‹ Nouveau recueil de légendes et d'histoires [microforme]Chapitre 9 sur 27 · LÉGENDE) D · texte numérisé non relu

LÉGENDE) D

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La Bourgogne est une des provinces les plus boisées aies

de la France. Le Morvand, le Châtillonnais et le Dijon- ue nais offrent de grandes et belles forêts. La plupart ont ane leurs merveilleux récits: dans les unes, ce sont des Ga

apparitions de fantômes, des assemblées de sorciers et es

de démons ; dans d’autres, ce sont d’invisibles chasseurs Ce 4 appelant leurs chiens et sonnant du cor. re La forêt de Velours, dans le voisinage de Dijon, est, En par ses larges avenues, ses grands arbres, ses fourrés 7 En épais, une des plus belles de la Bourgogne. C’est le parc kan du château de Lux. Comme tous les grands bois, son ‘Par | sombre feuillage, ses sourdes rumeurs, entrecoupées de ins solennels silences, éveillent dans l’âme la terreur et Fe l'effroi. Cette impression redouble à l'approche d’un Le creux large et profond qui se trouve au milieu de la ve

forêt.

gnal

Là le site devient plus sauvage, le sol est tourmenté, frein la végétation est chétive, et, quand on aborde, on entend Lil: | siffler des reptiles qui ge cachent sous les buissons. Le sad \ nom de ce lieu est sinistre comme son aspect : il s’ap- té

pelle le Creux du Diable.

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Voici sa légende, qui rappelle la ballade du Chasseur sauvage de Burger:

C'est un jour de Pâques; le carillon chante l’Alléluia dans le beffroi, l’alouette le redit dans les blés, le merle le siffle dans les bois, et le soleil l'écrit en lettres d’or sur le ciel bleu. Tout dans la nature semble avoir pris un air de fête pour célébrer la résurrection du Christ.

Dans le village de Lux, les cœurs répondent à cet Alléluia, et le bon peuple prend ses habits de fête, pour aller entendre matines et recevoir la communion. En

ce jour, Jésus, le Soleil de justice, vient rajeunir les

âmes et répandre sur elles un céleste printemps. Gaston, le seigneur du village, ne comprend rien aux

joies pures et intimes que ramène la Pâque chrétienne,

C'est un jeune baron, fier, hautain, violent et passionné pour la chasse, Il sonne du cor et crie à ses gens: ‘“ Sellez les chevaux et amenez ma meute.”

En vain les piqueurs et les varlets lui représentent la solennité du jour et le commandement du Seigneur. “ Partons pour la chasse, leur répond-il; laissons aux femmes et aux prêtres le soin de prier Dieu. T1 serait dommage de perdre si magnifique journée.”

Les chevaux sont prêts, et les chiens aboïent dans la cour du castel. Au moment où Gaston donne le signai du départ, le vieux chapelain accourt, et saisit le frein de son coursier. ‘ De grâce, monseigneur, s'écriet-il, ne faites pas à Dieu pareil outrage, n’imprimez pas À votre âme semblable souillure.”

Le violent baron soufflette le vieux prêtre.

Celui-ci, tendant le visage, dit avec calme :

‘Monseigneur, frappez encore ; mais de grâce, pour votre âme, ne manquez pas aujourd’hui le service divin. Si vous le faites, il vous arrivera malheur.”

Il repousse brusquement le vieillard, et s'éloigne.

Gaston, suivi de sa meute et de ses gens, traverse la bourgade en sonnant du cor à pleins poumons. Il jette un regard de dédain sur les bons villageoïs qui le saluent et se rendent à l’église. ‘Il arrivera malheur à notre sire, murmurent les vieillards ; il est haut et puissant seigneur, mais il insulte et brave plus haut et plus puissant que lui.”

Deux grands chemins se croisent à l’entrée de la forêt de Velours. Là, deux cavaliers, plus rapides que le vent, arrivent et se placent aux côtés de Gaston.

Celui de droite, monté sur un cheval blanc, a noble et radieux visage ; un regard céleste brille sous sa paupière, et ses vêtements, qui ont l'éclat de la neige, répandent un parfum plus suave que celui de la campagne dans un jour de printemps.

Celui de la gauche a la figure farouche: son regard lance de sinistres éclairs ; il a le teint basané; sa chevelure est plus noire que celle du corbeau; ses vêtements, plus sombres que la nuit, exhalent une forte odeur de soufre ; son coursier est couleur de feu.

