livre à vous; car j'allais mourir. Mais, ajouta-t-il avec
angoisse, il faut d’abord que je vous connaisse. qu’il — Eh bien! dit lentement le cavalier noir, ne vous | 15 effarouchez pas. Les termes peut-être sonneront sin- F7 gulièrement à votre oreille chrétienne. Vos pré- vous ventions vont s'éveiller.. Je suis celui qui, de rebelle À à Le re imprudent devenu un chef réprouvé... Vous ne me # … diez | comprenez pas ?.… Vous voyez en moi l’objet des ter- ici, d reurs de vos frères, cet ange déchu qui osa lutter dans Le sitior
le ciel...
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— Satan! s’écria en reculant le sire de Champ-
| fleury: et dans son épouvante, il levait la main L droite pour se préserver par le signe de la croix.
L'étranger lui saisit le bras à la hâte.
— Arrêtez, dit-il d’une voix agitée. Ce que vous alliez faire m'est dur; et je viens à vous pour vous sauver. Sachez donc que je ne suis pas votre plus
4 grand ennemi... Vous êtes abandonné à vous-même.
Vous êtes sans moi sur le seuil de l’opprobre. Je puis
|: vous rendre les biens et les honneurs.
— Je n’en doute plus, dit le chevalier avec amer-
| tume. Mais je ne veux pas de vos largesses.
— À votre aise: et dans deux jours, quand le
2 comte de Champagne viendra. Adieu donc!
Le chevalier tressaillit. Puis, fasciné par un regard de l’homme noir, il reprit, dans une tranquillité apparente:
— Mais... en quoi consiste l'hommage... auquel vous voulez me soumettre ?
— En choses faciles, répondit le diable d’un ton qu’il s’efforçait de rendre bienveillant et amical.
Il parut se recueillir, et il poursuivit:
— Je n’exigerai que trois points. Le premier pourra
… vous sembler étrange. Maïs j'ai besoin de garanties. de rebelle | (4 Le reste vous sera plus aisé. Il faut que vous me vendiez le salut éternel de votre femme. Vous l’amènerez
7 ici, dans un an, à pareil jour.
Le chevalier, quoiqu'il dût s’attendre à des propositions révoltantes, s’indigna de celle-ci. Son cœur se
souleva de colère. Mais il était sous une influence dont il ne tarda pas à ressentir les effets; son indignation se calma; son courroux s’adoucit; il pensa que l’ange rebelle eût pu exiger pis encore; qu’une année lui restait pour aviser à modifier le marché abominable; et il balbutia en hésitant qu’il n’était pas le maître de faire ce qui était proposé.
— Je prétends seulement, dit le cavalier noir, que dans un an, à pareil jour, vous ameniez ici votre femme, seule avec vous, sans l’avoir prévenue de notre accord. Le reste me regarde.
Le seigneur de Champfleury accepta cette première condition ; il signa de son sang, sur un triangle de parchemin vierge, la promesse de la remplir.
Les yeux de l’hôte des enfers brillèrent alors plus éclatants. Il énonça la seconde clause, en l’entourant de précautions oratoires ; c'était que le chevalier reniât son Dieu... Ses cheveux se dressèrent sur son front, à cette parole infernale. Il se récria. sans que l'étranger dît un mot, comme s’il eût reconnu qu'il fallait laisser cours aux premiers mouvements, dans de si dures exigences. Et lorsque le chevalier eut de lui-même épuisé sa résistance, il se résigna encore à cet autre crime, en songeant derechef qu’il avait devant lui une année et la ressource du repentir. Sans oser donc regarder le ciel, il répéta, en frémissant de sa lâcheté, les blasphèmes que lui dictait le démon, et trouva assez de force pour prononcer des paroles odieuses où il renonçait à sa part de paradis.
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LE SIRE DE CHAMPFLEURY al
Ainsi, il marchait sous la griffe de Satan. Le front baigné de sueur, il demanda, dans un malaise affreux, quelle était la troisième condition de son pacte. Le diable, protestant qu'après celle-là il n’exigerait plus rien déclara qu’il fallait renier la sainte Vierge.
Le sire de Cham pfleury bondit à ces mots et retrouva quelque énergie. Quoiqu'il sût bien qu’en reniant Dieu il s'était chargé d’un crime plus noir encore, ce troisième acte était pour lui la goutte d’eau qui devait faire déborder le vase de l'horreur.
— Renier la sainte Vierge! dit-il; après deux forfaits qui perdent mon âme, renier la mère de Dieu, la patronne et la protectrice de Marie !.…
Le diable tressaillit à ce nom.
— Si je la renie, pensa le chevalier, quel appui, quel recours me restera-t-il pour me réconcilier avec Dieu ? Non, reprit-il tout haut, je ne souscrirai point à cette dernière abjection ; vous m'avez mené trop loin, vous m'avez perdu. Rompons et laissez-moi.
