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CHAPITRE II

LES LiMCtySS*

UnB langue est une combixiflrison dé signes éeih tinée à exprimer nos pensées dans l'ordre dc$ leur génération.

Deux conditions par conséquent sont nécessaires pour la formation d'une langue : le clioix des signes , et leur arrangement*

§• I • Origine de» Langues.

La question de l'origine des langues a long-temps excité la curiosité des philosophes et exercé leur sagacité. Après bien des hypothèses à ce sujet i nous sommes encore au même, point.

1 . Nous allons poser les bases de la discussion , et indiquer la solution que nous croyons devoir adopter.

Écartons d'abord. ce qui n'est pas la question.

L'homme apporte*t-il en naissant une langue toute faite? y a-t-il une langue naturelle, innée? La réponse est trop évidente pour qu'on ait besoin de la faire.

Y eut-il une langue primitive , d'où sortirent toutes les autres?

La réponse aflSrmative est ici hors de doute , a une

PREMIERS PAHTIE. j^

condilion toutefim , c'est qa'on adtxieUrc «a premier homme, une première famille, d'où sortirent toMe» les générations. En eâei^ que ce premier komniet cette première famille ait reçu uo idiome tout fait, ou composé péniblement une langue grossière , dire qu'il y eut une origine commune à tous les hommes , c'est en donner une commune à toute» les laïq^s : car penser ensemble sans parler ensemble est iiB^ possible.

Dans ce cas , quelle serslit cette langue primitive ?

Question folle, qu'il faut abandonner aux oisi£i, et dont la solution n'eslTpas en Europe , el ïi'esl |^i» en Asi»é Tout a l'heure nous dirons pourquoi.

Dans le cas contraire, si le genre humain a commencé à la fois sur plusieurs points du globe, il y aurait autant de langues primitives que d'origines diverses. Mais où aboutirait cette hypothèse , qui ne. changerait rien à la question principale , comme nous allons voir ?

Enfin ^ les hommes ont- ils fait toutes les langues, ou le premier homme a-t-il reçu avec la parole, une combinaison toute faite, toute instinctive pour exprimer ses sentimens et ses idées ?

Question ipsoluble et inutile , diseUt les uns : et ils croisent les bras. Socrate aurait fait comme eux.

Question absurde , disent les autres ; l'homme a toujours exiaté, l'homme a toujours parlé : le monde est éternel.

Moins sages que les premiers , moins fous que k«i

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derniers ^ nous allons dire notre avis, comme talniC d'autres.

Le genre humain a comnïeiïcé : toutes les tradi* tions l'attestent, tous les monumens de la nature lé confirment.

11 a commencé sur un point du globe , par un seul couple t la foi nous Papprend , et nous ne voyons pas le moindre motif pour hasardei' l'hypothèse contraire , dans la question qui nous occupe.-

Une fois ce principe admis , il faut en subir les conséquences , et admettre que l'origine du premier homme étant toute différente de la nôtre ^ au^^ cun des argumens fondés sur notre état en naissant ne peut lui être appliqué.

Il n'a pu naître enfant : il serait mort tout à Coup.- Il a donc paru sur la terre , dans tout le développe-' ment de ses forces physiques , capable de pourvoie par lui-même à tous ses besoins.

Cette nécessité entraîne celle d'un déyelo^ppemenE complet d'intelligence* Car supposez dans le corps d'un homme l'àme^d'un fœtus, et je vois encore lar vie impossible* Entouré de biens qu'il ignore , et de^ dangers qu'il ne peut prévoir , il va rester immobile f et mourir; il va se mouvoir, et mourir. Qui lui dira que la souffrance qu'il éprouve peut être calmée par' le fruit qui pend sur sa tête , par le ruisseau qui coule à ses pieds? qui lui dira qu'on ne marche pas sur l'eau comme sur la terre , et qu'arrivé au bordi d'un précipice, il ne faut plus continuer ses mouve^ mena?

