PREMIÈRE PARTIE
pressions faites sur le corps et par ses mouyemeAS spontanés : ajoutez à cela Tindioation des personnes, qu'on peut montrer; celle du temps, qu'on peut figurer par trois signes dans l'espace ; et tous ayes le verbe, l'expression la plus abstraite, la plus importante de la pensée. Nous n'essaierons pas du reste de faire , comme Condillac , l'historique de la formation des langues. Son travail sur cette ma^ tière est trop ingénieux et en même temps trop insuffisant pour qu'avec moins d'habileté nous espo' rions plus de suécès. Nous y renvoyons nos lecteurs : nous les renvoyons bien plus encore à une expérience qui vaut mieux que toutes les théories, à la langue des soUrds-muets. En présence de cette merveille, l'opinion de Rousseau est insoutenable : on n'a plus là deux expressions dont l'une fait deviner Fautre : l'enseignement se fait par l'objet même de l'enseig;nement. C'est ayec des gestes qu'il faut expliquer des gestes. Et pourtant l'on parvient à donner un signe aux idées les plus abstraites , à des objets sur lesquels l'action des sens n'a aucune prise.
Cette belle découverte indique assez le parti qu'on pourrait tirer du langage des gestes. Ce moyen de communication ^ encore dans son enfance , encore exempt des influences fatales de l'usage , servira seul un jour à réaliser le projet d'une langae universelle *•
* Par langue universelle , nous entendons , non pas une langue qui remplace toutes les* autres , mais qui supplée à leiir inutilité pour les communications de peuple à peuple : »on pas une langue que tout le monde apprenne , mais que
même insouciance que vous diriez : « J'arrive de Yer*sailles. »
§ 2 . Elémens des Larigues.
Pour composer une langue , deux opération^ sout nécessaires \. le chois dqs mots., ^^^^ combinaison entre eux.
A chacune de ces opérations correspond une qua-* lité , sans laquelle toute, langue est mal faite : à la première la précision , à la seconde lanalogîe.
Nous allons expliquer sommairement ces deux énoncés.
1 . Les grammairiens ramènent à dix les élémens qui doivent entrer dans la formation d'une langue. 11 . est évident que plusieurs de ces élémens rentrent lès uns dans les autres.
Condillac les a réduits à quatre : le substantif, l*adj€ctif, le verbe, la préposition.
Le substantif représente fes âtres réels dont s'bc*cupe la pensée; l'adjectif les qualités de ces êtres.
Ces qualités pouvant être isolées de l'être par abstraction , et devenir à leur tour un être imaginaire, comme bonté , couleur , forme ^ etc., on a distingué deux sortes de substantifs ^ ce dernier , qu'on appelle flJ^trait , e,t l'autre, qu'on appelle concret.
Condillac, d'accord avec bien des grammairiens, ne reconnaît qu'un verbe; le verbe étre^ exprimant le rapport aperçu par Tesprit , l'action du jugement qui compare. Selon ces nombreuses autorités , tout verbe soit actif, soit passif, soit réfléchi, ne seraii
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qu^tm composé de ce verbe étre^ et d'un adjectif exprimant la manière d^étre. Ainsi je pense serait une traduction abrégée dey^ suis pensant. La conîugalson grecque , tx>m posée presque toujours d'un radical invariable uni aux. terminaisons du verbe être y viendrait à l'appui de cette assertion.
Nous avons à ce sujet quelques doutes > aussi peu importans que le sujet lui-même. Nous allons les exposer brièvement.
Ce verbe être, le seul de la langue, exprime-t-il ridée d'existence, ou l'idée du rapport seulement, car ce sont deux idées distinctes ?
S'il exprime seulement l'idée d'existence , il nous semble qu'il n'est pas l'expression de la pensée , c^r kious croyons impossible d'analyser ces réflexions : je pense je veux ^ je me souviens ; elles sont simpbis selon nous , indécomposables, tt ne peuvent Téel* lement dans l'esprît, se diviser en i j^eœiste pensant , j* existe voulant , j^ existe me soui^eftant.. -Quand je songe queDieu^^i'bon, je ne songe pas le moins du monde à la question de Y^xistenceAe Dieu^ mais tout lit^nnemettt au; rapport entre les idées déjà- acquises sur Dieu, et unie nouvelle idée que je leur associe» par le moyen dn mot e^.
Le verbe^lrc n'exprime- t-il que ce rapport? Alors nous demanderons oà est le verbe qui exprime Fexistence; car il est absurde de traduire ces mots: Dieu est ; par ceux-ci : Dieu est existant» Op il est évident que dans cette phrase, Dieu est , ce mot €vf
^6 fHILOSOPfil^*
Dé^ir tFois idées premières : un objet à désirer, de^ facultés ) une direction • . • • • 3.
Jjk réunion du désir et de l'habitude s'appelle passion : je représente donc Tidée passion par le nombre ••^''••^•^^•••è**»*»* 6«
tlhih après que Condillac a parlé , il m'est permis de parler i mon tour : il me semble que dans Ti^ée de passion il y a quelque chose de plus , car ThabLtude du désir contribuant beaucoup à en détruire la vivacité , je ne puis avec l'idée seule d'habitude m'e}|:pHquerles égaremens des passions. J'y vois aussi, moi « une sorte d'excès , d'exaltation dans le désir , une énet^e puissante qui déterihine l'habitude. J'y vois une abnégation violente de toiut. autre objet, une exclusion- complète de tout ce;qui ne pieut satis-' faire le désir. Exclusion ^énergie; voilà deuxélémens que Condillac me semble avoir, oubliés dans son analyse: pour moi, la passion sera représentée par lé nombne 8. Et si je découvrais encore dans la. passion un penchant naturel dans .son principe, j'écrirais 9* Et si avec les physiologistei , je faisais entrqr en considération l'action des organes, Tinfluence des causes physiques, je mettrais lo , ii , qui sait? peut-être irais-je jusqu'à 20.
Et puis nous prononcerons le ùxéme mot^ et pois nous discuterons ensemble sur les passions ; et paît nous ferons des lieux communs , chacun dans îiine opinion différente^ et le vulgaire s'étonnera qu'ayant parlé de la même chose , nous ayions tous dffu^ rai" son.
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Le fait est que nous n'aurons pas parlé de la môme chose; que Tun aura Ait six , Tautre vingt : quelle opération pouvions-nous faire ensemble ?
Discutez donc après cela sur les mots public , li* berté ^ honneur, romantisme!... et le philosophe rira , comme tout le monde rirait en écoutant des fous qui tous s'évertueraient à crier : deux el deux font cinq ! deux et deux font sept I deux et deux font quatre-vingt-dix! et parcourraient toute l'échelle des nombres , sans pouvoir jamais rencontrer le : deux et deux font quatre.
A qui la faute? aux langues, c'est-à«>dire , aux hommes, à nos pères.
Delicta majorum immeritus lues.
Mais si Ton ne peut réformer ce vice dans les langues, chacun peut du moins, chacun doit le réformer dans la manière dont il les emploie , c'est-àdire, analyser ses idées, se rendre compte par conséquent , autant que possible , du sens des mots dont il se sert , et ne jamais s'en écarter , une fois qu'il se l'est fixé à lui-même. Il en résultera , il est vrai , un peu plus de silence dans la société, un peu moins de livres dans le monde : mais aussi beaucoup moins de calomnies , de jugemens téméraires , d'opinions folles, de frivoles discussions , d'erreurs, de sophismes, de partis, de guerres : hélas ! et peut-être aussi trop d'arithmétique, et plus assez d'illusions, de poésie, et de bonheur.