Il se montra si ferme que le diable, voyant l’inutilité de ses instances, se contenta de ce qu'il avait obtenu. Il fit valoir sa condescendance. Puis il indiqua au chevalier dans quel endroit de sa maison il découvrirait d'immenses sommes d’or et des monceaux de pierreries. Après quoi il remonta à cheval et disparut.
Le chevalier regagna très agité son manoir. Les trésors indiqués se trouvèrent exactement. Il les recueillit, sans confier à personne le pacte qui les lui avait procurés ; et il se prépara à la visite qu’il attendait.
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ES
42 LE SIRE DE CHAMPFLEURY Le
Il reçut le comte de Champagne avec une magni- in uns
ficence telle, que ceux qui le croyaient devenu pauvre # jan
ne savaient plus que penser. Il acheva de les confondre "a l'ar
lorsque, l’un des barons de la suite du comte suzerain de
lui rappelant que saint Rernard prêchait alors la se- ee
conde croisade, et lui demandant s’il ne suivrait pas nié
ca sous sa bannière le seigneur roi Louis le Jeune, le che- É pac
Ne: ü valier répondit que des engagements particuliers le M I retiendraïent toute l’année en sa terre, mais qu’il offrait pen
au comte de Champagne, de qui il relevait, deux cents M jam mares d’or pour l'aider dans l'équipement de la troupe Bi Ce ; de preux qu’il se proposait de croiser. Le comte de ‘4 gen Champagne reçut avec gratitude cette somme impor- M sav tante ; et toute sa cour complimenta le sire de Champ- ni fleury, qui bientôt agrandit ses domaines, rendit à son château le plus somptueux aspect, et se distingua plus que jamais par l'éclat de ses fêtes.
On remarquait seulement qu’il avait perdu toute sa gaieté d'autrefois. Son front paraissait constamment chargé d’ennui. La joie de se retrouver riche, les festins qui se succédaient dans sa vienouvelle, les occupations qu’il cherchait à se créer sans cesse pour se distraire, ne l’étourdissaient pas contre les douleurs où le jetait le souvenir effrayant de sa promesse signée de son E le
sang ; son cœur se rongeait lentement ; ses nuits étaient sans sommeil ; son bonheur n’était qu’un éclat sans 4 réalité. Il ne pouvait plus ressentir aucun de ces mouvements qui portent à la prière. Dès qu’il entrait sac
épol
, dans une église, il y éprouvait un tremblement et des ls dor
magnipauvre fondre uzerain ; la seait pas le cheiers le l offrait x cents , troupe mte de impor- Cham pit à son ua plus
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angoisses qui l’obligeaient à en sortir, sans pouvoir
jamais assister aux saints offices. Il avait compté sur
l'année pour se réconcilier avec Dieu ; mais une barrière de fer semblait se dresser dans son cœur entre le remords et le repentir. Sa femme venait, depuis quatre
mois, de lui donner un fils, quand l’anniversaire du
pacte arriva.
æ chevalier, € il se révoltait devant la Le chevalier, dont l’orgueil se r
pensée de révéler la source de ses richesses, ne s'était
jamais décidé à découvrir son fatal secret à personne.
Ce ne fut qu’au terrible moment de remplir ses engagements qu'il regretta de n'avoir pas consulté quelque savant religieux, et il n’en avait plus le temps. Un seul espoir le rassurait. Sa jeune épouse, si pieuse et si pure, serait-elle donc abandonnée du ciel ?.…
Il l’appela et lui dit:
— Nous avons aujourd’hui une course à faire. Préparez-vous. Dans un instant, il nous faut monter à cheval.
La jeune dame remit son fils dans les bras de sa servante, fit sa prière et suivit son mari.
— Reviendrons-nous bientôt ? dit-elle.
— Oh! nous n’allons pas loin, répondit vaguement le chevalier.
Et il se hâta de presser le départ.
Après avoir cheminé un quart d’heure, les deux époux rencontrèrent une petite chapelle qui était consacrée à la sainte Vierge. La dame de Champfleury, dont le chevalier savait la tendre dévotion pour sa
—— — ——— rs
miséricordieuse patronne, demanda la permission d’en-
trer un moment dans cet oratoire; car elle ne passait
jamais devant un lieu dédié à la sainte Vierge sans y faire une petite prière. Le chevalier donna la main à sa femme et resta à la porte, gardant les deux palefrois. La dame demeura peu de temps en oraison. La voyant bientôt reparaître, le sire de Champfleury aida à remonter en selle et reprit son chemin, frissonnant et frémissant davantage à mesure qu’il approchaït du terme.
