PREMIÈRE PARTIE. fSj
qu'on l'a attaquée par des hypothèses , par des so» phismes , il faut la défendre.
Toutefois, nous le ferons en deux mots ^ car nous ne voyons pas ce que la philosophie peut gagner à de pareilles discussions.
L'impossibilité de concilier l'esprit et la matière a fait prendre à un grand nombre de philosophes ce parti toujours si commode , de nier ce qu'on ne peut comprendre. Les uns ont dit : « L'esprit n'est pas : la pensée est un produit de la matière. » Ce sont les matérialistes : nous leur répondrons plus tard.
Les autres ont dit : « La matière est un prodbit de la pensée : les corps ne sont que des idées. » On les appelle idéalistes : nous allons leur répondre.
Pourquoi ne concevez-vous pas la compatibilité de l'esprit et de la matière ?
Parce que les qualités propres i ces deux substances, celles sans lesquelles vous ne les concevea^ plus , sont incompatibles : car remai*quez*le bien , ces substances , vous les ignorez complètement , Tune comme l'autre. Esprit et matière sont deux mots par lesquels vous désignez ce qui possède telle ou telle propriété, que vous connaissez bien, que vous distinguez parfaitement l'une de l'autre. .
Ces propriétés sont, pour ce ijue vous appelez «sprit , le sentiment et la pensée : pour ce que vous appelez matière , l'étendue et le mouvement : toutes les autres qualités peuvent se grouper autour de celles-là.
Or , vous dites : le sentiment et la pensée sont des^
ii^ IFHILOSOPHIE.
xnanières d'être simples , par conséquent incompo^' sées , par conséquent indécomposables.
L'étendue et le mouvement sont des manière»
d'être multiples , par conséquent composées , pav conséquent toujours décomposables.
Ces deux états sont contradictoires.
Donc ils ne peuvent se concilier dans le même être«>
Donc il n'y a qu'un être , donc l'autre est une ap* parence d'être, un produit fantastique.
Cet être, le seul réel, c'est l'être pensant.
Cette apparence d'être, son produit, c'est la ma*^ tière.
Donc la matière n'est pas , Aona il' n'jr a pas decorps , et ce monde qui nous apparaît n'est qu'une perpétuelle fantasmagorie.
Il y a bien des manières de répondre à cette bizarre bypollrèse, aussi nuisible peut-être à la morale quecontraire au sens commun. Nous n'emploirons qn'ùn seul argument tiré du principe même de nos adversaires. La Fonlaine a dit :
Le trop d'expédîens peut gâter une affaire r On perd du temps au choix; on tenle , on veut tout faire ;r, IN'en ayons qu'un; mais qu'il soit bon.
Puisque ces deux, manières d'être, la pensée etl'é^ tendue , sont incompatibles dans le même être ,. l'une ne peut être le produit de l'autre.
Gomment le multiple produira-t-il l'unité ? cest une énigme que nous laissons débrouiller aux maté:rialisles..
PRBMlàRB IPARTIB. iSg
Comment létre un et simple imaginera-t-il Fétendae ? Idéalistes , répondez.
On ne fait des idées qu'avec ce qu'on a senti. Or, comment l'être indivisible, s'il est seul, a-t-il senti le divisible ? Il n'a pu que se sentir lui-même. Il ne fera donc jamais l'idée d'étendue et de mouvement : jamais l'idée de matière.
Mais il l'a , cette idée.
Donc la matière existe.
Ainsi le principe de l'idéaliste tourne contre luimême, et son motif pour nier l'un des deux êtres est justement ce qui les prouve tous deux.
Dormons donc tranquilles sur cette croyance , devenue certitude , et disons à ces messieurs , avec Molière :
Moi^ j'ai , ne tous déplaise , un corps tout comme une âme.
Mais, bâtons-nous d'ajouter que le témoignage des sens n'est dans nos jugemens qu'un principe secondaire, à cause de la nécessité de la démonstration qui précède. On peut toujours prouver ou que les sens nous trompent, car ils nous trompent quelquefois, ou qu'ils sont véridiques, car plus souvent ils le sont. U n'y a qu'un témoignage qu'on ne prouve jamais , celui de la conscience.
On rencontre pourtant des gens qui s'appellent esprits forts, par antipbrase sans doute, et qui n'admettent pour vrai que ce qu'ils ont vu. Esprits vraiment faibles, puisqu'ils prennent pour régulateur de leurs jugemens celui de nos sens qui nous occa.-
l4a PHILOSOPHIE.
sione le plus d'erreurs. Oq leur demanderait volons tiers , quand ils s'embarquent pour l'Amérique , qu'ils n'ont jamais vue y s'^ils ne sont pas sûrs que l'Amérique est au terme de leur voyage.. Ils admet« tent donc aussi comme vrai ce qu'ils ont entendu : et en effet, personne n'est plus crédule dansles^tails de la vie que ces hommes qui sont incrédules sur l'ensemble.
Les sens nous trompent , non pas sur Texistence d^un monde matériel, nous Tavons prouvé : mais souvent' sur les qualités des corps : et tous nou» trompent, le toucher comme les autres, car l'extrême froid et l'extrême chaud se confondent. Aucun d'eux , même en admettant leur division capricieuseï n'a le droit de rectifier l'erreur des autres. Certes >. le premier qui, plongeant un bâton dans l'eau, le vil brisé, et le sentit droit en promenant sa main jusqu'à l'autre extrémité, dut être fort embarrassé pour décider lequel disait vrai , de son o&il ou de sa main. D'ailleurs, qu'est-ce qu'une sensation corrigeant une sensation ? un aveugle qui en conduit un autre. Nous voyons le soleil parcourir l'espace , eÉ c'est nous qui voyageons; de l'aveu même de c^ux qui n'admettent que ce qu'ils ont vu. A quel sens devons-nous ce redressement de l'erreur populaire ? C'est en vain qu'on dirait que le moyen de vérifier le rapport des sens, c'est de lés appeler tous eu témoignage. Le fait dont je viens de parler n'est accessible qu'à la vue, et la vue se ti*ompe.. Or combit'O. de faits de ce genre f