PUBMIÈRB PARTIE. 8t

L'instinct ! nous y voilà. Oui , rinsiincc , c'est-àdire, car ce mot n'a pas d'autre sens , l'action du Créateur en lui. L'instinct, c'est-à-dire, l'inspiration diyine, sans cesse présente dans toat son être. Il sait sans avoir appris : il marclie comme le poulet court en brisant sa coquille , comme le poisson nage, comme l'oiseau volé : il cherche, il connatt, il prend sa nourriture , comme l'enfant saisit pour la première fois le sein maternel , et fait le mouvement trèfl^compliqué de la succion. Mais entendons-nous bien t nous parlons de l'homme > et non du reptile qui se tratne à ses pieds : il a la conscience de cet instinct, il l'observe, il le modifie. L'enfant qui vient de naître sait qu'il tète,, et bientôt il demandera par un acte libte, par un choix de son intelligence , ce qu'il chercha d'abord par un mouvement machinale Or ici , tout e6t proportionné avec une merveilleuse sagesse: un seul besoin, un seul instinct; un corps débile, une faible intelligence, un seul travail à faire ; Dieu au dedans, une mère au dehors t l'enfant peut vivre. Mais dans ce premier homme , que de besoins, que de forices, que de réflexions, que d'actes nécessaires ! et il ne comprendrait rien dans cette foule d'instincts conservateurs! et borné comme l'enfant i au sentiment de son existence, à deax ou trois sensations , il tessemblerait pour tO!Ut le reste à la. plante qui végète , à l'eau qui coule,, au vent qui souffle , quand il est doué des mêmes puissances que nous, quand il a les inémes organes pour en seconder , pour en multiplier Texercice 1

Jusqu'ici nous ne voyons pas la nécessité* d'une langue pour se» idées. Remarquons seulement que ses idées sont nombreuses , qu'elles sont combinées dans un ordre d'autant plus parfait, que les mots n'ont aucune part dans leur formation , que ; la nature Seule en a fait les frais, et que dans teils les produits de sa pensée, l'action divine s'est mêlée à la sienne. Ajoutons que c^t bomme eat à la souroe de la vérité, qu'il doit savoir sur son origine, sur .son essence , étlk* sa destinée ^ sur les êtres qui l'en(bu<^ i*ent, de sublimes secrets , ineffables pour nous qui les avons perdus.

Mais enfin, cet homme n'est pas seul rappelée comme lui à commencer la grande famille, une compagne.sourit à ses côtés» Gomrncf lui née de Dieu^ elle a les mêmes privilèges. ^ <-.

Or, je le demande k tout homme' de boit seiia( qiie n'âVëti^' point la ftireur des systèmes ; conçoit^on ceis detii- éttes^ doués également des éenttmens les pltië eiàltés j les plus délicieux v en proie auk sênsatrons les plus ravissantes-, envidiîs à chèque pas, à chaque coup d'œil d'utle mnhitude d'idées nouvelles, debbdt l'un devant Tautre, et -se re§ar* dan t en silette^, quand des milliers de- vois entonnent âHtoùt d'eux des cantique^ de vie et d'amour? Meltes-votts à leur, place , philosophes |;lacés, et dites si , aé lieu d^aVoir appris mot par mot « ibomme imè lt>hgti(s leçoii', et jour par jour, les merveilles de la oatuiib, vous étiez tout à coup, aveevos,8enai.es^ quis, vôtre raison slipisvbe et votre imagrnaiion

PREMlàRB PA ETIE. 83

brillante, tombés au miliea de ces inooncevables spectacles , dites si rinstinct de ladmiration et du bonheur n'aurait pas éveillé en vous rinstinct de la parole ; et si cette langue, expression progressive et lente des successions de ia pensée, ne se fut pas échappée de votre âme avec tous ses mots comme la pensée a échappait avec toutes ses idées ! Oui » les hommes parlent peu à pen parce qu'ils pensent pen à peu; ils pensent peu à peu parce qulls naissent petits et faibles , et grandissent lentement. Hais que prouvent ces raisons pour le premier homme, qui ne peut ressembler à aucun autre , par le seul motif qn^tl est le premier ?

Nous croyons donc que Dieu inspira la première langue , comme il inspira les premières penlées , comme il fit marcher le premier corps humain*

Mais qu'est devenue cette langue, et pourquoi s'estelle perdue? Nous allons vous le dire. Pour bien le comprendre, n'oublions pas ce principe, que le lan-^ gage est Texpression de itt pensée , l'expreasion «ènle^ ment ; et que là oà l'idée n'est pas , le signe de cette idée est incompréhensible et par conséquent iiîniile.

