‹ Nouveau recueil de légendes et d'histoires [microforme]Chapitre 7 sur 27 · COLLIN DE PLANCY · texte numérisé non relu

COLLIN DE PLANCY

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C'était le soir, la pluie tombait, le vent soufflait, les rues de Londres se faisaient désertes et la lueur des réverbères tremblait douteuse dans la nuit.

Une enfant, une petite Irlandaise, s’avançait à travers la tempête, cachant sous un pli de ses haïllons sa fragile et pauvre marchandise: quelques allumettes. Son pas était lent et fatigué, et sous l'épaisseur des ténèbres on eût pu voir briller au milieu de son pâle visage, deux grands yeux noirs pleins d'angoisse.

Ce jour-là, elle n'avait gagné que trois sous et sa mère l'avait rudement frappée et rejetée dehors malgré ses

larmes.

L'ouragan avait pour elle des caresses plus tendres

que celles du logis.

Elle s’en allait, marchant au hasard : jamais tant de désespoir n'avait gonflé son petit cœur. Elle n’avait que sept ans et ne savait rien encore, rien sinon sa misère, etelle se demandait tout bas ce qui la condamnait à cette vie errante et désolée. quand d’autres enfants ont un toit qui les abrite et du pain pour les nourrir.

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Pauvre petite ! elle n’appelait personne à son secours : Dieu même était pour elle un inconnu; et cependant ce soir-là l’ange des pauvres descendait vers sa douleur et guidait ses ras au milieu de la tempête.

C’est ainsi que Nora se trouva tout à coup devant une porte qui, chaque fois qu’elle s’ouvrait, laissait passer dans la nuit ÿlacée des flots de lumière et de chaleur ! comment résister À pareille séduction? La petite fille se glissa timide, à la suite de quelques nouveaux venus. C'était une église ; il y avait là des pau-

: comme elle, et beaucoup d’enfants surtout: Nora -v sentit rassurée.

A peine était-elle entrée que des chants commencèrent, des chants qui la firent tressaillir, car elle n’avait jamais rien entendu de si beau. Puis, un prêtre dominant la foule, tous les regards se tournèrent vers lui ; c'était aux enfants qu'il s’adressait.

La pauvre abandonnée ne savait rien des choses du ciel, mais la grâce de son baptême dormait ignorée dans son jeune cœur. D'ailleurs le Dieu des affligés, le Jésus des petits enfants s’inclinait vers sa désolation, et quand le prêtre parla, Nora comprit la parole sainte,

Elle apprit alors qui l'avait créée; elle apprit qui l'avait aimée jusqu’à mourir poux elle, qui voulait un jour l’avoir près de Lui dans des splendeurs et des

joies sans fin. La petite mendiante écouta toute ravie ;

elle crut à cette merveilleuse histoire d'amour.

Et quand les chants eurent repris, quand un doux |

parfum s’éleva dans l'air et quand les fronts s’inclinèrent bien bas, Nora sentit qu’il se passait sous cette voûte immense quelque chose de solennel.

Au dehors, il pleuvait toujours. Elle retrouva dans sa mansarde sa mère endormie du sommeil de l'ivresse, et s’enveloppant dans un lambeau de couverture, elle s’étendit frissonnante sur le pavé. Mais que lui importait tout cela? Elle était si heureuse! Ne savait-elle pas maintenant que quelqu'un Paimait ?

Le lendemain, puis tous les jours, Nora reprit le chemin de sa chère église. Sa petite marchandise s’écoulait bien vite à la porte, et sa mère, satisfaite, ne lui demandait guère l'emploi de son temps. De l’église, elle suivit ses nouvelles compagnes à l’école des Sœurs et le jour vint où tout émue, toute repentante, elle fit sa première confession.

Mais la mission se termina, c'était une mission pour les enfants, et Sœur Brigitte ne revit plus sur les bancs de sa classe cette petite figure si douce et si ardente, qu’elle s’était bien vite prise à aimer.

Qu'était devenue Nora ?

L'enfant avait fait de bonne heure un douloureux apprentissage de la vie; mais la croix venait de se poser plus lourde encore sur ses frêles épaules.

Elle ne vendait plus d’allumettes, on l’avait engagée dans un misérable théâtre pour danser dans des féeries, et les mauvais traitements de ses maîtres étaient venus s'ajouter à ceux que sa mère ne lui épargnait point. Ses forces ne purent y résister. Bientôt ses

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membres, délicats et meurtris, lui causèrent de violentes douleurs et les coups redoublèrent encore pour la punir de sa faiblesse et de son impuissance à satisfaire ses bourreaux.

Mais jamais sur les lèvres de l'enfant on ne vit ni plainte ni murmure. Rien ne pouvait troubler la sérénité de ses grands yeux et lorsqu'il ne lui fut plus possible de quitter sa pauvre couche, on eût pu croire, à son regard attentif et ravi, qu’une voix aimée lui parlait tout bas.

