri.
La montagne d'argent resplendissait aux ravons du soleil levant, et sur la radieuse blancheur « tond une silhouette noire se détachait ; car, si Guntz voyait la cabane, la cabane aussi le voyait.
Efflam se dressa sur son lit dans un suprême effort et leva vers Dieu ses mains déjà glacées.
‘ Sauveur! à Sauveur! dit-elle, il va mourir sans moi! Il va mourir sans vous! Je vous aï en moi, et il ne vous a pas en lui! Sauveur! divin Sauveur! allez à lui, comme vous êtes venu à moi!”
Le bon curé s’élança sur ces mots; car il avait enfin regardé en l'air et mesuré le danger où était C “ntz.
Il n'aurait certes pas eu le temps, ni la x ‘ème partie du temps qu’il fallait pour gravir la monuagne; c'était à un instinct irréfléchi qu’il cédait en courant vers la porte; mais, dans le mouvement qu'il fit, une hostie s’échappa du saint ciboire. Effam vit cela.
‘“ Gloire au Père! gloire au Fils! gloire au Saint- Esprit!” dit-elle avec une fervente allégresse.
Au contraire, le bon curé était consterné; il cherchait l’hostie à terre et n'avait garde de l’y trouver. L'hostie ne descendait pas; elle montait: Dieu allait où le cœur d’'Efflam l’envoyait, où le cœur de Guntz l’appelait.
L’hostie s’envolait, soulevée par un vent mystérieux ; elle plana dans l’air, divin flocon d'amour qui voltigeait vers le ciel.
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‘ Nous te louons, à Dieu! dit le curé en suivant enfin du regard la spirale tracée par la blanche étoile: Te Deum laudamus !”
‘* Seigneur, nous te confessons ! ” murmura la petite
Efflam, en retombant sur sa couche, morte de joie.
Et là-haut, tout là-haut, Guntz s’écria, en ouvrant sa bouche au pain des anges:
‘ L'univers entier te vénère, à Père de l'éternité ! ”
Ses deux mains se détendirent, et, quand le curé put monter, il le trouva couché au pied de la plateforme, comme quelqu'un qui se serait doucement endormi sur l'herbe
Le curé l’emporta dans ses bras et ne creusa qu’une fosse pour ses deux enfants bien-aimés. Ce fut lui qui, de ses propres mains, érigea la croix de granit noir qu’on appelle encore dans la montagne tyrolienne le Wunder Kreuz, ce qui signifie LA CROIX DU MIRACLE.
Paur FÉVAL.
Nous étions deux cloches, deux amies, deux sœurs.
Nous étions deux cloches du même âge, baptisées le même jour.
Depuis cent ans nous habitions le même clocher, mariant les jeunes filles, souriant aux nouveau-nés et pleurant les morts.
Notre clocher était blane comme un cygne et dominait tout le vallon d'Alsace,
La cigogne voyageuse s’y reposait en passant, et les hirondelles, amies de nos concerts, y suspendaient leur doux nid; elles y suspendaient leur doux nid qu’elles retrouvai nt, sans boussole et sans guide, à chaque printemps.
À sept lieues à la ronde, notre voix était connue et vénérée. Le peuple accourait en foule, en habit de fête, et notre Angélus ondulant, flottant dans les airs comme une fumée d’harmonie, endormait tous les soirs le village qu'il réveillait chaque matin.
Nous étions deux cloches, deux sœurs et deux amies caressées par la brise, dorées par le soleil.
C'était un soir d'hiver ; les ténèbres obscurcissaient
les champs et nous venions d’égrener sur le village les litanies d’airain.
Soudain une grande rumeur s'élève de toutes parts ; des cris, des chants de guerre, des cliquetis de fer. L'ennemi est aux frontières! On s’exalte, on accourt et l’on entend les mères pleurer en embrassant leurs fils, leurs fils soldats qui vont les quitter.
Un roulement de tambour retentit sur la place publique; des ombres s’alignent en silence et les volontaires de 92 s’éloignent en chantant.
Toute la nuit, de pâles lumières errent de porte en porte; des sanglots s’exhalent des chaumières, et une orfraie, au cri sinistre, vient se poser sur le clocher.
Avant le lever du jour, je sens des bras qui me soulèvent, des mains qui m’agitent et m’enlacent comme un réseau de chair, comme une chaîne vivante. On m’entoure de cordes et je descends sur la terre,
Qui donc ose toucher à la cloche de Dieu, me séparer de ma sœur et m’arracher de mon trône aérien où je vis depuis cent ans ?
Comme un criminel on me lie sur une lourde charrette, et je quitte mon viliage. À chaque fenêtre il y a un visage attristé, et sur mon b»assage toutes les bouches murmurent: ‘ Adieu, cloche qui sonnais l’Angélus! Adieu, sainte cloche qui mariais nos filles et
souriais aux nouveau-nés! Adieu, douce cloche qui pleurais nos morts ! ”
Je quitte men village, et je m’achemine lentement vers la ville où le martyre m'attend,
Là, on me brise comme un verre et, comme une maudite, on me jette au feu.
Sous le feu je me tords comme un damné; je gémis. je brûle, je deviens comme un monceau de braiïse ; et puis je me sens mourir... Je sens mon corps se fondre goutte à goutte et bientôt il ne reste plus de la cloche qu'un liquide et... une âme qui vit r re!
De cloche je deviens canon. On m. met sur un chariot, et je roule à la frontière au milieu des fanfares et des uniformes guerriers.