Jamais sa jeune épouse, dont il sentait avec terreur qu'il n'était plus digne, au moment peut-être où il allait s’en séparer, car il ne savait pas quelle était la puissance de son pacte, jamais sa douce Marie ne lui avait été si chère. Sa beauté pleine de pudeur, la sérénité de ses regards, son sourire plus suave que jamais lui imposaient à la fois le respect et la tendresse. Maïs il n'osait que soupirer. Il était esclave de la foi jurée; et il redoutait trop celui avec qui il s'était lié, pour oser reculer devant son serment, quoiqu'il lui semblât que lui ravir sa jeune et vertueuse compagne, ce serait lui arracher le cœur. — De chaudes larmes coulaient par intervalles de ses paupières. Sa poitrine se gonfla lorsqu'il aperçut les sept noyers desséchés où son entrevue avec l’homme noir avait eu lieu. Il se rapprocha vivement de Marie. Il voulait lui prendre la main; il ne l’osa plus.
— Ma chère Marie! dit-il.
Et il ne put rien ajouter.
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— Elle s’arrêtait…
— Oh! marchons, cria-t-il ; je ne puis tarder.
Un sentiment dont il ne pouvait se rendre compte ne lui laissait alors pour sa compagne que cette vénération dévouée qu’on accorde aux saints du ciel. Il n'osait même plus la regarder ; il piqua son cheval avec désespoir.
Dès cils arrivèrent au lieu où le pacte avait été signé, «valier sombre à qui la jeune dame était vendue accourut au grand galop, suivi cette fois de nombreux écuyers comme lui vêtus de noir. Mais il n'eut pas plutôt levé les yeux sur la dame que le seigneur de Champfleury lui amenait, qu'il pâlit, trembla, baissa sur la terre ses regards consternés et parut n'avoir plus la hardiesse d'avancer.
— Homme déloyal! s’écria-t-il en s'adressant au chevalier, est-ce 1à ton serment ?
— Quoi! répliqua le sire de Champfleury, ne suisje pas à “eure fixée? Je vous amène plus que ma vie, Ma us m'avez fasciné...
— Le pacte est signé de ton sang, homme lâche et sans honneur, interrompit le démon. Tu en as recueilli les fruits. Ne devais-tu pas amener ta femme en ce lieu où tu viens avec ma constante ennemie ?
Le chevalier, ne comprenant rien à ces paroles, soutint vivement sa bonne foi. Il se retourna vers sa compagne. Une auréole de lumière entourait le front de la jeune dame; et l’homme noir, à mesure que cette auréole grandissait, n’osait plus élever la voix.
Car il faut que vous sachiez que la dame de Champfleury, étant entrée dans la chapelle de la sainte Vierge, et s'étant agenouillée avec amour devant l’image révérée de la reine des miséricordes, s'était merveilleusement endormie après son premier Ave; et la Mère de Dieu, océan de bonté, avait pris sa figure pour accompagner elle-même le pauvre chevalier à l’affreux rendez-vous.
Le seigneur de Champfleury, stupéfait d’admiration, sentait ses esprits ébranlés et ne reconnaissait plus les élancements de son cœur. Il s'était jeté précipitamment à bas de son cheval, pour se mettre à genoux devant sa chère Marie, et lui demander pardon. Il croyait encore n'avoir amené que sa femme, et l’auréole qui l’entourait n’était à ses yeux, encore fermés,
que le signe consolateur de l’appui de la sainte Vierge.
Mais aussitôt la dame ouvrit la bouche; et, de cette m£ voix pleine de saintes harmonies qui calme tous les rac tumultes de la terre, elle dit à Satan : I — Méchant esprit ! osais-tu bien regarder comme ta con proie une femme qui se repose en moi ? Ton malheureux Cor ll) | orgueil ne décroîtra-t-il jamais ? Je ne viens ni te chà-
il tier, ni aggraver tes peines. Mais je viens relever ce faible pécheur de son 1postasie et retirer de tes mains la coupable promesse que tu lui as fait signer. L'esprit de ténèbres pencha la tête. Il grommela comme un dogue maîtrisé. Il rendit lentement le pacte et s’éloigna dans un morne silence.
Le chevalier, confondu, s'était prosterné et fondait
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ne ta reux » chàer ce nains
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en larmes. La Vierge bénie le toucha ; et au même instant il retrouva ce qu’il avait perdu depuis une année, le bonheur de pouvoir prier. Il confessait avec d’amers sanglots l’énormité de sa chute, et il se frappait la poitrine.
— Relevez-vous, mon fils, lui dit Marie, et sachez que le pardon est plus facile à Dieu qu’à vous l’offense. Mais devant l’aspect de vos misères, abjurez enfin votre présomption et votre orgueil.
Après ces seuls reproches, elle le reconduisit à sa femme, qui n’était pas éveillée encore. En sortant de ce sommeil miraculeux, la jeune dame vit son mari agenouillé auprès d'elle. La Vierge Marie était remontée dans les cieux. Il ne restait que la pieuse image, calme et placide dans son petit tabernacle champétre. Le chevalier rentra avec sa femme chérie dans son manoir ; il luifit l’aveu de sa faute immense et lui raconta l’appui inespéré qui l’avait tiré de l’abîme.
Depuis ce jour on ne cita plus le sire de Champfleury comme un chevalier brillant et fier, mais on le cita comme un modèle de piété et de charité.