Le plus souvent, elle restait seule, brûlée par la fièvre, sans force pour se traîner et prendre quelques gouttes d’eau. Elle savait qu’elle allait mourir: sa mère l’avait dit avec quelque chose comme une joie cruelle. Mourir, oh! Nora n'avait pas peur de la mort, car la mort, c'était le ciel, l'Enfant Jésus, la sainte Vierge, c’étaient les blanches ailes des anges et les auréoles des saints ; puis, sans doute, la fin de toutes ces douleurs qui broyaient son pauvre petit corps.

Noël approchaïit avec tout son cortège de fêtes. Il y avait des joies dans les familles, les enfants revenaient se jeter dans les bras des mères, et les arbres verts se paraient déjà de fruits longtemps désirés.

Mais qui donc pensait à Nora ?

Patience, cependant, petite abandonnée! Jésus est né pour toi aussi bien que pour les heureux de la terre, et c'est'lui qui te garde ta part des joies de Noël.

On était à la veille du grand jour. Sœur Brigitte vint par hasard pour une mission de charité dans la

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pauvre maison, et voilà qu’en s’en allant, elle entendit une voix plaintive qui disait: “Oh! mère, voulez-vous fermer la porte, j'ai si froid.” Mais la femme à qui s'adressait cet appel, descendait chancelante d'ivresse. La sœur s'arrêta, jeta un regard dans la chambre glacée et reconnut, sur le misérable grabat, sa petite Irlandaise de l’école. C’était bien elle, en effet, presque mourante, mais le bonheur lui rendait des forces et elle jeta ses deux petits bras amaïgris autour du cou de Sœur Brigitte.

Alors, pour la première fois, elle raconta ses longues souffrances et aussi ses intimes consolations. Quand la mère revint, la religieuse déclara qu’on ne lui abandonnerait pas plus tongtemps sa pauvre petite victime et obtint sans peine de la faire prendre au couvent.

Nora y fut reçue comme l’envoyée de l'Enfant Jésus. Qu'elle se trouvait heureuse dans ce lit bien chaud, au pied d’une image de la Vierge qui semblait lui sourire, et tout entourée de ces guirlandes de houx qui garnissaient les murailles comme parure de fête.

Le prêtre qui avait jadis ouvert à cette petite âme les premiers horizons du ciel, vint recevoir ses dernières confidences. Il écouta ses candides aveux : elle se reprochait amèrement quelque impatience dans ses douleurs: c'était là sa grande faute.

Pas d’amertumg contre ceux qui avaient brisé sa jeune vie. ‘“ Pauvre mère, disait-elle, que je voudrais qu'elle fût bonne! Voyez-vous, Père, c’est qu’elle ne

savait rien de ce que vous nous avez dit.”

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LA PETITE MARCHANDE D’ALLUMETTES 53 À 0 f L'huile sainte oignit les pieds et les mains de l’en- À fant; mais la messe de minuit lui réservait un grand U bonheur. j Le soir, une fenêtre s’ouvrit sur la chapelle. Nora | put entendre une dernière fois les cantiques de la Î terre; puis, quand les Sœurs et les orphelins se furent { rapprochés de la sainte Table, le prêtre monta, appor- Î tant aux lèvres avides de la petite mourante le Jésus | de la crèche. 1

L'enfant le reçut avec des larmes d'amour et tomba dans un profond recueillement. Bientôt, du reste, on put voir qu'elle se mourait, mais sans douleur. De temps en temps, elle prononçait encore quelques mots : “Jésus, Marie,” et parfois: ‘ Pauvre mère.”

La cloche sonna la messe de l'aurore: la mourante Ë À se redressa, ses yeux s’ouvrirent, une immense joie rayonna sur son visage, puis elle retomba.… |

A ce moment, deux enfants s'embrassèrent au ciel:

Jésus recevait Nora. A

Sur la terre, on disait la messe de l’aurore.

Il y avait Amel, le pasteur, et Penhor la blonde, sa femme, qui demeuraient en la paroisse de Saint-Vinol, présentement noyée dans la baie de Cancale. Ils s'aimaient bien. Penhor était bonne et jolie, Amel était fort et bon ; c'était lui qui portait la statue de la Vierge Marie à la procession de la mi-août. Ils n'avaient point d'enfant, et cela faisait leur tristesse.

Une fois qu’Amel revenait tout soucieux des champs, il trouva Penhor qui pleurait, et devinant bien pourquoi, il lui dit:

— Ma chère femme, vois-tu, ce serait de tisser un beau voile à Marie toujours vierge. En récompense elle te donnerait un petit ange à bercer.,

Croyez-vous qu’un homme puisse penser le premier ? Non, c’est toujours la femme. Penhor avait tissé le voile d'avance, plus blanc que neige et transparent comme les brumes d’été.

La vierge de Saint-Vinol était très riche, parce que

les gens du pays péchaient beaucoup et la comblaient d'offrandes ; mais en voyant ce voile précieux, qui ne

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payait la rançon d'aucun gros péché, elle fut contente et l’accepta. Amel et Penhor eurent un petit enfant et s'aimèrent davantage auprès de son berceau,

Dès que l'enfant eut ses neuf jours, Penhor qui était encore bien faible le prit dans ses bras et se rendit à l'autel de la Vierge.