Où êtes-vous, mon gai village, mon beau clocher, ma vieille église, mon frais vallon ?.…
Mais j'aime mon pays et je fais mon devoir, tonnant sans relâche, semant l’épouvante et la mort, crachant la défaite à la face de l’ennemi et, comme un vieux canon, défendant ma patrie.
Je sauve ma patrie. On m’entend parler à Valmy, à Jemmapes, et je groude la victoire dans les défilés de l’Argonne.
Sous le grand empereur, je pars à travers l’Europe, assistant à cent batailles, laissant après moi une longue traînée de victoires, et faisant le tour du monde avec Napoléon !
Partout j’entre en vainqueur; je passe, roulant avec fracas, sous les arcs de triomphe; on me jette des couronnes, et les peuples vaincus s’inclinent quand je passe. Ma voix fait trembler les capitales et l’Europe tient tout entière dans ma gueule de bronze !
Les fleuves et les royaumes nous séparaient, ma
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sœur! Mais après chaque bataille je songeais à toi, et il me semblait entendre ta voix joyeuse et fière célébrer mes victoires.
La poudre est mon encens; un roc est mon clocher;
j'ai pour cantiques des cris de guerre et pour fêtes des
bataïlles.
Mais je suis vaincu un jour, vaincu après cent victoires. On me traîne captif dans une ville étrangère ; une foule insolente se presse sur mon passage, et je roule tristement vers ma prison, songeant à mes triomphes évanouis, à ma défaite, plus glorieuse qu’une victoire, songeant à toi, ma cloche aimée ! qui sonnes toujours heureuse et libre dans notre beau clocher.
Ma prison est un musée, ma place entre deux drapeaux déchirés par les balles et comme moi captifs.
La nuit, quand le vent gémit aux fenêtres de ma prison, je pense à nos charmantes fêtes. T’en souvienstu, ma sœur? Tandis que nous sonnions à toute volée, les jeunes filles, en robe blanche, défilaient lentement au milieu des croix et des bannières, et la brise nous apportait le parfum des roses qu'effeuillaient les enfants.
Alors j'oublie la guerre, mes conquêtes et mes revers; j'oublie la gloire; j'oublie la captivité! Je ne songe qu’à toi; je te vois toujours bondissante, joyeuse et libre dans notre beau clocher d’Alsace, et je crois entendre ta voix qui m'appelle.
Ah! dis-moi : as-tu une compagne, ou bien ma place
est-elle vide encore? Hermann a-t-il épousé Margue-
rite ? Et Marthe Aubier, que je mariai la veille de mon départ, est-elle mère de beaux enfants ? Et le vieux curé, qui versa tant de larmes en me voyant partir, dis-moi, vit-il encore ?
Mais que dis-je ? Les générations passent, et je parle comme si je l’ignorais, moi qui ai vécu à tes côtés plus de cent ans |
Où sont-ils, aujourd’hui, ceux que je quittai enfants ? Et qui, si ce n’est toi, ma sœur, reconnaîtrais-je aujourd’hui au village ?
Je n'ai pas vu naître les morts que tu pleurais hier et, pauvre exilé, je ne verrai jamais les nouveau-nés que ta voix saluera demain.
Je suis captif à Berlin, et mon empereur est mort sur un rocher ; il est mort de tristesse au milieu des mers.
Les ans sont bien longs en exil! Depuis quarante ans je languis et me tais au fond de ma prison, entre mes deux drapeaux.
Leurs couleurs sont flétries et leurs grands plis, attristés de poussière, flasques, lamentables, suppliants, ont l’air de rides profondes creusées par la défaite et le deuil.
Quant à moi, la rouille m’envahit comme une lèpre, et de grandes taches me recouvrent, me rongent; on dirait je ne sais quel mastic hideux des larmes que j'ai fait répandre et du sang que j’ai fait couler.
Je me tais depuis le jour où je fus pris à Waterloo... J |
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Cependant un bruit sourd et lointain, formidable, a retenti jusqu’ici.
C’est le bruit que je faisais à Wagram et à Marengo, à Austerlitz, à Léna ! Je le reconnais bien ! C’est le canon de la France qui parle; il gronde sous les murs de Sébastopol ; il gronde à Magenta et à Solférino; il gronde du golfe du Mexique aux rives du fleuve Jaune. Il est partout vainqueur!
Ilest partout vainqueur, et je ne puis, solitaire et muet, marier ma voix patriotique à ce concert d’airain.
Je suis captif!
Mais un soir une clameur immense s’élève dans Ber-lin: c’est la guerre ! C’est la guerre contre la France.
L'Allemagne est debout, et tout ce qui est cuivre, bronze, acier, airain, tout ce qui se charge, tonne, gronde, crépite, fait feu, lance la mitraïlle, vomit la mort, se trouve entassé dans de grands chariots et marche sur le Rhin.
Je pars, je dois partir, et c’est contre ma patrie que je vais combattre, pareil à ces malheureux prisonniers qu'un vainqueur impitoyable force de marcher contre leurs frères.
Je ne suis qu’un bloc inerte, qu’une masse d’airain ; on me charge, j’obéis ; on me braque, je reste, je tonne et je gronde; maïs ce n’est plus la même voix qu’à Jemmapes et qu’à Marengo! Je ne parle pas comme à Jéna, comme à Waterloo ; j’hésite, je bégaye, je m’arrête
comme s’il ne pouvait sortir de ma bouche de boulet allemand.
