‹ Nouveau recueil de légendes et d'histoires [microforme]Chapitre 8 sur 27 · LÉGENDE · texte numérisé non relu

LÉGENDE

On était à la veille de la Saint-Jean-Baptiste de l’an 1304, Une brûlante chaleur courbait la tête des épis et parfois un vent du midi, lourd et suffocant, soulevait des nüages de poussière et semblait apporter sur

ses ailes les ardeurs de la zone torride. Deux pauvres femmes, suivies d’un âne, cheminaient sur la route qui menait d’Arras au château de Tramecourt. Elles paraissaient accablées de fatigue et plus encore de tristesse, car le corps porte mieux un lourd fardeau que l’âme le poids des épreuves. La plus jeune surtout, une enfant de douze ans, baïssait la tête pour cacher

des larmes qui, d’instant en instant, venaient rouler sur ses joues hâlées; sa compagne la regardait avec une inquiète sollicitude, et elle jetait aussi un regard d'amitié triste sur les deux poulets qu’elle portait ar un panier. C’étaient de fort jolies bêtes, l’une

nche, l’autre noire, avec des têtes vives et curieuses qui se dressaient si souvent au bord du panier que la

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bonne femme, craignant une évasion, les prit enfin par les pattes et les porta aïnsi, la tête en bas, tout en les regardant avec une espèce de pitié. Tu n’en peux plus? dit-elle enfin à sa fille; mais, prends courage, ma pauvre Nicole, nous pourrons nous reposer bientôt : nous ne sommes pas loin de la fontaine de Presles; là, nous pourrons nous asseoir et respirer. — Oui, ma mère, dit l'enfant d’une voix scumise, mais quand je serai bien reposée, je n’en penserai pas moins à mon frère Claude, et aussi à mes pauvres poulets! — Que veux-tu, Nicole? il faut vouloir ce que veut le bon Dieu, et il ne faut pas murmurer contre lui, ni contre nos seigneurs à qui nous devons grande révérence.— Et redevance aussi, ma mère? dit naïvement Nicole. — Oui, fille, redevance, car nous tenons d’eux notre maison et nos terres, à charge de sept setiers de froment à la Saint-Rémi, une oïe grasse à Noël, deux douzaines d'œufs à Pâques et deux poulettes, une blanche et une noire, à la Saint-Jean.

— Les voilà, les petiotes ! dit Nicole. Ce soir, le cuisinier les mettra à la broche, tandis que mon pauvre Claude n'aura que de la bouillie de seigle, lui si fail ’e encore !” La vieille femme baissa la têté et répondit: “Que veux-tu, ma fille? nous ne devons pas nous plaindre, car nous avons de bons seigneurs.”

Tandis qu’elles se parlaient ainsi, elle: arrivaient à un détour de la route où s’élevaient cinq ou six chênes, plusieurs fois centenaires. Les eaux d’une source qui sortaient d’une petite colline avaient été recueillies

dans un bassin de pierre qui formait un petit monument rustique que la mousse couvrait de ses teintes bronzées. On appelait ce lieu la Fontaine de Presles, soit À cause d’un ancien combat dont il avait été témoin, soit à cause du bas-relief indéchiffrable représentant une bataille, et qui ornait un des côtés de la fontaine, Une main pieuse avait sanctifié ce monument en y gravant les mots du cantique: Benedicite, fontes, Domino ! Peut-être les antiques tribus des Atrévatcs avaient-elles combattu en ce lieu, qui peut-être avait vu les pas de César et de ses légions ; peut-être ces chênes avaient-ils entendu les invocations des Druides ; peut-être un des premiers apôtres de l'Évangile, envoyé chez les païens par le Prince des Pasteurs, s’était-il reposé là, et sa main avait gravé sur la pierre la parcle tirée de l’Écriture: mais ces souvenirs étaient perd as, et les pauvres femmes ne connaissaient dans l'univers que l’humble cabane où elles demeuraient et le château de Tramecourt, où habitait leur seigneur.

Elles s’assirent et respirèrent à l'ombre impénétrable des grands arbres ; puis, quand la sueur se fut séchée sur leurs fronts, elles prirent quelques gorgées de l’eau de la source, et Nicole en remplit sa gourde, en disant : ‘Ce sera pour Claude!” Ensuite elle cucillit des roses sauvages, qui croissaient en abondance sur les buissons, en disant encore: ‘Je les mettrai devant ma Notre-Dame pour qu’elle guérisse Claude i ”

Elles reprirent leur chemin, et bientôt elles virent

devant elles la masse imposante du château de Tramecourt.