‘ Amis, s'écrie Gaston, soyez les bienvenus! Vous arrivez fort à propos pour courir avec moi à travers les grands bois. Quelle heureuse journée! Il n’y a pas au ciel et sur la terre d’amusement comparable à la

chasse, surtout quand on est plusieurs.

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— Jeune seigneur, dit le cavalier de droite, la cloche vous appelle; entendez sa voix plaintive qui vous poursuit à travers les arbres. Retournez; il vous arrivera malheur. Allons nous agenouiller ensemble à l'autel du Christ. Déjà, avant l'aurore, j’ai oui la messe et chanté l’Alléluia ; je le ferai encore volontiers avec vous. Allons, le devoir accompli, le plaisir de la chasse sera plus doux. |

— Chassez, chassez, noble baron, reprend le cavalier noir; n’écoutez point cet importun conseiller. Les fanfares du cor sont plus harmonieuses que le son des cloches, et la chasse vous amusera davantage que les sermons des prêtres et les chants d'église.

— Bien dit, homme de la gauche, s’écrie Gaston. N'en déplaise à ce cavalier blanc, tu es un gai compagnon comme je les aime. À nous autres jeunes seigneurs il faut de joyeux propos et de bruyants ébats ; laissons aux moines leurs sermons et leurs patenôtres.”

Tous trois s’enfoncent dans la forêt.

Gaston fait détacher ses chiens. I] les caresse du -egard, les flatte de la main, les excite de la voix, et les lance à la poursuite du gibier. Ceux-ci flairent le sol. La tête basse, la queue frétillante, ils parcourent la forêt.

Ils donnent de la voix; ils sont sur la piste de la bête fauve. Leurs cris redoublent ; ils approchent de son gîte. Ils se glissent dans un épais fourré; ils jettent des hurlements furieux ; ils ont découvert un loup de forte taille.

Le féroce animal se dresse : le poil hérissé, l'œil en feu, la gueule menaçante, il essaie d’abord de tenir tête aux limiers. Puis il fuit à travers le grand bois. T1 court, cherchant les taillis les plus épais, les gîtes les plus secrets. C'est en vain, la meute ardente est toujours attachée à ses pas.

[l gagne la campagne. La chasse le suit: Gaston a sonné du cor et a réuni ses gens. On galope à travers les blés et les buissons, les landes et les prairies.

Le baron arrive près d’un hameau, d’où sort une petite bergère à la tête de ses brebis. Là le chemin est étroit et bordé de haïes. L'enfant, tout en pleurs, s'écrie : ‘ Pitié! doux seigneurs; pitié ! épargnez mon troupeau ; de grâce, n’écrasez point les brebis de la veuve et les agneaux du pauvre.

— Pitié! au nom de votre âme, dit à son tour le avalier blanc; ne méprisez pas ces prières et ces larmes ! elle monteraient vers Dieu et crieraient vengeance contre vous.

— Écrasez agneaux et brebis, répond le cavalier noir; cela ne doit point troubler le plaisir d’un jeune seigneur. Faut-il pour si peu laisser échapper la bête fauve ?

— Tu as raison,” s’écrie le farouche chasseur. Il lance son coursier, et entraîne après lui ses piqueurs et ses varlets. Seul, le blanc cavalier se détourne et gémit.

La chasse a passé comme un ouragan, laissant après elle la désolation et la mort: des brebis sont tombées

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sanglantes, des agneaux sont écrasés, et la petite bergère gît sur le sol, broyée comme une fleur des champs.

Le loup fuit toujours. Il franchit les champs et les bois, les collines et les vallées, les coteaux et les montagnes. Rien ne peut l’atteindre. Les limiers tombent de lassitude, et les montures ont peine à porter leurs cavaliers.

La chasse arrive dans un val solitaire. Là, près d'une fontaine qui jaillit sous un vieux chêne, s'élèvent une petite chapelle et une chaumière, entourées d’un champ de blé vert. C’est le domaine d’un vieil ermite, dont les jours s’écoulent dans le travail et la prière. Cet anachorète est l’hôtelier du pauvre et le guide du voyageur.

‘Noble baron, si vous voulez m'en croire, dit le noir cavalier, nous prendrons ici notre repas; voici de l’eau pour notre soif et un gras pâturage pour nos coursiers.

— Ma foi! s’écrie le chasseur, tu as là une merveilleuse idée.” Gaston sonne du cor, et réunit sa meute et ses gens. Et, malgré les prières du blanc cavalier et les répugnances des varlets, il fait mettre ses chevaux dans le champ de blé vert.

L’ermite accourt, et dit du ton le plus suppliant : ‘Pitié! gracieux seigneur ; épargnez les sueurs d’un vieillard ; ne faites pas dévorer et fouler aux pieds par vos montures le pain du pauvre et du voyageur.

