LE CHAPELET AU THEATRE
(HISTORIQUE
Sans se faire une spécialité de la dévotion, Napoléon Ier en avait conservé des idées assez nettes par suite de l'instruction religieuse qu’il avait reçue dans son enfance et sa jeunesse. Or, au temps de sa plus grande prospérité, alors qu'il faisait jouer Talma devant un parterre de rois, il était un jour au théâtre, à Pari assisté d’un page qu’il affectionnait et voulait attacher à sa fortune, parce qu’il s'appelait Rohen-Chabot, prince de Léon.
L'empereur suivait le théâtre d’un air distrait et examinait l'assistance. Ses yeux s’arrêtèrent à plusieurs reprises sur le jeune duc, qui avait l’air de réfléchir et de s’occuper assez peu de ce qui se passait sur la scène. Il tenait obstinément les mains cachées sous une fourrure pliée sur ses genoux. Tout à coup, l’empereur se penche, plonge rapidement sa main droite sous la fourrure, et saisit dans la main de son page un... chapelet.
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LE CHAPELET AU THÉATRE 238 a pas fort en honneur; le page s'attendait À une verte semonce.
‘Ah! Auguste... je vous y prends, dit Napoléon au jeune duc tout confus. Eh bien! cela me fait plaisir ; vous êtes au-dessus de ces fadaises de la scène ; vous avez du cœur; un jour vous serez un homme.”
Et il lui remit son chapelet en disant :
“Continuez ; je ne vous dérangerai plus.”
Les témoins de l'aventure n’osèrent pas rire, en entendant parler ainsi le maître. Le page qui priait ainsi, est effectivement devenu un homme ; il est mort cardinal, archevêque de Besançon, et a tafisé, dans
son diocèse, d’ineffaçables souvenirs de piété et de bienfaisance.
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Avant que Luther fût venu prêcher la réforme, on voyait des monastères au penchant de toutes les collines de l'Allemagne: c’étaient de grands édifices à l’aspect paisible, avec un clocher frêle qui s'élevait au milieu des bois, et autour duquel voltigeaient des palombes. Là se cachaïent bien des fautes et bien des erreurs; mais là aussi vivaient des hommes insensibles aux jouissances de la terre, saints avares qui n’occupaient leur esprit que de l'héritage promis par le Christ.
À Olmütz surtout, il y en avait un qui s'était rendu célèbre dans la contrée par sa piété et son instruction : c'était un homme simple, comme tous ceux qui savent beaucoup; car la science est semblable à la mer: plus on s’y avance, plus l'horizon devient large et plus on se sent petit. Frère Urbain avait eu pourtant aussi ses heures de doute; mais après avoir ridé son front et blanchi ses cheveux dans la recherche de démonstrations inutiles, il avait appelé à son secours la foi des petits enfants; puis, confiant sa vie à la prière comme à une ancre de miséricorde, il l’avait laissée se ba-
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lancer doucem2nt au roulis des pures amours, des religieuses visions et des célestes espérances.
Cependant de mauvaises rafales agitaient en ore par instant le saint navire. Par instant, les tentations de l'intelligence revenaient, et la raison interrogeait la foi avec orgueil. Alors frère Urbaïn devenait triste ; de grands nuages voilaient pour lui le soleil intérieur ; son cœur avait froid, et il ne savait plus prier. Errant par les campagnes, il s’asseyait sur la mousse des rochers, s’arrêtait sous l’écume des torrents, marchait parmi les murmures de la forêt; mais il interrogeait vivement la nature ; à toutes ses demandes, les montagnes, les flots nt les feuilles ne lui répondaiïent qu’un seul mot: Dieu!
Frère Urbain était sorti victorieux de beaucoup de ces crises, et chaque fois il s'était affermi dans ses croyances; car la tentation est la gymnastique de la conscience; quand elle ne brise pas celle-ci, elle la fortifie.
Mais depuis quelque temps une inquiétude plus poignante s'était emparée du frère. Il avait remarqué souvent que tout ce qui est beau, perd son charme par le long usage; que l’œil se fatigue du plus merveilleux paysage, l'oreille de la plus douce voix, le cœur du plus sincère amour; et il s'était demandé comment nous pourrions trouver, même dans les cieux, un aliment de joie éternelle. Que deviendrait la mobilité de notre âme au milieu de magnificences sans terme ? La jouissance immuable ne devrait-elle point conduire à l’ennui ?