C'était une forteresse ceinte de fossés, qui ne laissait voir au dehors que ses hauts remparts, ses tours percées de meurtrières et la flèche aérienne de sa chapelle, s’'élançant au ciel comme une pensée pieuse surgissant parmi des pensées de méfiance et de guerre. Le pontlevis était baissé, et la cour remplie d’une multitude de gens, qui venaient, commeles deux femmes, acquitter la redevance féodale.

Au fond de la salle, sous un dais armorié, se trouvait une personne que tous saluaient profondément: ce puissant châtelain, ce redouté seigneur, était une petite fille de dix ans.

La retite dame de Tramecourt était toute belle et toute gracieuse. Elle portait encore le deuil de son père, tué à la bataille de Courtray, et. sa délicate personne semblait plus mignonne encore sous le long voile blanc qui descendait de sa coiffure et sous l’ample robe noire, garnie d’hermine, qui laissait traîner ses plis sur les dalles. Aloyse de Tramecourt avait un charmant visage qui annonçait la modestie et la douceur, et elle remplissait avec une dignité enfantine son rôle de dame châtelaine, Aux saluts des bourgeois, elle répondait par une révérence courtoise, et par des paroles remplies d'amitié ; et quand l’un d’eux adressait quelque pétition au bailli, elle s’empressait d'intervenir et d'appuyer la supplique, disant d’une façon vraiment gentille : ‘Tout

ce que je pourrai faire pour vous, je le ferai! Parlez-

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moi comme à feu madame ma mère. Ne voûs disaitelle pas que tout ce que vous ne trouveriez pas à la chaumière, vous le trouveriez au château ? Je vous dis de même...”

En voyant approcher Nicole et sa mère, elle les regarda avec intérêt et elle dit à sa gouvernante : ‘ Quelles sont celles-ci?—Ce sont des femmes serves qui tiennent la cense de l’Homme-Armé ; la mère est veuve avec deux enfants.—EKElles ont l'air triste, ma chère mie, je veux leur parler.”

Et la petite dame fit un signe à Nicole qui s’avancç: toute tremblante et se mit à genoux sur les degrés qui menaient au giège de la châtelaine. ‘“Lève-toi! dit celle-ci avec empressement, et dis-moi pourquoi tu #s pleuré.--Noble dame...” Nicole n’osa rien dire de plus, l'appareil qui environnait l’orpheline de Tramecourt la remplissait de crainte ; elle tremblait sous les regards de la gouvernante, des demoiselles d'honneur, des pages et des varlets qui étaient groupés autour du fauteuil seigneurial. ‘ Tu as peur? reprit Aloyse très doucement ; il ne faut pas avoir peur, mais il faut me répondre... Tu as pleuré?...— Il est vrai, ma redoutée dame, j'ai pleuré, car Claude est bien malade. Qui est Claude ? — C’est mon frère. — Ah! ton frère... il se rétablira.. j'irai le voir avec ma gouvernante et mes demoiselles ; nous lui porterons des conserves que je fais moi-même, — Quelle bonté, noble dame! mon pauvre frère guérira, je l’espère de la clémence de la sainte Vierge, mais il est si faible... nous n'avons pas

d'argent pour lui acheter de la viande; et les deux derniers poulets de notre basse-cour, nous vous les apportons en redevance... Tenez, les voilà là-bas... Ce blanc et ce noir qui se débattent sur le pavé...—0 mon Dieu! dit la petite châtelaine, et il ne vous reste plus rien à donner à votre frère!—Rien, madame, rien, caï les gens de guerre ont pris nos bestiaux, et toutes nos poules sont mortes de froid l'hiver dernier. Il ne nous restait que celles-là...”

Aloyse pleurait et elle prit dans ses mains blanches les petites mains brunies et durcies de la paysanne. ‘Console-toi, dit-elle, je change ta redevance. Désormais, au lieu de poulets, tu n’apporteras à moi ou à mes hoirs, vienne la Saint-Jean-Baptiste, qu’un chapel de fleurs... tiens... de ces églantines que tu as dans un panier... Où les as-tu cueillies ?... — Près de la fontaine de Presles, noble dame. — Eh bien! un chapel de roses des buissons de Presles et un vase de l'eau de la fontaine acquitteront ta redevance. Écrivez

cela, baïlli! et de plus, je veux que tu remportes pour

sun frère tes poulets ; j’y joins deux setiers de blé, que tu prendras là, et trois écus d’or pour acheter une rache. Va, et prie pour l’âme de monseigneur mon père et de ma bonne mère. — Vive la dame de Tramecourt! Noël! Noël!” dirent ceux qui avaient entendu les paroles de la noble enfant; Nicole était tombée à genoux et elle couvrait de larmes et de baisers le bas de la robe de l’orpheline!