— Au diable les ermites et les nonnains! répond

COTES MEME pres r nn. -

74 LE CREUX DU DIABLE l’'orguecilleux chasseur. Retire-toi, être vil et paresseux, si tu ne veux pas servir de pâture à mes chiens.”

Le vieillard s'éloigne, triste et épouvanté, murmurant tout bas: ‘ Père, qui êtes dans les cieux, pardonnez à ce jeune homme: votre providence, qui nourrit les oiseaux äu ciel ét revêt les fleurs des champs, me suffit.”

‘ Gaston, reprend le blanc cavalier, votre langage est bien dur. Eh! qui sait si vous ne devez pas à cet homme de vivre encore à cette heure. Déjà, peut-être, votre âme a été nesée plusieurs fois dans la balance de la justice divine, et sans les jeûnes, les veille: et les prières de celui que vous accablez de votre insolent mépris, elle aurait été trouvée trop légère.”

Assis près de la fontaine de l’erimitage, les chasseurs font long et gai repas. Malgré les avis du blanc cavalier, les propos sont impies et licencieux. Le jeune homme méprise les sages conseils de celui qui est à sa droite, et avplaudit avec un fou rire aux discours de l’homme noir.

C'est L'heure des vêpres, l’ermite sonne la cloche de la chapelle. Ce jour-là, il ne fut pas seul dans Je sanctuaire; le blanc cavalier laissa ses compagnons, et redit avec lui les psaumes et les cantiques. Jamais le solitaire n’entendit voix plus pure et n’eut entretien plus céleste,

Les de:ix serviteurs de Dieu, sortis ensemble de la chapelle, s'arrêtent un instant sur le seuil. Jls regar-

dent. Les chasseurs ont disparu. Le champ de blé

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vert est ravagé et meurtri comme si la grêle l’eût frappé; les chevaux de Gaston ont détruit en moins d’une heure le travail d’une année.

Le blanc cavalier embrasse l’ermite et se hâte de rejoindre le baron. C’est avec peine que le solitaire le voit s'éloigner. ‘ Quel est, se dit-il, ce beau chasseur ? son baiser a rempli mon âme de paix et de joie; je me sentais tout embrasé par sa présence.”

Les chiens ont relancé la bête fauve. Le loup revient sur ses pas : il traverse les monts et les coteaux, les vallées et les col’ines, le bois, les champs et les prairies.

L'ombre des arbres s’allonge, le soleil est descendu à l'horizon. La chasse traverse une seconde fois le hameau. Un pauvre est dans le chemin encore rouge du sang de la bergère; il attend Gaston, il saisit son manteau et demande l’aumône pour l’amour de Dieu.

“Cher barcn, s’écrie le blanc cavalier, c’est un moyen de salut que le Seigneur vous envoie. De grâce, rachetez vos péchés par l’aumône; elle est comme l'eau qui éteint le feu. Assistez le représentant de Jésus.

— Gaston, erie à son tour le cavalier noir, allez-vous pour ce manant ralentir votre course et perdre l’occa-

sion de frapper la bête fauve ?.. Galopons ! galopons !

— Voilà nion aumône !” dit le féroce seigneur, en faisant bondir son cheval et en lançant un coup de fouet au visage du pauvre.

Le mendiant jette un cri et essuie sa face sanglante.

Le loupet la chasse rentrent dans la fcrêt de Velours. L'animal est infatigable ; il brave chiens et piaueurs, coursiers, seigneurs et varlets.

Le soleil s’est couché derrière les grands arbres, Les ténèbres de la nuit se mêlent aux ombres de la forêt. C’est l'heure favorable aux sérieuses pensées.

‘Ami, dit à Gaston le blanc cavalier, la journée a cté mauvaise: vous avez méprisé Dieu, souffleté son ministre, écrasé la bergère et son troupeau ; vous avez ravagé le champ de l’ermite et frappé le visage du pauvre. Croyez-moi, jetez un regard suppliant vers le ciel, et poussez un cri de repentir vers Dieu.

— Peccadilles que tout cela, répond en ricanant le chasseur. J'ai le temps de penser à mon âme. Quand je ne pourrai plus courir les grands baiïs, je veux porter la haire, faire largesse aux moines et aux mendiants, fréquenter les églises et marmotter psaumes et rosaires. Mais, auparavant, je veux user gaiement de la vie.

— Gaston, la vie de l’homme est courte et fragile ; elle lui est donnée non pour être dépensée en folies, mais pour acheter le ciel. Je vous en conjure, au nom de votre âme, criez à Dieu merci!