L'éternité !... Quel mot pour une créature qui ne connaît d'autre loi que cclle de la diversité et du changement ! Quel ho: ne voudrait de sa plus grande joie pour l'éternité? O mun Dieu! plus de passé ni d'avenir, plus de souvenirs ni d’espérances! L’éternité! l'éternité ! O mot triste! 6 mot qui fait peur et qui fait pleurer sur la terre; que peux-tu dore signifier dans le ciel ?
Ainsi parlait frère Urbain, et chaque jour ses incertitudes étaient plus grandes. Un matin, il sortit du monastère avant le lever des frères, et descendit dans la vallée. La campagne, encore toute humide, s’épanouissait aux premiers rayons de l’aube: on eût dit une femme souriant dans ses pleurs. Urbaïn suivait lentement les sentiers ombreux de la colline; les oiseaux, qui venaient de s’éveiller, couraient dans les aubépines, secouant sur sa tête chauve une pluie de rosée, et quelques papillons, encore à demi endormis, voltigeaient nonchalamment au soleil pour sécher leurs ailes.
Urbain s'arrêta pour regarder la campagne qui s’étendait sous ses yeux; il se rappela combien elle lui avait semblé belle les premières fois qu'il l’avait vue, et avec quelle ivresse il avait pensé à y finir ses jours. C’est que, pour lui, pauvre enfant des villes, accoutumé aux ruelles sombres et aux tristes murailles des citadelles, ces fleurs, ces arbres, cet air étaient des nouveautés enivrantes. Aussi la douce année que celle de son noviciat! Que de longues
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courses dans les vallées ! Que de découvertes charmantes ! Ruisseaux chantant parmi les glaïeuls, clairières habitées par le rossignol, églantines roses, fraisières des bois, oh! quel bonheur de vous trouver une première fois! Quelle joie de marcher par des sentiers inconnus que voilent les ramées, de rencontrer à chaque pas une source où l’on n’a point encore bu, une mousse que l’on n’a point encore foulée! Mais hélas! ces plaisirs eux-mêmes durent peu; bientôt vous avez parcouru toutes les routes de la forêt; vous avez entendu tous ses oiseaux ; vous avez cueilli de toutes ses fleurs; et alors, adieu aux beautés de la campagne! L’habitude qui descend comme un voile entre vous et la création, vous rend aveugle et sourd.
Hélas ! frère Urbain en était arrivé là. Semblable à ces hommes qui, pour avoir abusé des liqueurs les plus enivrantes, n’en sentent plus la puissance, il regardait avec indifférence ce spectacle naguère si ravissant à ses yeux. Quelles beautés célestes pourraient donc occuper éternellement cette âme que les œuvres de Dieu sur la terre n'avaient pu charmer qu’un instant ? Tout en s'adressant à lui-même cette question, Urbain s'était enfoncé dans la vallée: la tête penchée sur la poitrine et les bras pendants, il allait toujours sans rien voir ; il franchissait les ruisseaux, les bois, les collines. Déjà le clocher du monastère était bien loin. Enfin le moine s'arrêta. Il était à l’entrée d’une forêt qui se déroulait à perte de vue comme un océan de verdure. Mille rumeurs char-
mantes bourdonnaïent alentour, et une brise odorante soupirait dans les feuilles.
Après avoir plongé son regard étonné dans la molle obscurité des bois, Urbain y entra en hésitant, et comme s’il eût craint de faire quelque chose de défendu ; mais à mesure qu’il marchüit, la forêt devenait plus grande; il trouvait des arbres chargés de fleurs qui exhalaient un parfum inconnu. Ce parfum n'avait rien d’énervant comme ceux de la terre; on eût dit une sorte d’émanation morale qui embaumait l’âme ; c'était quelque chose de fortifiant et de délicieux à la fois, comme la vue d’une bonne action ou comme l'approche d’un homme dévoué que l’on aime. Bientôt Urbain aperçut de loin une clairière tout éblouissante d’une lueur merveilleuse. Il s’assit pour mieux jouir de ce spectacle ; alors la voix d’un oiseau se fit entendre tout à coup, mais une voix telle que ni le bruit des rames sur le lac, ni la brise riant dans les saules, ni le souffle d’un enfant qui dort n'auraient pu donner une idée de sa douceur. Ce que l’eau, la terre et le ciel ont de murmures enchanteurs, ce que les langues et les musiques humaines ont de séductions, semblait s'être fondu dans cette voix. Ce n’était point un chant, et cependant on eût dit des flots de mélodie; ce n’était point une langue, et cependant la voix parlait ! Science, poésie, sagesse, tout était en elle; en l’écoutant, on savait tout.