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Dix ans s'étaient écoulés et la Saint-Jean-Baptiste revoyait encore une fois sur la route de Tramecourt Nicole, non plus petite enfant, maïs devenue une belle et grande jeune fille, qui marchait d’un pas léger, en portant avec précaution le chapel de roses sauvages et le vase plein d’eau, tribut annuel qu’elle payaïit à la châtelaine. Comme autrefois, la cour du manoir était remplie par les tenanciers, le baïlli écrivait les quittances, mais le siège de la petite dame était vide, et Nicole eut le cœur serré en cherchant vainement sa bienfaitrice. “C’est vous, Nicole? lui dit le bailli; soyez la bienvenue céans, car mademoiselle Aloyse veut vous voir: elle est malade.—Bon Jésus! malade! — Conduisez Nicole auprès de damoiselle Aloyse, dit-il à un page, elle l’attend.”

Nicole entra tout intimidée dans la vaste et somptueuse chambre de la dame de Tramecourt, et elle s'avança jusqu’au pied du lit où Aloyse reposait sous des rideaux brodés à ses armes. Elle ne dormait pas, et elle semblait accablée et malade, mais ses yeux eurent une expression de joie en s'arrêtant sur la petite paysanne. “ Voilà Nicole et ses fleurs, dit-elle, oh! comme elles sont fraîches, et belles... tes joues aussi sont couleur de roses, Nicole, mais les miennes

sont plus blanches que cire, car je suis bien malade.— Prenez confiance, notre dame, dit Nicole, le bon Dieu

qui a guéri Claude, vous guérira aussi. Je vous apporte de l’eau de Presles, Claude en buvait tous les matins, et cela l’a guéri. — Vraiment, dit la jeune châtelaine en se soulevant sur ses oreillers, l’eau de cette fontaine

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guérit? — Elle est bonne contre les fièvres,’ Nicole avec convict'on, et en versant dans un hanap l’eau qu’elle asait apportée. Elle l’offrit à Aloyse, qui fit le signe de la croix et but avec confiance. ‘ Tous les matins, je vous en apporterai, damoiselle, jusqu’à ce que vous soyez guérie. — Mais ce ne sera pas une redevance,” reprit Aloyse en souriant. Puis elle réfléchit un instant et ajouta d’un ton plus sérieux : — “ Écoute, Nicole, et sois témoin de ma promesse: si je guéris de cette fièvre qui me consume, j’élèverai à la fontaine de Presles, qui est sur mes terres, pour les voyageurs, un petit hospice qui sera desservi par six religieuses ; je donnerai à cet hospice la cense de l’Homme- Armé et ta propre redevance; je consacrerai le chapel de roses à la sainte Vierge, et je dédierai ce lieu à Notre-Dame de Guérison. Tu es témoin de mon vœu.— Vous guérirez, noble dame, et les roses seront dorénavant pour la sainte Mère de Dieu ! vous verrez! ”

Ce vœu fut exaucé en effet ; la fontaine de Presles fut changée en un hospice, où pèlerins, voyageurs, malades, reçurent les soins et les consolations de la charité chrétienne. Nicole s’y fit religieuse, et c'était elle qui, tous les jours, pendant la belle saison, renou-

velait les chapeaux de roses sauvages suspendus à l’image de Notre-Dame de Guérison. Ce fut elle aussi,

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déjà parvenue à un âge avancé, qui accueillit la dame de Tramecourt, veuve alors d’un vaillant chevalier, tué à Crécy, mère en deuil de trois fils tués à Azincourt, et qui venait demander un asile, pour sa vieillesse désolée, au petit monastère qu’elle avait fondé. Elle eut un dernier moment de joie en revoyant celle qu’elle avait protégée autrefois, en s’agenouillant à l'autel de la Vierge qui les avait protégées toutes deux, en respirant le parfum des fleurs chères à sa jeunesse, en entendant le murmure de la fontaine; mais sa vie brillante et agitée se termina bientôt, et la pauvre paysanne, devenue l’humble religieuse, arrosa de pleurs les églantines dont elle couvrit le cercueil de sa bienfaitrice, dernière redevance de sa piété reconnaissante. Et quelquefois songeant au passé, se revoyant petite fille aux pieds nus, tremblante devant la noble orpheline, comparant sa vie de labeur paisible à la vie d'Aloyse, riche en honneur, riche en douleur, elle disait : ‘ Les riches ne sont pas lès plus heureux ! Oh! prions pour elle et pour tous ceux qui sont exposés sur la mer du monde... prions, nous sommes au port! ”

Mme Bourpo.

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