— Quel ennuyeux compagnon ! qu’il soit en paradis!” s’écrie le jeune seigneur, irrité à la fois par ces instances et l’insuccès de la journée.

— Adieu Gaston, murmure le cavalier blanc. Pourquoi n'avez vous point écouté celui qui voulait vous

sauver ? ” En disant ces mots, il essuie une larme, étend

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LE CREUX DU DIABLE deux ailes blanches et prend son essor vers les cieux, laissant après lui un sillon de lumière.

Le chasseur comprend que son bon ange l’a quitté. Il regarde à sa gauche. Un frisson d’effroi parcourt ses membres, et la sueur de la mort couvre son visage: l'homme noir étend ses bras et le saisit. Il se sent transpercé par des griffes plus acérées que celles du vautour, plus puissantes que celles du lion. Il rugit de douleur et d’6; ouvante: il est tellement éperdu, qu'il n’a pas même la pensée de crier vers Dieu, &e se signer et d’invoquer Jésus.

Le cavalier noir, tenant sa proie, frappe la terre de sa lance. Le sol gémit et s’entr’ouvre, laissant échapper un immense tourbillon de fumée. Une mer de feu bouillonne au font «l'un gouffre béant, et ses vagues brûlantes roulent d'infernales multitudes, dent on

distingue les lamentations, les cris et les blasphèmes,

Des flammes vertes, rouges et bleues, s'élèvent de l’abîme ; elles s’agitent vengeresses autour du criminel chasseur ; elles se tordent et sifflent comme des serpents de feu.

‘ Gaston, dit le cavalier noir en lançant son coursier dans le bouïillant cratère; Gaston, tu m'as écouté pendant ta vie, tu m’appartiendras durant l'éternité.

— Malheur à moi, s’écrie le réprouvé, j'ai méconnu le jour du Seigneur et les conseils du bon ange !... ”

Et l’abîme se referme, en formant une hideuse et sinistre cavité: c'est le Creux du Diable,

ROSE DEUX tan

UNE PREMIÈRE DÉPÊCHE

UNE PREMIERE DEPECHE

(HISTORIQUE

Ce jour-là nous avions fait une petite partie de barres, en sortant du collège, et, comme une petite partie en amène toujours une grande, il était beaucoup plus tard que je ne l’aurais voulu quand je me décidai à rentrer à la maison.

De la place d’Armes à la rue des Tanneurs, où nous demeurions alors, je courus sans nr'arrêter, mes livres dans ma ceinture, ma casquette entre mes dents. Toutefois, arrivé dans l’escalier, je pris haleine une minute, juste le temps d'inventer un mensonge pour faciliter mon entrée: sur quoi, je sonnai bravement, ‘ Bonjour, Daniel, me dit mon père en venant m'ouvrir ; tu viens bien tard, mon ami!” Je commençai à débiter mon joli conte avec effronterie, mais le cher homme ne me laissa pas achever, et, n'attirant sur sa poitrine, il m'embrassa longuement et silencieusement., Moi qui m'attendais à une forte semonce, pensez si cet accueil me surprit. Ma première idée fut que nous avions du monde à dîner.— Je savais par expérience qu’on ne me grondait jamais ces jours-là. Mais en entrant dans

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UNE PREMIÈRE DÉPÊCHE

la salle à manger, je vis tout de suite que je m'étais trompé. Il n’y avait que trois couverts sur la table, celui de mon père, celui de la petite et le mien. * Est-ce que ma mère ne dîne pas avec nous? demandai-je étonné.— Ta mère est partie, Daniel, me répondit mon père d’une voix douce; elle est à Narbonne, ton frère l’abbé est très malade.” Puis voyant que j'étais devenu pâle, il ajouta pour me rassurer, presque gaiement: ‘Quand je dis très malade, c’est une façon de parler. On nous a écrit que l'abbé était au lit... Tu connais ta mère... Elle a voulu partir... En somme, ce ne sera rien... Allons, mets-toi là et mangeons.. Je meurs de faim.” Je m'attablai sans

mot dire, mais j'avais le cœur bien gros, et toutes les

peines du monde à retenir mes larmes en pensant que

mon frère l’abbé était très malade.