Or , du premier couple humain , je passe an premier en£Eint.

Ici , toutes les conditions s'évanouissent : ce pre^ mîer fils de rhmnnie et de la femme ressemble à tous ses descendans.

Il doit croître et s'instruire lentement. La langue paternel, organe de sentimens qu'il n'anra jarmais, d'idées qu'il n'a pas encore, et qu'il «ioit acqtiérir

d^une tout autre inanlèriB > n'aura que bien peu dé signes à son usage.

Les potions qu'épi'ouvèrent ses parens à leur apparition dans la vie , leurs subites découvertes ^ leur communication avec le Créateur^ la connaisr sance intime qu'ils avaient de leur natur'e , de leur origine , voilà autant d'énigi]ae^ pour lui. Quand il les entendra plus tard parler de ces merveilles , il n'entendra que des sons : il y aura un écho dans son oreille, il n'y en aura pas dans sou âme. Sa vie à lui « SA naissance , ses jeunes années , ses premières obser.«> votions ) ses^ besoins successifs ; voilà ce qu'il lui faut exprimer, voilà ce qu'il peut connaître^ Où est le signe de tout cela dans la langue paternelle ? Ainsi ses^ parens ont une langue qu'il n'entend point, il a des idées que ne traduit pas cette langue : il en faut donc une nouvelle , une tout humaine cqmme les produits de l'intelligence qui la demande. Celle-Jà 5 l'homme a pu la faire : une fois la parole donnée CDuame moyen, et un idiome fourni comme modèle, Iç pei^e et la mère ont pu facilement combineir peuâ peut4^ nouveaux sons, en suivant les développemens de le4jir fils: et la langue parlée dans. la première famille n est déjà plus la même que celle dii premier homme. i ..

Nqus l'avouerons toutefois s ces deux langues ine diffèrent pas en toutes choses. Les noms des objets matériels, ceux des besoins qui constituent l'homme, ceux 4e quelques actes de la vie physique aarant dû jrester les méfties,etla tradition a pu les pomehrer

rREMlÈÏ\E PARTIR. 85

de père en fils. D'où vient donc qu'on ne retrouve plus les traces de cette langue primitive? Je dirai comme La Fontaine:

Ecoutez ce récit avant que je réponde.

Lapeyrouse, parti de Brest le i^^ août 1785, dis-* parut dans l'hiver de 1788., Des recherches récentes ne laissent plus aucun doute sur le lieu et les circon-stances du naufrage de ce grand homme. Il échoua» avec ses deux frégates, sur les récifs de Yanikora, vers le 16*^ degré dei latitude australe. Il parait que les équipages furent massacrés par les insulaires , le peuple le plus féroce de toutes ces contrées , encore^ si peu connues.

Je suppose que quatre ou cinq de ses compagnons,, des matelots de son bord, hommes peu instruits ^ sauvages de la civilisation, mais robustes > entreprenans, et capables de se suffire à eux-mêmes, sauvés dans une pirogue par quelques femmes touchées de leur sort, soient parvenus dans une île encore dé-^ série de cet immense océan. Là, point de commu-nieation , plus d'espoir de retour ; il faut renoncer a. la patrie. Mais Les relations sociales , les délicatesses du Juxe : européen ne sont rien pour ces marins grossiers : ils ne savent de nos arts que ce qu'exigent, les premiers besoins de la vie. Ils s'établissent , et se* maintiennent sui* ces bords.

Or, là tout est différent d'avec ce qu'ils Connais* paient dans leur enfance. La langue française n'a pas dç mots pour esipri^mer toutes les productions de.^QSi

climats brûians , tous les aspects de des 'contrées , tous les besoins que la nature y impose à Vhromme. Combien en a-t-elleau contraire qui là , n'expriment plus rien! et d'ailleurs, la langue française pour eux, ce n'est guère que la langue des marins, c'està-dire, un idiome très-peu académique , très- peu compris dans les salons élégant de Paris. Jl leur faudra donc laisser de côté, comme un souvenir embarrassant , une multitude de mots , de loctltioma devenues inutiles; inventer au contraire, ou recevoir de leurs sauvages compagnes un grand nombre de dénominations nouvelles ! Néanmoins , ils parlent encore du pays natal, et reprennent de temps en temps la langue d'autrefois, comme un vieux miliK taire remet quelquefois son uniforme pou^ se ri^ppeler ses campagnes.