Urbain l’écouta longtemps et avec une joie toujours renaissante; enfin la lumière qui illuminait la forêt,
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s’obscurcit; un long murmure retentit dans les arbres, et l’oiseau se tut !
Urbain demeura quelque temps immobile, comme s’il fût sorti d’un sommeil enchanté. Il regarda d’abord autour de lui avec stupeur, puis se leva. Ses pieds étaient engourdis ; ses membres avaient perdu leur agilité ; il sortit avec peine de la forêt en se dirigeant vers le monastère.
Mais à mesure qu’il avançait, sa surprise allait en grandissant. Tout était changé dans la campagne! Là où il avait vu des arbres naissants, s’élevaient maintenant des chênes séculaires. Il chercha sur la rivière le petit pont de bois tapissé de ronces qu’il avait coutume de traverser; il n'existait plus, et, à sa place, s’élançait une solide arche de pierre. En passant près d’un étang, des femmes, qui faisaient sécher leur toile sur les sureaux fleuris, s’interrompirent pour le voir, et se dirent entre elles :
‘ Voici un vieillard qui porte la robe des moines d'Olmütz; nous connaissons tous les frères, et cependant nous n'avons jamais vu celui-là.
— Ces femmes sont folles, se dit Urbain ;” et il passa outre.
Cependant il commençait à s'inquiéter ; il pressa le pas, gravit le petit sentier, tourna la prairie et s’avança vers le seuil. Mais, Ô surprise ! la porte n’était plus à sa place accoutumée ; le monastère avait changé d’aspect ; l’enceinte était maintenant plus grande, les édifices plus nombreux. Un platane qu’il avait planté lui-
même près de la chapelle, quelques mois atüparavant, couvrait maintenant l'asile saint de son large feuillage! Le moine, hors de lui, se dirigea vers la nouvelle entrée et sonna doucement. Ce n’était plus la même cloche argentine dont il connaissait le son. Un jeune frère vint ouvrir.
‘Que s'est-il donc passé? demanda Urbain. Antoine n'est-il plus le portier du couvent ?
— Je ne connais point Antoine,” répondit le frère.
Urbain porta les mains à son front avec épouvante.
‘Suis-je devenu fou! dit-il. N'est-ce point ici le monastère d’Olmütz, d’où je suis parti ce matin? ”
Le jeune moine le regarda.
‘Voilà cinq années que je suis portier, répondit-il ; je ne vous connais point.”
Urbain promena autour de lui des yeux égarés. Plusieurs moines parcouraient les cloîtres ; il les appela; mais nul ne répondit aux noms qu’il prononçait. Il courut à eux pour regarder leurs visages, il n’en reconnaissait aucun !
Y a-t-il ici quelque grand miracle de Dieu? s’écria-t-il, Au nom du ciel, mes frères, regardez-moi ; aucun de vous ne m’a-t-il déjà vu? N’y a-t-il personne qui connaisse le frère Urbain ? ”
Tous le regardèrent avec étonnement.
“Urbain! dit enfin le plus vieux; oui, il y a eu autrefois à Olmütz un moine de ce nom ; je l’ai entendu dire à mes anciens: c'était un homme savant et rêveur qui aimait la solitude. Un jour, il descendit
avant, Ilage !
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FRÈRE URBAIN 241 mm rm 0 dans la vallée; on le vit se perdre au loin derrière le bois; puis on l’attendit vainement ; on ne sut jamais ce que le frère Urbain était devenu. Mais depuis ce temps, il s’est écoulé un siècle entier | ”
À ces mots, Urbain jeta un grand cri; car il avait compris. Il se laissa tomber à genoux sur la terre, et joignant les mains avec ferveur:
‘O0 mon Dieu ! dit-il, vous avez voulu me prouver combien j'étais insensé en comparant les joies du monde à celles du ciel. Un siècle s'était écoulé pour moi, comme un seul jour, à entendre l'oiseau qui chante dans votre paradis. Je comprends maintenant les joies éternelles ! O mon Dieu! soyez bon et pardonnez à votre indigne serviteur.”
Après avoir ainsi parlé, frère Urbain étendit les bras, embrassa la terre et mourut!