Nous dînâmes tristement... Nous étions loin les uns des autres... Personne ne parlait... La petite, prrchée sur sa chaise haute, pataugeait librement dans son assiette sans qu'on s'occupât d'elle; mon père mangeait vite, buvait à grands coups, puis s'arrêtait subitement, et songeait.. Pour moi, immobile au bout de la table et comme frappé de stuveur, je me rappelais les belles parties de campagne que l'abbé me faisait faire lorsqu'il venait à la maison. Je le voyais retroussant bravement sa soutane pour m'apprendre à franchir les fossés. Je me souvenais aussi du jour de su première messe où toute la famille assistait; comme

il était beau quand il se retourmait vers nous les bras

80 UNE PREMIÈRE DÉPÊCHE

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étendus, disant: ‘Dominus vobiscum !” d'une voix si douce que ma mère en pleurait de joie.

Maintenant, je me le figurais là-bas, dans cet affreux Narbonne, couché, malade, loin de nous, et ce qui redoublait mon chagrin de le savoir ainsi, c'est une

voix que j’entendais me crier du fond de mon cœur: Dieu te punit, c’est ta faute; il fallait rentrer tout droit ! il ne fallait pas mentir! Et, plein de cette effroyable pensée, que Dieu, pour me punir, allait faire

mourir mon frère, je me désespérais en moi-même, disant: ‘Jamais! non, jamais je ne jouerai plus aux barres en sortant du collège ! ”

Le repas terminé, on alluma la lampe et lu veillée commença... Sur la nappe, au milieu des débris du dessert, la petite avait renversé sa bergerie et s'amusait en silence, tout heureuse de voir qu'on oubliait de coucher; mon père lisait près d'elle... Moi, j'avais ouvert la fenêtre et m'étais accoudé au balcon.

C'était un soir d'août. L'air était lourd, la chaleur accablante... On entendait des bonnes gens d’en bas rire et causer devant leurs portes, et les tambours du fort Saint-Yves battre dans le lointain.

J'étais là depuis quelques instants, pensant à des choses tristes et regardant vaguement dans la nuit, quand un violent coup de sonmette m'arracha du balcon brusquement. Je regardai mon père avec effroi, et je crus voir passer sur son visage le frisson d’angoisse et de terreur qui venait de m’envahir, ‘On

sonne |!” dit-il presque à voix basse.

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UNE PREMIÈRE DÉPÊCHE 81

— Restez, père, j'y vais! et je m'élançai vers la porte.

Un homme était debout sur le seuil. Je l’entrevis

dans l'ombre, me tendant quelque chose que j’hésitais

à prendre: “C’est une dépêche !” fit-il... Une dé-

pêche! grand Dieu !... Je la reçus en frissonnant, et

déjà je repoussais la porte; mais l’homme la retint avec son pied, et me dit froidement : ‘Il faut signer ! ”

—T1 fallait signer ! — ‘ Qui est là, Daniel ? ” me cria mon père en ce moment.

Je répondis : “ Rien! c’est un pauvre !”

Et, faisant signe à l’homme de m’attendre, je courus à ma chambre, je trempai ma plume dans l'encre, à tâtons, puis je revins.

L'homme me dit: “ Signez là!”

Je signai d’une main tremblante, à la lueur des lampes de l'escalier ; ensuite je fermai la porte et je rentrai, tenant la dépêche cachée sous ma blouse.— Oh !,oui, je te tenais cachée sous ma blouse, dépêche de malheur ! Je ne voulais pas qu’un autre que moi pût te voir; car je savais ce que tu venais nous annoncer, et tu ne m’appris rien de nouveau,—- entendstu, dépêche ? tu ne m’appris rien que mon cœur n’eût déjà deviné.—" C'était un pauvre ? ” me dit mon père en me regardant, Je répondis sans rougir : ‘C'était un pauvre.” Et pour détourner les soupçons, je repris ma place à la croisée, J'y restai encore quelque temps, ne bougeant pas, ne parlant pas, serrant contre ma poitrine ce papier qui me brûlait comme du feu... Par

UNE PREMIÈRE DÉPÊCHE moments, j'essayais de me donner du courage, je me disais: ‘Qu'en sais-tu? c'est peut-être une bonne nouvelle ; … il est peut-être guéri, etc.” Mais, au fond, je sentais bien que ce n’était pas vrai, que je me mentais à moi-même, que la dépêche ne disait rien de tout cela... Enfin, je me décidai à passer dans ma chambre pour savoir une bonne fois à quoi m'en tenir.

Je sortis de la salle à manger lentement, d’un air d'indifférence ; mais quand je fus dans ma chambre, avec quelle rapidité fiévreuse j’allumai ma lampe! et comme mes mains tremblaient en ouvrant cette dépêche de mort! et de quelles larmes brûlantes je l’arrosai lorsque je l’eus ouverte !... Je la relus vingt fois, espérant toujours m'être trompé; mais hélas! pauvre de moi! j’eus beau la lire et la relire, et la tourner dans tous les sens, je ne pus lui faire dire autre chose que ce qu’elle avait dit d’abord et ce que je savais bien qu’elle disait :

‘Il est mort! priez pour lui!”

