UNE LETTRE A LA SAINTE VIERGE
La poitrine du vieux soldat se serra, car il avait peur de comprendre. Il demanda pourtant encore: ‘ Que parlais-tu de soupe tout à l’heure ?— Eh bien! répondit l'enfant, c’est qu’il en faut. Avant de s’endormir, maman m'avait donné le dernier morceru de pain.— Et elle, qu'avai «elle mangé? — Il y avait déjà deux jours qu’elle disait: “Je n’ai pas faim.” —Comment as-tu fait, quand tu as voulu l’éveiller ? — Eh bien! comme toujours, je l’ai embrassée. — Respiraitelle ? ” Jean sourit, et le sourire le faisait bien beau. “Je ne sais pas, répondit-il ; est-ce qu’on ne respire pas toujours ? ” Papa Bouin tourna la tête, parce que de grosses larmes lui coulaient sur les joues. Il ne répliqua point aux questions de l'enfant, mais il lui dit d’une voix qui tremblaït un peu : ‘ Quand tu l’as embrassée, n’as-tu rien remarqué? —Mais si... Elle était froïde. Il fait si froid chez nous ! — Et elle grelottait, n'est-ce pas ? — Oh! non... Elle était belle, belle! Ses deux mains qui ne bougeaïent pas, étaient croisées
sur sa poitrine, et si blanches! Sa tête était tout à la renverse, derrière le traversin presque, de sorte que, par la fente de ses yeux fermés, elle avait l’air de regarder le ciel.”
: Papa Bouin pensait: “ J’ai en vié les riches, moi qui | mange bien, moi qui bois bien... En voilà une qui est morte de faim !.. de faim ! ”
Il appela l’enfant qui vint ; il le mit sur ses genoux à et dit bien doucement: ‘ Petiot, ta lettre est écrite, et !
envoyée, et reçue. Mène-moi chez ta mère.—Je le veux M
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UNE LETTRE A LA SAINTE VIERGE 5) ET ARE PR AL SEE PRE LIRE ARR bien, mais pourquoi pleurez-vous? demanda Jean étonné.—Je ne pleure pas, répondit le vieux soldat, qui l’embrassait à l’étouffer cn l’inondant de ses larmes; est-ce que les hommes pleurent ?.. (C’est toi qui vas pleurer, petit Jean, pauvre chéri! Tu sais que je t'aime comine mon fits.… C’est bête … Mais j'avais une mère aussi, il y a longtemps, c’est sûr! voilà que je la revois, à travers toi, sur son lit, où elle me dit en partant: ‘ Bouin, sois honnête homme et bon chrétien.” La Vierge pendait dans la ruelle du lit, une image de deux sous qui souriait, que j'aimais et qui vient de me rentrer dans le cœur, Car j'ai été honnête homme, c’est vrai; mais pour bon chrétien, dame...”
I] se leva, tenant toujours l'enfant dans ses bras, et le pressa contre sa poitrine en ajoutant comme s’il eût parlé à quelqu'un qu’on ne voyait pas: “Voilà, vieille mère. Voilà, sois contente. Les amis se moqueront de moi s'ils veulent. Où tu es, je veux aller, et je t’'emmènerai le petiot, pauvre ange, qui jamais ne me quittera, parce que sa coquine de lettre, qui n’a pas même été écrite, a pourtant fait coup double: elle a donné à lui un père et à moi un cœur. ”
C’est tout. La pauvre femme morte de malheur ne fut pas ressuscitée sur la terre. Qui était-elle? Je lPignore. Quel avait été le martyre de sa vie? Je ne sais pas. Mais il y a quelque part dans Paris un hommr, jeune encore, qui est “rédacteur,” non point d’une échoppe comme prva Bouin, Il rédige d’élo-
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A pomme quentes choses, et vous savez tous son nom, Appelonsle Jean tout court comme autrefois. Papa Bouin est maintenant un vieillard heureux, toujours honnête homme, de plus bon chrétien. I1 jouit de la gloire du “ petiot,” comme il appelle parfois son illustre fils d'adoption, et il dit, car c’est lui qui m’a raconté cette histoire sans commencement ni fin: “Je ne sais pas quel est le facteur qui porte ces lettres-là, mais elles arrivent à leur adresse dans le ciel.”
Paur, FÉVAI.
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(HISTORIQUE
É VAL. Au bord de la Warta, la rivière aux flots bleus, à l'ombre d’un bouquet de chênes et de bouleaux festonnant les prés verts, venait s'asseoir tous les jours un enfant, un jeune pâtre.
Une bien frêle et bien humble créature, en vérité. Sa mère avait été servante, son père était bûcheron ; 3 | il était né, une veille de Noël, dans une cabane, au # fond d’un bois. Il n'avait pour vêtements qu’une petite pelisse de peau de mouton en hiver, et un petit sarrau de toile en été; il grelottait bien fort sous le vent et la neige ; il avait vu brunir son teint rose et blanc, et sa belle chevelure blonde, par le hâle et au soleil. Il ne mangeait que du pain noir, et encore pas tous les jours. Il avait dix ans; on le nommait Stasio, et il ne savait pas lire.