De combat en combat, toujours vaincu au sein même de la plus constante des victoires, j'arrive, couvert de lauriers détestés, au bord de la Loire, à Coulmiers !
Coulmiers ! Une victoire française! Coulmiers ! Ma délivrance ! J'y suis encore...
“ À moil s’écrie le capitaine Aublan; à moi, les mobiles de la Dordogne !...”
Et il s’élance sur les canons, chancelle, tombe, se relève, retombe et meurt frappé de trois balles, étreignant l’airain dans ses bras frémissants.
Les mobiles se précipitent impétueux, terribles, et autour de moi, sur moi, canon disputé, enlevé, repris, c'est une mêlée horrible, c’est un carnage affreux.
Après un demi-siècle de repos et de captivité, je reçois comme un nouveau baptême de sang, et il me semble que je redeviens français.
Je suis pris ; je suis libre ; les braves mobiles s’attellent au bronze, m’enlèvent, m’entraînent, m’emportent! Le lendemain, je suis à Orléans et les Prussiens n’y sont plus !.…
Je suis libre aujourd’hui; mais ma patrie est mutilée ; mon doux pays est asservi, et ma cloche aimée, ma compagne, ma sœur, est esclave dans son blanc clocher où flotte un étendard prussien.
Le nouveau-né qu’elle salue est un petit Allemand, et elle pleure des morts qui sont des étrangers.
Je suis libre! Et mon vallon d’Alsace, mon beau vallon n'est plus français !.….
FUuLBERT DUMONTEIL.
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(HISTORIQUE
Près de Villefranche est une petite masure abandonnée qu’habitaient, il y a peu d’années, une malheureuse veuve, sexagénaire, et sa fille, âgée de seize ans. Françonnette — c'était le nom de la jeune fille — s’occupait à toutes sortes de travaux et allait en journée dans les environs. Elles vivaient heureuses, puisqu'elles s’aimaient et qu’elles avaient foi dans une vie meilleure.
L'intérieur de leur cabane était pourtant bien misérable: figurez-vous quatre murs enfumés et qui menaçaient ruine, avec un lit vermoulu, trois escabelles, une table et un coffre pour tous meubles. Au chevet de ce lit, Marianne avait placé une petite image de la Vierge: c'était une emplette faite depuis de longues années, et qui n'avait pas coûté grand?chose. La mère et la fille avaient une grande dévotion pour cette image: c'était une peinture véritable; le temps l’avait un peu altérée, mais Marianne ne s’en doutait pas. La sainte Vierge se détachait si blanche et si pure sur le fond sombre qui l’entourait! L’En-
fant-Jésus avait un si beau caractère d’innocence et de divinité!
Cependant, la douce tranquillité de Marianne et de sa fille allait bientôt être troublée. Il advint une année mauvaise. La misère fut générale, même parmi
ceux qui avaient auparavant quelque aisance; et les riches, inquiets sur l’avenir, et croyant n'avoir jamais assez d'argent pour eux, interrompirent tous les travaux.
Marianne et sa fille, qui vivaient au jour le jour, se soutinrent pendant cet hiver on ne sait comment, Elles reçurent quelques aumônes ; mais que ces aumônes étaient faibles! Le nombre des bienfaiteurs était si petit! Le nombre des malheureux si grand !
Le printemps revint, et avec lui l'espoir de jours meilleurs pénétra dans le cœur des deux femmes. Françonnette pourrait reprendre ses travaux ; !: vieille Marianne ne sentirait plus ses mains se crisper de froid, en se mettant à son rouet. Vaines espérances! Un matin que Françonnette était sortie pour aller cueillir une guirlande de primevères dont elle voulait entourer l’image de la Vierge, le propriétaire de la cabane qu’habitait la veuve, se présenta devant elle: c'était un hoznme impérieux et dur, qui n'avait pas plus de crainte de Dieu que de pitié pour les hommes. ‘ Çà, lui dit-il, l’année de votre loyer est échue. Les temps ont été mauvais, et, comme je n'ai pas d'argent, je viens vous en demander. — Hélas! répondit Marianne, les temps ont été plus mauvais
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encore pour moi que pour vous. Ma fille et moi nous manquons souvent de pain; jugez s’il m'est possible de vous satisfaire. — Alors, répliqua le méchant homme, tâchez de trouver un asile où quelque âme charitable veuille bien vous recevoir; car je retournerai demain à la ville, et vous serez sûrement hors de chez moi avant que je sois hors de ce village.” Et comme l'infortunée cherchait à lui prendre les mains et s’apprêtait à le supplier, il la repoussa et ouvrant la porte pour sortir: ‘Je vous ai prévenue, cria-t-il ; demain vous aurez à répondre à l'huissier qui se présentera.” Marianne demeura muette à cette dernière parole. Elle se vit, ou plutôt elle vit sa fille errante, sans abri, sans asile.
Et quand Françonnette rentra, une chanson sur les lèvres et un bouquet de fleurs à la main, la pauvre mère ne put que se jeter dans ses bras et pleurer.