Combien de temps je restai là, debout, priant, pleurant, me désolant devant cette dépêche ouverte, je l'ignore. Je me souviens seulement que les yeux me cuisaient beaucoup, et qu'avant de sortir de ma chambre je baignai longuement mon visage; puis je rentrai dans la salle à manger, tenant dans ma petite main crispée la dépêche trois fois maudite... Et maintenant qu'allais-je faire ? Comment m'y prendre pour

annoncer l’horrible nouvelle à mon père, et de quel

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UNE PREMIÈRE DÉPÊCHE

droit l'avoir gardée jusque-là pour moi seul? N’eût-il pas mieux valu être allé droit à lui quand la dépêche était arrivée? Nous l’aurions ouverte ensemble ; à présent tout serait dit! Or, tandis que je ruminais ces choses, je m’approchais de la table, et je vins

m’asseoir à côté de mon père, juste à côté de lui. Le

pauvre homme avait quitté son livre et jouait âvec la petite. Je voyais sa bonne figure, que la lampe éclai-

rait à demi, s’animer et rire par moments,et j'avais envie de lui dire : ‘Oh! non! ne riez pas, je vous en prie...”

Alors, comme je le regardais ainsi tristement, mon père leva la tête. Nos regards se rencontrèrent, et je ne sais pas ce qu’il vit dans le mien, mais je sais que sa figure se décomposa tout à coup, qu’un grand cri jaillit de sa poitrine, qu’il me dit d’une voix à fendre l'âme: “Il est mort! n’est-ce pas ?” que je tombai dans ses bras en sanglotant, et que nous pleurâmes ainsi longuement, éperdus dans les bras l’un de l’autre, tandis que, près de nous, la petite jouait avec la dépêche, l’horrible dépêche de mort, cause de toutes nos larmes !.…

Ce que je vous conte là s’est passé voilà longten: ps... Hélas ! voilà longtemps qu’il est couché dans l’affreux cimetière de Narbonne, mon pauvre abbé que j’ai tant aimé, Eh bien! le croiriez-vous ? encore aujourd’hui, quand je reçois une dépêche, je ne l’ouvre jamais sans un frisson de terreur... Il me semble toujours que je vais lire qu’il est mort, et qu'il faut prier pour lui !

ALPHONSE DaAUDET.

Dans un petit village d’un des districts les plus pauvres de l'Trlande, vivait une pauvre veuve, à laquelle pour tout héritage son mari avait laissé deux enfants: deux filles, l’une âgée de trois ans, l’autre de cinq. Avec toute la peine du monde et avec des efforts inouïs, elle réussit à passer deux années de son pénible veuvage, Une nourriture malsaine et insuflisante, obtenue au prix d’un travail trop dur pour son corps délicat, avait fini par l’épuiser et par la jeter sur son lit de douleur; la mort la priten pitié et l’enleva dans quelques jours, sans beaucoup de souffrances, aux chagrins de ce monde.

La misère dans la commune était si grande que rien

ne put être fait pour secourir les deux pauvres orphe-

lines. Tous les voisins, quoique animés des meilleurs sentiments, avaient 6té eux-mêmes frappés par les conséquences terribles de la famine, et entendaient trop souvent pleurer leurs propres enfants demandant en rain du pain, pour pouvoir songer à venir en aide à d’autres.

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“Si on pouvait seulement amener les enfants à Kilburn, un village situé à quelques lieues d'ici, dit un des voisins après q'ie la pauvre mère fut enterrée : là, habite un frère qui ne pourrait pas refuser de prendre soin de ces enfants.

— Mais les choses sont aussi mauvaises là-bas qu'ici, répondit un autre, et je crains qu'elles ne s’en trouvent pas mieux.

— [l'est impossible qu'il leur arrive pire qu'ici, où elles sont sûres de mourir de faim. En les envoyant à leurs parents, nous aurons fait notre devoir, Nous ne pouvons en aucun cas les garder ici.”