Mais leurs ënfans^ comprendront-ils ces expressions d'usages qu'ils ignorent, et d'idées qu'ils n'ont pas ? conserveront-ils dans leur mémoire des oomlMH Baisons de sons qui ne leur rappellent aucune pensée, à côté de ceux qui leur parlent de ce qu'ik voient , de ce qu'ils sentent, de ce qu'ils imaginent?

Les pères sont morts : un vaisseau français vient d'aborder sur ces côtes. Nous demandons si le capiv» taîne peut faire avec les insulaires de longs entrer tiens.

Et si au lieu de mouiller dans ces parages après un demi-siècle , le navire de France n'y parvenait qn'après deux siècles révolus, nous demandons si Tidiome de cette tle serait encoi'e l'idiome parisien.

PHBMIÈIIB PAIITIH. 87

Qu'il nous soit permis de demander aussi au savant ce qu'il chercbe, au philosophe ce quUl réve^ lorisqu après taut de mouvemeus de la race humaine , tant de transmigrations de peuples , de variations dans la pensée , de découvertes dans les arts et dans les sciences; au milieu de tant de climats divers , de révolutions dp globe ; enfin après cinquante huit «iëcles révolus « il |.oursuit )e ne $ai«s où quelques traces d'une langue que deux êtres seuls ont parlée , , que leurs enfants comprirent à peine, et dont leurs p0tiis-*fiis n'eurent plus besoin.

. 2. Nous reconnaissons donc une double origine aux langues ; et cette duplicité d'origine , nous l'a* vous indiquée y en parlant de la première famille : inspiration de Dieu > travail d^. Tbonrune ; l'une » servi de modèle à l'autre.

On conçoit du reste comment uo honnuepeut in* venter ei combiner des signes pom* ses idées : on conçoit comment l'aulorilé du talent , ee|l^ de l'expéfience « celle du raqg , ou comment le^ oon* ventions tacites, que l'intérêt de tous rend néces? satres, peuvent imposer^ établir, régulariser de pt* reilles découve rteis» Le premier père fait des mots à sea enfsnsv il f^Uii bien qu'ils les adoptent. Parmi die« frères , l'un invente ua noi^ pour désigner un imioial encore i inconnu ^ une plante nouvelle , un phénomène qu'on n'9 p^ç encore remarqué. Pourquoi les autres n'adopter^ieut<»ils p^s le mot fraternel ? L'homme est naturellement imitateur. Ne venons-nous p^s tous les jouais , dans une troupe

d'enfans du même âge , l'assentiment général* ac-«. cueillir une proposition individuelle f Si vous abaor donniez sur un rocher de l'Océan , si vous renfermiez pour de longues années dans le même cachot un Grec , ^n Allemand , un Français ; si ancun d'eux ne comprenait la langue des autres ; il faudrait bien, ou qu'ils fissent une langue commune , ou que l'uu d^eux imposât la sienne à ses compagnons d'Infor-», tune.

Je sais que Rousseau a dit : « La parole est nécessaire pour inventer la parole » . Mais il est bien reconnu qu^ Rousseau s'est trompé.. Il oubliait que nous avons le langage des gestes pour interpréter le langage dea sons, et que nous pouvons indiquer les objets en pror nonçant leur nom. C'est bon , dira-t-on , pour les objets physiques. Mais comment indiquer par des gestes les sentimens, les idées morales, les combinai* sons de la pensée? Nous répondrons que les sentimens ont un langage parfait, celui de la physionomie; que lorsqu'oa dit à un enfant : <c maman a du chagrin, » il comprend à merveille le sens du mot chagrin en regardant le visage maternel : que les idées morales se manifestent par des signes sensibles ; que la bonté, la justice , s'expliquent aux yeux par certains actes dont la vue fait comprendre le mot qui les désigne : enfin que les combinaisons de la pensée ayant quelque rapport avec l'action des organes , on peut les indiquer par métaphore avant de hasarder^ un mot qui les exprime directement. Ainsi l'état actif et \^iW' passif de l'âme peuvent s'expriq^er par les i|a*

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