La journée s’écoula triste et longue, et sans qu’elle eût le courage d’annoncer à sa fille le malheur qui leur était arrivé. Le soir, elle pria sa patronne avec plus de ferveur que jamais, et s'étant réveillée au milieu de la nuit, elle vit la sainte Vierge tout éclatante de lumière: c'était la lune qui glissait à travers une fente du toit et couvrait de rayons la pieuse image. A cet aspect, Marianne sentit le calme renaître dans son cœur. “Oh! sainte Vierge, dit-elle tout bas, pour ne pas réveiller sa fille, sainte Vierge, la mère des mères et ma glorieuse patronne, je vois bien que vous
m'avez exaucée: je savais bien que vous ne m’abandonneriez pas dans un si grand malheur !
Après cette prière, Marianne se rendormit presque consolée. Elle rêva que la Vierge lui tendait les bras, éloignant d’elle et de sa fille tous ceux qui voulaient lui faire du mal; elle réva qu'on lui présentait une bourse pleine, de beaux meubles, des habillements tout neufs et du pain blanc, enfin tout ce dont la pauvre veuve avait si grand besoin. Puis elle revit la figure de son propriétaire, accompagné d'hommes de loi, et elle se réveilla en sursaut, vivement agitée par son rêve dont la fin la reportait à la triste réalité.
Il faisait déjà grand jour: Françonnette était levée et travaillait depuis longtemps. ‘ Comme tu as dormi cette nuit !”” dit-elle à sa mère. — Ah! répondit Marianne, c’est la dernière nuit que j'aurai passée dans cette chaumière, dans ce lit où j'ai dormi depuis quarante ans... O ma fille, Ô ma fille ! à dater de ce jour, nous n'avons plus un asile où reposer notre tête ! ” Et alors elle lui raconta la visite que le propriétaire de la cabane lui avait faite, sa dureté, ses menaces, ses cruelles menaces qui allaient si vite s’accomplir.
A peine avait-elle achevé son récit qu’elle entendit s'avancer plusieurs personnes, et son propriétaire parut accompagné des gens de la justice. On s'établit sur la table pour écrire, puis on sortit les meubles de la maison, et on commença l’enchère devant un petit nombre de personnes que ce triste spectacle avait attirées. D’abord, on mit en vente les objets de plus
aban-
resque 8 bras, ulaient it une ements lont la revit la mes de iée par it levée dormi lit Mase dans is quae jour, e!” Et e de la es, ses ntendit iétaire ’établit bles de n petit avait e plus
haute valeur, mais de quelle valeur! si modique, si nulle, que le propriétaire commençait à craindre que les frais ne fussent à sa charge. Il n’y avait pourtant que vingt-quatre francs à payer.
La vente n’avait encore produit que les deux tiers de cette somme, et il ne restait plus qu’un petit miroir, si noirci, si dépoli, si rayé que le recors avait hésité s’il devait le prendre, et puis la vieille image de la Vicrge tenant encore par quatre clous.
EN’y a-t-il plus rien? dit le crieur, ennuyé d’avoir une si mince vacation.” Un des hommes entra et fit une recherche minutieuse : il enleva le miroir et se mit À détacher l’image. À ce moment, les deux femmes jetèrent un cri de désespoir et de terreur ; et tandis que Françonnette tombait aux pieds de cet homme, sa mère s'était placée devant l’image chérie et cherchait à la défendre de ses propres mains.
Cette altercation attira le propriétaire qui, déjà mécontent de voir le mauvais succès de la vente, entra d’un air brutal. La pauvre femme courut à lui: ‘ Monsieur, monsieur, vous m'avez tout enlevé, et je vous le pardonne ; car enfin mon bien était le vôtre, puisque je ne peux pas vous payer; mais on veut m'ôter cette image! C’est celle de ma sainte patronne, devant laquelle je fais mes prières depuis quarante ans. C’est cette image qui reçut le premier regard de ma fille et le dernier regard de mon mari! Car je l’ai mise à cette place le jour de mes noces, et c’est tout ce qui me reste de lui! Grâce! pitié! laissez-moi cette image. Qu’en
voudriez-vous faire à présent qu’elle est aussi vieille que je suis vieille, aussi prête à s’en aller en lambeaux que je suis prête à m'en aller en poussière? ” Et ses larmes coupèrent sa voix.
Le propriétaire reste inflexible. Le tableau est approché des spectateurs parmi lesquels se trouvait un groupe de plusieurs messieurs de la ville qui se promenaient sur les bords de l'Aveyron, et que la curiosité avait arrêtés un moment pour voir la vente. Les deux habitants de la chaumière n’assistaient pas à cette profanation de leur précieuse image. Marianne s'était presque évanouie de douleur, et sa fille lui donnait des soins en pleurant.
‘ Deux sous! dit le crieur; n’y a-t-il personne ici dont la sainte Vierge soit la patronne ? Enchérissez.— Trois sous! s’écria une jeune fille qui s'appelait Marianette.
—Cinq francs! répondit un des messieurs de la ville qui, pour la première fois, venait de jeter les yeux sur la figure de la Madone. Le crieur fut tellement interdit qu’il resta muet: ses bras en tombèrent d’étonnement. Il regarda l’enchérisseur d’une manière si plaisante, que tout le monde se prit à rire.
— Vingt francs ! ajouta une seconde voix } di même groupe.
— Vingt francs! murmura le: r avec la vu,x et la figure d’un homme qui fait un reve.
— Trente francs ! cria la première voix.
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— Quarante francs ! ajouta la seconde,
— Cent francs!
— Cinq cents francs !
— Cinq cents francs! répéta le crieur.” Il y avait un murmure confus parmi les villageois.
— Huit cents francs ! interrompit l’un des enchérisseurs, avec un empressement qu’il voulait combattre,
— J'en donne mille écus, ajouta l’autre, impassible.