Un charretier qui allait non loin de Kilburn, prit par pitié les deux petites filles dans sa voiture. Lizzie

avait sept ans maintenant, et Mary cinq ans. Les pau-

vres enfants restèrent l’une près de l’autre bien tranquilles dans la voiture et le charretier les regardait à peine. Vers l'après-midi, ils atteignirent l'endroit où la voiture devait changer de route. L'homme les fit descendre, leur indiqua le chemin à gauche et leur dit d'aller tout droit sans quitter la grande route et qu'elles arriveraient dans deux heures à peu près à destination. T1 les quitta. Les enfants pleurèrent amèrement en lui disant adieu, et autant qu'elles purent apercevoir le chariot de l'homme, elles ne le quittèrent pas des yeux ; une fois qu’il eut disparu, les enfants recommencèrent à pleurer.

Lizzie fut la première qui cessa de pleurer; elle prit la main de sa petite sœur qui s'était assise sur l'herbe

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et lui dit: ‘ Lève-toi, Mary, nous ne devons pas rester ici si nous voulons atteindre Kilburn. Nous ne pouvons rester sur la grande route.

— J'ai si grand’faim, sanglota Mary, nous n’avons rien mangé de la journée.”

Les enfants étaient bien faibles, et pouvaient à peine avancer. Elles cheminaient en se tenant par la main et en chancelant sur leurs jambes frêles. Enfin, lizzie aperçut une maison qu’elle montra à sa sœur, muis elles avaient encore plus d’un quart d’heure de marche, avant d'arriver à la ferme, car c’en était une. Elles hésitèrent à entrer dans la cour, car elles n’avaient jamais mendié auparavant, malgré leur misère.

Arrivées à quelques pas de la maison, elles £ntendirent le fermier gronder violemment un de ses hommes; ensuite il rentra dans la maison, referma avec fracas la porte sur lui, à faire vibrer les carreaux des fenêtres, tout en continuant à gronder. Les enfants, effrayées, se tinrent auprès de la porte jusqu’à ce que la voix cessât ses vociférations. Alors Lizzie ouvrit la porte et les deux enfants entrèrent. Le fermier était assis dans un fauteuil auprès du feu.

Eh bien! que voulez-vous? demanda-t-il brus-

quement aux enfants, qui avaient trop peur pour pouvoir proférer une parole et lui raconter leur misère. Ne pouvez-vous pas parler ?” dit-il, de plus en plus furieux.

Lizzie s’'armant de courage répondit enfin bien doucement :

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‘Oh! si vous étiez assez bon pour nous donner le moindre petit morceau à manger, un tout petit morceau de pain, ou quelques pommes de terre.

— C'est ce que je pensais, hurla le fermier. J'étais sûr que vous étiez des mendiantes, quoique vous ne paraissiez pas appartenir à ce voisinage. Nous en avons bien assez ici, et nous ne tenons pas à ce qu’il en vienne d’autres endroits. Nous n'avons pas de pain pour nous-mêmes par ces temps durs. Vous n'aurez rien ici. Allez-vous-en.”

Les deux enfants terrifiées se mirent à pleurer.

‘Cela ne vous servira à rien, continua l’homme, ces séductions-là me sont connues et n’ont rien de nouveau pour moi. Que vos parents vous nourrissent, mais ils préfèrent, sans doute, faire les paresseux que de gagner leur vie par un travail honnôte.

— Nos père et mère sont morts, répondit Lizzie.

— Je sais, dit le fermier ; lorsqu'on envoie les enfants mendier, leurs père et mère sont toujours morts, ou tout au moins le père. C’est une excuse pour demander la charité. Allez-vous-en, et ce tout de suite.

— Nous n'avons pas mangé le moindre morceau de toute la journée, plaida Lizzie. Nous sommes si fatiguées que nous ne pouvons plus bouger. Donnez-nous de grâce un peu de pain, nous avons si faim.

— Je vous ai dit que je ne vous donnerais rien. Les

mendiants ne reçoivent rien ici.” Le fermier se leva et regarda les enfants d’un air menaçant. Lizzie se précipita vers la porte, entraînant

avec elle sa petite sœur. Les enfants se retrouvèrent au milieu de la cour où était enchaîné un chien très méchant ; son repas était posé devant lui dans une écuelle en bois. Mary plongea sa petite main dans le plat et commença à manger avec le chien. Lizzie s’approcha et remarqua que dans la soupe nageaïent quelques morceaux de pain et des pommes de terre. Elle aussi ne put y tenir; n'ayant qu’un sentiment, celui d'une faim horrible, elle prit du pain et quelques pommes de terre et les mangea avec avidité.

Le chien, qui n’était pas habitué à pareille société, regarda les enfants avec étonnement ; il recula, s’assit et leur abandonna son dîner. Au même moment le fermier traversa la cour pour voir si les enfants s’en étaient allées et aperçut cette scène étrange.

Le chien était connu de tout le monde comme étant très méchant et on était forcé de le tenir toujours à la chaîne.