— Marie, dit-elle agenouïllée, voici le petit trésor que vous nous avez donné; nous vous le rendons, Ô Mère! qu'il soit à vous et qu’il grandisse promis à votre couleur céleste. Regardez-le, bonne Vierge, nous l'avons appelé Raoul, comme le père de son père; regardez-le bien pour le reconnaître au jour où il aura besoin de vous.

Amel répondit :

— Ainsi soit-il !

Et l'enfant grandit, vêtu de la couleur du ciel.

On ne sait pas sice fut à cause des péchés de la paroisse de Saint-Vinol ou à cause des péchés de toutes les paroïsses de la côte; mais voilà qu’une nuit de grand malheur l’eau de la rivière s’enfla comme le lait bouillant qui franchit les bords du vase; le vent soufait, la pluie tombait, la terre tremblait. Toute la plaine se couvrit d’eau, et quand vint le matin, on vit que ce n’était pas la rivière qui débordait, mais bien la mer.

Elle arrivait sombre, houleuse, révoltée. Elle avait rompu les barrières, posées à son courroux par la main de Dieu. Elle arrivait; elle ne s'appelait plus la mer, mais le déluge.

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L'église de Saint-Vinol était située sur une hauteur, les inondés s’y réfugièrent ; mais Amel et Penhor restèrent à la porte de leur maison, bâtie encore plus haut que l’église.

Et quand l’eau vint à eux, ils montèrent au premier étage avec le petit Raoul; et quand l’eau les y suivit, ils grimpèrent sur le toit ; l’eau les y suivit encore.

— Mon mari, dit Penhor, Dieu soit loué, nous allons mourir tous ensemble.

— Non, répondit Amel.

— Eh quoi ! s’écria-t-elle, songerais-tu à nous abandonner !

— Non, dit encore le pasteur.

L'eau venait. Il ajouta, debout qu'il était sur l’arête du toit :

— Prends notre petit Raoul, je vais t'aider à grimper le long de moi; tu mettras tes pieds sur mes épaules et tu tiendras ferme...

Penhor se jeta à son cou, en pleurant. Elle comprenait.

— Jamais! dit-elle.

— Dépêche-toi, je le veux, c’est pour l'enfant. En te soutenant sur moi, tu dureras un instant de plus, et peut-être que l’eau s'arrêtera. Adieu, ma chère femme, si je meurs et que tu sois sauvée, ce sera bien... Dis-lui

qu'il se souvienne de son père.

Penhor obéit, et dès qu’elle fut montée, l’eau passa sur la tête d’Amel.

Penhor, pleurant tout son cœur par ses yeux, tenait

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NOTRE-DAME DE LA FAMILLE l'enfant. Quand l’eau toucha sa ceinture, elle éleva le petit Raoul, après l'avoir pressé contre sa poitrine, et lui dit :

— Grimpe le long de moi, je vais t'aider. Tu mettras tes petits pieds sur mes épaules et tu te tiendras ferme...

— O0 mère, fit l'enfant, je ne veux pas !

— Dépêche-toi, moi je le veux ! peut-être que l’eau s'arrêtera. En te soutenant sur moi, tu dureras un instant de plus, et si tu es sauvé, ce sera bien. Adieu, mon chéri, mon fils, mon cœur; souviens-toi de ton père et de ta mère...

Elle ne parla plus, parce que l’eau couvrit sa bouche.

Au-dessus des vagues, il ne resta que la tête blonde du petit Raoul et un pli de sa robe azurée qui flottait au courant de l’eau.

Or, la vierge de Saint-Vinol, juste à ce moment, sortait de la plus haute fenêtre de l’église où tout était noyé, abandonnant sa niche submergée pour se réfugier au ciel. Elle emportait toutes ses offrandes avec elle, En prenant son vol, elle aperçut la tête blonde du petit Raoul et le pli de sa robe bleue. La Vierge s’arrêta.

— Cet enfant est à moi, dit-elle, je veux l'emporter aussi.

Et en effet, elle le prit par ses doux cheveux, croyant le soulever aisément ; mais l’enfant était lourd, lourd,

pour un si petit corps, si lourd que la sainte Vierge

fut obligée de lâcher toutes ses offrandes et d’y mettre les deux mains !

Quand elle eut tout lâché, le lin, les tissus et les fleurs, elle put enfin soulever l’enfant et alors elle ne s’étonna plus du poids qu’il pesait, Penhor, sa mère, s’attachait à lui de ses doigts mourants, et de ses doigts mourants le père s’attachait à la mère.

— Oh! dit la Vierge émue et joyeuse à la vue de cette grappe de cœurs, Dieu a fait de belles choses sur la terre.

Et dans un pan de sa robe étoilée, elle mit le père avec la mère, la mère avec l'enfant ; trois amours en un seul et qui n’ont qu’un seul nom: {a Famille ! nom béni ici-bas comme au ciel!

On raconte cette histoire entre Cancale et Pontorson, qui regardent tous deux le Mont-Saint-Michel.

Paur, FÉvVAr.

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