Il y eut un moment de silence, après lequel le crieur dit deux fois lentement: ‘Mille écus! mille écus! Personne ne dit rien ? Adjugé! ”
— Monsieur, dit le jeune peintre qui avait reconnu au premier coup d'œil le chef-d'œuvre qui se présentait à lui, vous avez là un admirable Murillo: j'aurais donné ma fortune d’artiste pour vous le disputer. Puis il s’éloigna, jetant un regard d’envie sur la sublime peinture que son antagoniste serrait avec soin dans son portefeuille, en échange de trois mille francs que les assistants regardaient avec de grands yeux stupides.
Quand Marianne revint à elle et qu’on lui conta cette merveilleuse histoire, elle ne put et ne voulut l'expliquer que par un miracle de sa patronne. On juge si elle et sa fille furent heureuses toute leur vie avec tant d'argent! Elles connurent l’aisance ; chaque année, à l'anniversaire du jour où l’on avait vendu ses meubles, Marianne faisait dire une messe et brûler un cierge à la chapelle de la Vierge. Elle avait #cheté une nvavelle image qui représentait la Mère du Sauveur enlevée au ciel au milieu d’une nuée de têtes d’anges ;
cette image lui rappelait bien souvent celle qu’elle avait perdue, et malgré tout le bonheur qu’elle devait à sa petite fortune, un regret entrait dans son cœur, une larme effleurait ses veux, et elle disait à sa fille: ‘Ma belle image de la sainte Vierge ! ”
Assurément, il n’y a pas de miracle dans cette histoire, et cependant on peut y voir une récompense céleste de la dévotion de cette pauvre femme, qui disait de si grand cœur, heureuse ou malheureuse:
‘Sainte Marie, j'espère en vous!”
(HISTORIQUE
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Le 27 novembre 1870, un froid excessif régnait à Paris. La ville entière po:tait le deuil; la faim et le froid entouraient tous les logis; l’air était déchiré par les détonations de l'artillerie. Des flocons de neige tourbillonnaient, chassés par une bise glaciale. Les passants mornes et silencieux hâtaient le pas. Tous, enveloppés de manteaux, semblaient fair dans le brouillard. Cependant un homme marchait lentement dans une sorte de recueillement. Il était vêtu d’une capote militaire; sur sa tête un képi recouvert de
toile cirée cachait en plein ses cheveux grisonnants ;
on devinait un officier de la ligne, à son pantalon garance, mais rien n’indiquait son grade. Il venait du boulevard Malesherbes, laissant la Madeleine à sa gauche et se dirigeant vers le Grand-Hôtel, dont l’ambulance recevait tant de blessés. On lisait sur la figure de cet officier toutes les souffrances qu’il est donné à l’homme de supporter. Il avait vu l’armée s’engloutir dans le précipice de Sedan. Il avait assisté à la facile victoire de la Révolution ; et, le désespoir dans l’âme, il fallait chaque jour combattre l’ennemi.
Le regard baïssé vers la terre, l’officier marchait en longeant la rue Basse-du-Rempart. Il vit une femme âgée, proprement vêtue, étendre un tapis usé sur la neige qui couvrait le sol. Puis cette femme prit dans le panier qu’elle avait apporté une certaine quantité de gros gants fourrés, les uns en laine épaisse, les autres en fourrures grossières. La marchandise une fois étalée, la femme s’assit sur le coin du tapis, en étendant ses doigts crispés sur une chaufferette.
Au même instant, de jeunes gardes mobiles s’arrétèrent pour contempler les gants. Nous disons contempler, et non regarder. En effet, les pauvres enfants étaient comme fascinés, les mains sur leurs genoux. Ils n'avaient pas vingt ans et venaient de quitter leurs villages de Bretagne pour défendre Paris. Leur aspect n'avait rien de guerrier, surtout en cette froide journée, Leurs yeux larmoyants, leurs lèvres tremblantes, leurs oreilles rougies rappelaient les enfants sortant de l’école et courant au logis au plus fort de l’hiver. Ils n'étaient couverts que d’une sorte de tunique, mince, étroite, usée, peu de mise en la saison. Leur tête était couronnée d’un képi déformé sur lequel brillait un petit ornement d’étain qui rappelait la fleur de lis. On se souvient que les enfants de Bretagne portaient tous au front la symbolique hermine.
‘ Achetez, achetez de bons gants, bien chauds, mes chers messieurs, dit la marchande.” L’un des mobiles
murmura: ‘ Nous n'avons pas d'argent.” On voyait leurs mains trembler de froid. Ces mains, armées pour
la défense de la capitale, n’auraient pu dans ce moment soutenir un brin de paille. Ils avaient des foyers, de bons feux sous le toit de la chaumière, des parents, des amis là-bas, du côté de la mer, et ils tremblaient de froid au milieu de Paris; nul passant ne s’arrêtait à leur vue. “Il gèlera dur, la nuit prochaine, aux avant-postes, dit l’un d’eux, et nous ne pourrons pas allumer les feux.”
L'officier s'était arrêté derrière les deux soldats, qui ne le voyaient pas. Appuyant les mains sur leurs épaules, il leur dit: ‘ Allons, camarades, prenez des gants, c'est moi qui régale. Deux paires chacun, si le cœur vous en dit.” Surpris d’abord, les deux jeunes gens semblèrent indécis. L’officier mit en repos leur dignité militaire en ajoutant: ‘“ Je suis des vôtres, soldat comme vous; entre camarades, on ne refuse pas.”