Même les domestiques ne déposaient la nourriture de la bête qu'avec appréhension.

Effrayé, le fermier ne pensa qu’au danger que couraïent les enfants, et courant à elles, il leur cria:

‘Ne voyez-vous pas le chien? Il vous déchirera en lambeaux. Mais il s'arrêta tout surpris et comme pétrifié lorsqu'il vit le chien se lever, s'approcher des enfants, les regarder faire et remuer sa queue à l’approche de son maître, comme pour dire:

‘Ne renvoyez pas mes hôtes.”

A cette vue un grand changement s’opéra dans l’es-

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prit de cet homme; le spectacle qu’il avait sous ses yeux agit sur lui comme un courant électrique et remua en lui des sentiments qu’il n’avait jamais ressentis auparavant. Les enfants s’étaient relevées tout effrayées à la voix du fermier, craignant d’être punies pour avoir partagé le dîner du chien. Après quelques instants de silence, le fermier dit:

“Votre faim est-elle réellement si grande que vous ne dédaignez pas même le dîner d’un chien? Venez, vous aurez à manger autant que vous voudrez chez moi.” Cela disant il prit les enfants par la main et les fit entrer dans la maison.

Le chien avait fait honte au maître. Touché par ce qu’il avait vu, le fermier était désireux de réparer ce que sa conscience lui disait être un péché. Il fit asseoir les enfants à la table, s’assit auprès d’eux et leur demanda avec bonté leurs noms.

‘Mon nom est Lizzie, dit l’aînée des petites filles, et celui de ma sœur est Mary.

— Y a-t-il longtemps que vos parents sont morts ?

— Notre père est mort il y a deux ans, mais notre mère n’est morte que la semaine passée. Elles pleurèrent.

— Mes enfants! ne pleurez pas, dit le fermier. Dieu aura soin de vous d’une manière ou de l’autre. Ditesmoi, d’où venez-vous ?

— De Loughrea.

— De Loughrea, dit le fermier, de Loughrea? C’est étrange.”

Il coramençait à soupçonner la -vérité et demanda en hésitant :

‘ Quel était le nom de votre père ?

— Martin Sullivan, répondit Lizzie.

— Quoi! Martin... Matin Sullivan ? ” exclama-t-il

en bondissant de sa chaise et en jetant un regard per- | |! çant sur les deux enfants, qui prirent peur. a nl Son visage devint tout rouge et des larmes cou- F lèrent de ses yeux; il sanglota, il prit la plus jeune des petites filles dans ses bras, la serra sur sa poitrine et l’embrassa avec effusion. Il fit ensuite la même chose avec l’aînée. Enfin se remettant, il dit:

‘ Connaissez-vous mon nom, mes enfants ?

— Non, répondit Lizzie.

— Comment se fait-il alors que vous soyez venues chez moi ? Quelqu'un vous a-t-il envoyées ?

car notre mère nous disait toujours que notre oncle était un homme au cœur dur et qui ne tenait pas à la parenté.

faut — Personne. Nous devions aller à Kilburn où ha- or | bite un frère de notre père, et où an nous a dit que qu | nous serions reçues avec bonté. Je ne l'ai jamais cru, Ja

— Votre mère avait raison, lorsqu'elle vous disait cela, mais que ferez-vous si cet homme dont le cœur est si dur ne vous reçoit pas ?

— Il ne nous restera qu’à mourir de faim, murmura Lizzie.

| | — Non, non, s’écria le fermier, cela n’arrivera ja-

mais, jamais. Séchez vos pleurs, mes enfants, Dieu

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Ja- Dieu

dans sa bonté a eu pitié de vous et s’est servi d’une brute pour toucher le cœur de votre oncle, qui ne vous abandonnera jamais.”

Voyant l’étonnement des enfants, le fermier continua:

‘ Vous alliez vous rendre à Kilburn, chez Patrick Sullivan, eh bien! c’est chez lui que vous êtes en ce moment; c’est moi qui suis cet oncle, et maintenant que je sais que vous êtes les enfants de mon frère Martin, soyez, mes enfants, les bienvenues.”

Les pauvres enfants séchèrent leurs larmes et bientôt un sourire illumina leurs traits. Patrick Sullivan avait pris cette ferme il y avait à peu près un an.

La Providence avait dirigé les pas de ces enfants vers lui, mais si le chien ne lui avait pas donné cette leçon, qui sait ce que seraient devenues les pauvres orphelines? Mais celui qui est le père de tous ceux qui n’en possèdent pas, ne les aurait certainement jamais abandonnées.

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