Le choix fut long; la laine était douce à la peau, mais la toison du lapin n’était pas à dédaigner. Enfin, chacun des petits soldats eut ses gants. Jamais femme du monde n’a souri à ses diamants avec plus d'amour que les pauvres enfants à leurs gants fourrés. Ils étaient heureux, : heureux que le plus petit, ne sachant comment exprimer leur reconnaissance, dit à voix basse, en s’approchant de l'officier: ‘ Dieu vous le rende!”
Ils se séparèrent, les mobiles pour aller reprendre leurs fusils, l'officier pour visiter une dernière fois peut-être un ami mortellement blessé.
Le lendemain, 28 novembre dans la soirée, la
presqu'île de Génevilliers se garnissait de troupes. Il en venait de tous côtés, car une sortie formidable se préparait. De nombreuses batteries de mortiers, de fusées et d’artillerie à proximité des ponts d'Argenteuil et de Bezons jetaient le trouble dans les positions de l'ennemi. Il était six heures, et de vastes incendies éclairaient l’horizon. Le froid devenait de plus en plus rigoureux. Enfin la bataille de Champigny s'engage. Le brave général Ducrot est plus brillant que jamais. Par ses paroles et son exemple il entraîne les soldats et porte le trouble dans les rangs ennemis.
Un bataillon des mobiles bretons arrive au pas de course pour soutenir un régiment de la ligne décimé par les obus. Devant le régiment mis en lambeaux, un officier à cheval rétablit l’ordre et prend ses dispositions pour une nouvelle attaque. Il court audevant des Bretons et les salue d’un signe de l'épée. Dans les rangs, deux cris à peine étouffés s'élèvent en même temps. Ce sont les deux petits soldats, qui reconnaissent l'officier rencontré sur le boulevard. Cette fois son grade est visible, et la décoration de commandeur brille sur sa poitrine. ‘ C’est un colonel, dit le petit Yves. — Mieux que ça, répond Gourhaël, il est général. — Mieux que ça encore, ajoutent-ils en même temps, il est bon !”
Vous connaissez sans doute cette terrible journée. Le soir la plaine était couverte de morts. Les blessés ne résistaient pas longtemps au froid. Beaucoup d'hommes moururent gelés pendant cette cruelle nuit du premier décembre.
DIEU VOUS LE RENDE | 159 Lorsque les troupes françaises allaient reprendre leurs positions, les jeunes Bretons cherchèrent des yeux l'officier qui les commandait. Ils l’avaient perdu de vue au milieu du tumulte de la bataille ; Gourhaël l’avait vu disparaître dans un nuage épais de fumée. Inquiets, les petits soldats s’informèrent du sort de leur officier auprès d’un sergent de la ligne: ‘ Il est tombé frappé par un éclat d’obus,” répondit le sousofficier. On arrivait au bivac; la nuit était noire et la terre couverte de neige. Aussi loin que portait le regard, on ne voyait que cadavres.
Pressés les uns contre les autres, épuisés de fatigue, tristes et silencieux, les soldats entouraient les feux. Vous auriez pu voir alors deux hommes s'éloigner des groupes, une lanterne à la main. ‘“ Vous allez vous faire enlever! leur cria le capitaine. — Il faut bien chercher notre officier, répondirent les deux enfants de la Bretagne.” Ils allaient de mort en mort, éclairant de leur lanterne les pâles visages des victimes. Leur marche était lente; le froid troublait leur vue, et les balles prussiennes sifflaient à leurs oreilles. Ils se traînaient ainsi depuis plus de deux heures, lorsque le petit Yves fut atteint d’une balle qui lui traversa la
jambe, sans briser l'os. Il tomba, se releva promptement,
entoura la blessure d’un mouchoir et reprit son chemin. Combien de fois ne pensèrent-ils pas que leur recherche était couronnée de succès! Tous les morts se ressemblaient avec leur voile de neige et leurs paupières closes. Enfin, Yves jeta un petit cri où la
douleur se mêlait à la joie. Leur officier était 1à devant eux, raidi, glacé, presque enseveli sous la neige. Le sang s'était durci sur la plaie, et ses bras étendus en forme de croix étaient à peine visibles; car d’autres morts les avaient, en tombant, enfoncés dans une neige rougie par des traînées sanglantes.
“Il est mort, dit Gourhaël; mais enlevons-le, pour qu’on l’enterre près d’une église. ” Alors ils emportèrent le corps d’un homme dont ils ne savaient même pas le nom. Ils risquaient leur vie pour celui qui avait été bon. Tous deux pleuraïent en silence, et leurs larmes se changeaïent en glaçons. La lanterne ne les éclairait plus ; elle demeurait abandonnéesur le champ de bataille et rappelait ces lumières que la piété des familles place auprès du lit où reposent les restes du chrétien. Ils marchaïient donc dans l’ombre, foulant aux pieds ceux qui étaient tombés la veille.
Ils arrivèrent enfin au bivouac avec leur précieux fardeau; plusieurs chirurgiens accoururent; un grand nombre d'officiers se réunit. On tente tous les efforts possibles pour rappeler la vie dans ce corps percé, meurtri et glacé. Depuis minuit jusqu’à trois heures du matin, tout espoir semble perdu. Enfin, un peu ayant quatre heures, celui qui était mort, semble revenir à la vie. Les soins redoublent, et le soir l'officier ouvre les yeux. Il promène autour de lui un long regard vague, indécis.. Tout à coup, une rougeur glisse sur ses joues ; un éclair fugitif brille dans ses yeux; ses lèvres cherchent à sourire ; il a vu les gants de ses
petits soldats. Ces enfants ne l’ont pas abandonné un seul instant; ils sont là avec ces gants, qui, par de
rudes frictions sur le cœur de l'officier, ont rétabli la circulation du sang.
Huit années nous séparent de ces événements. Les deux petits Bretons sont rentrés, l’un dans sa ferme près de Lorient, l’autre dans son atelier de coutellerie à Hennebon. Tous deux ont conservé les gants de la campagne.
L'officier, qui est général, pense souvent aux deux petits soldats, et à cette parole de l’un d’eux : “ Dieu vous le rende!” et dit en lui-même: Charité n’est
jamais perdue.”
Général AMBERT.
C'était le premier soir de novembre. Après les solennités de la Toussaint, chacun regagnait son foyer et se dérobait à la hâte aux atteintes prématurées de l’hiver. Ce sombre visiteur arrivait en effet rapidement, comme pour célébrer les morts; il était porté par un vent glacé, et, à son passage, les feuilles jaunies, derniers souvenirs du printemps, s’enfuyaient affolées.
Une immense tristesse envahissait la nature et préparait les âmes aux tristesses du lendemain.
Mais si tout était triste en cette soirée, rien n’était plus triste que les ruines de la vieille abbaye avec ses arceaux brisés, son cloître désert, son cimetière abandonné.
Là, des milliers de moines avaient chanté jour et nuit les louanges de Dieu. Là, des abbés, à la mitre splendide, présidaient chaque matin les belles et grandes cérémonies de l'Église, et, appuyés sur leurs crosses puissantes, recevaient les hommages de tout
un peuple.
Aujourd’hui, il ne reste plus que les débris de l’église
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LA MESSE DES REVENANTS 163 et un clocher dont l’ombre couvre encore le vieux cimetière des moines.
Les paysans de la bourgade voisine viennent parfois réciter une prière à la croix de pierre de ce cimetière délaissé, et, dans le clocher, une cloche argentine, oubliée par les pillards de la Révolution, sonne encore pour appeler aux offices ; car la pauvre église du village, à peine relevée après nos désastres, ne possède ni cloche ni clocher.
Maclou, sonneur et sacristain de cette pauvre église, qui ne lui donnait aucun salaire pour sa double fonction, avait disposé les ornements de deuil pour la commémoration des morts ; il avait déployé en cette circonstance tout l’art de sa longue expérience et tout le
zèle de sa dévotion ardente pour le purgatoire: il entoura le catafalque vide de cierges neufs, contempla encore son ouvrage d’un air satisfait et partit vers le clocher du cimetière des moines ; il allait, à la tombée du jour, sonner le glas.
La vieille cloche des moines s’ébranla, et elle redisait, comme au siècle d'avant, à la contrée d’alentour :
Priez, priez pour les trépassés !
Et à chaque foyer, chacun se signa et répondit à la plainte de la cloche par un De profundis.
Ce soir, on n’entendit dans la bourgade ni chants
164 LA MESSE DES REVENANTS ni rires; quelle est, en effet, la famille qui n’ait à se souvenir d’une place laissée vide ?
La nuit devint complète sur les ruines du couvent. Tout était silencieux, et la triple couverture de mousse jetée par le temps sur les pierres sépulcrales ne permettait même pas d’entendre les pas d’un vieillard qui cheminaiït lentement. C’était le vieux prêtre desservant l’église, débris vivant échappé à la persécution. Il avait connu les derniers jours du monastère dont il était novice, et aujourd’hui il en gardaïit les ruines.
Ces moines d'autrefois avaient-ils toute la ferveur de leur état? Nous ne savons ; mais ce vieillard avait certes l’ardeur de la jeunesse éternelle renouvelée chaque matin à l’autel: on l’appelait LE saInT et l’on disait que parfois son front s’illuminait pendant sa prière.
L'ancien moine, au son du glas, avait récité les psaumes ; puis, attiré par son attrait mystérieux, bravant le froid de la nuit, il était venu jusqu'aux ruines prier pour ceux qui avaient été ses frères.
Il se prosterna devant les restes de l’autel, et évoquant le souvenir de tant de messes célébrées sur ces pierres brisées, il pria pour les moines trépassés ensevelis sous ces dalles et oubliés si complètement aujourd’hui.
Que de fondations pieuses faites là pour les défunts! Combien de prières dues au purgatoire et qui ne se faisaient plus !
Le prêtre demandait au Seigneur, à cause de la charité des fondateurs, d'ouvrir abondantes les sources de
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ses mérites et de faire revivre les secours que ces fondations devaient assurer aux âmes.
Cependant, l'heure avançait ; peu à peu les derniers feux s'étaient éteints ; les âtres étaient noirs ; le sommeil avait fermé les paupières, et Maclou le sonneur sonnait, sonnait toujours.<+
‘“ Sonne, sonne, Maclou, lui disait une voix intérieure : plus tu sonneras, plus les morts obtiendront de prières.”
Mais, Maclou se répondait-il à lui-même: ‘ A quoi bon ? Tous dorment.
— Qui sait ? Quelqu'un se réveillera peut-être pour prier pendant la nuit des trépassés : appelle, appelle encore.
— Eh bien, sonnons, sonnons encore ; d’ailleurs ma cloche, c’est ma prière à moi.”
Et Maclou le sonneur sonnait toujours. Et plus il sonnait, debout sous l’ancien porche, plus il avait d’entrain: une force d’en haut le soutenait ; la fatigue ne l’envahissait point.
Qui donc devait-il éveiller pour la prière en cette nuit redoutable ?
Cependant il rêvait à ses morts, à ceux qu’il avait accompagnés, jeunes et vieux, riches et pauvres, au cimetière; et le rythme cadencé de sa cloche, comme un sermon monotone, transforma ses idées en rêve.
‘ Mon tour viendra, disait-il lentement: j’ai passé la soixantaine. Seigneur ! faites queje sois prêt, quand sonnera mon heure.”
Et sa tête s’inclina sur sa poitrine; ses jambes s’affaissèrent ; il glissa sur le pavé, laissant échapper la corde. Les derniers échos du glas expirèrent dans la brume,
Au pied de l’autel, le prêtre, en une sorte d’extase et tout rayonnant, priait ardemment ; il n’entendait plus aucun bruit de la terre ; il ne s’aperçut pas que le glas avait cessé, et il priait toujours.
L'horloge au loin tinta minuit ; la journée des morts commençait, et au dernier coup de l’heure un souffle mystérieux passa sur ce cimetière, comme celui qui étonna le prophète Ézéchiel. Un bruit étrange sortait des tombeaux silencieux.
La sombre plaine ondulait, comme un coin d’océan soulevé par la tempête; les saules pleuraient; les cyprès et les ifs agitaient leurs bras et semblaient demander assistance.
Il y eut des frôlements de linceuls, des chocs indéfinissables, comme ceux des sarments qui se déchirent.
Bientôt un spectre se dégagea des tombes, puis un autre, un autre encore, dix, et cent, et mille à la fois.
Ces fantômes sortaient du cimetière, du cloître, des dalles du sanctuaire, de l’ossuaire ; ils avaient leurs robes de moine. Il y avait aussi des bienfaiteurs du couvent avec leurs habits du monde, quelques enfants de chœur en tunique blanche.
Peu à peu ils pénétrèrent tous dans la nef, elle les
contient et en contient encore autant qu'il s’en
es présente ; ils prennent place au chœur, aux stalles, er près des piliers brisés.
la Le vieux prêtre priait toujours, et, chose merveilleuse! ce spectacle terrible ne lui causait aucune et frayeur. Au contraire, sa charité était plus ardente. Les lus saints vivent familièrement dans le monde surnaturel ; las il comprit que, sous des formes sensibles, les âmes de son couvent sollicitaient des suffrages de celui qui rts était toute la postérité de cette maison. ffle L'un des spectres avait la mitre et la crosse des abqui bés. Il s'avance vers le prêtre:
tait Prêtre vivant du Dieu vivant, lui dit-il avec autorité, au nom de Jésus-Christ, prends ces ornements, ce éan alice, et offre à l’autel le sacrifice pour les morts qui : les t’entourent.” ient L’'autel était paré, les cierges allumés, les ornements disposés.
10CS Un frémissement de bonheur parcourut cette foule se quand l’ancien moine, obéissant comme autrefois, revêtit les ornements et lorsqu'il commença au pied de un l'autel: Zntroibo ad altare Dei (Je monterai à l’autel de fois. Dieu) ; mais, dans cette foule, nul ne put lui répondre: des le sacrifice des vivants ne peut être servi par les morts. urs — Introibo ad altare Dei, répétait plus fort le prêtre, du : et rien ne rompait le silence.
ants L'anxiété envahissait déjà l’assemblée, et un regret lamentable succédait à l’espoir; le sacrifice qui leur e les était accordé, ne pourrait s'accomplir. s’en Maclou cependant dormait : les pas des morts ne ré-
Ve
veillent pas les vivants ; il n’avait rien entendu de ce frémissement terrible qui avait accompagné l'entrée de tant de spectateurs ; maïs lorsque le prêtre eut répété une troisième fois et plus fort encore: Zntroibo ad altare Dei, Maclou se réveilla.
Il vit l’église remplie, le prêtre seul à l’autel, et, sans discuter, il comprit que son curé l’attendait, et d’une voix forte il répondit selon sa coutume :
— Ad Deum qui lætificat juventutem meam (Au Dieu qui vient réjouir ma jeunesse renouvelée).
Ettraversant la f.üle, il vint servir une messe comme il n’en avait jamais vu.
Au Dies iræ, des voix aux ineffables accents firent entendre des chants inconnus; un orgue touché par une main d’outre-tombe lança des gémissements et des tonnerres terribles. Les arceaux de granit des voûtes et les colonnes sous les ogives vibraient à l’unisson, comme les cordes d’une harpe sublime ; c’était un concert du ciel.
Le silence se fit; l’hostie s’éleva lentement, puis le calice, et tous adoraient. Quand ils relevèrent leurs fronts, un sourire passa sur la tristesse de leurs visages. et des anges apparurent qui venaient les marquer chacun avec le sang du calice.
Bientôt le prêtre, se tournant vers le peuple, prononça: Requiescunt in pace !
— Amen ! répondit Maclou, et aussitôt la vision disparut ; les cierges s’éteignirent : l’autel était nu et ruiné, les tombeaux silencieux, et dans les profordeurs du