CARACTERE DES DEUX METHODES
Le motniétliode est un de ceux doAt on a le plus. abusé. Nous ayons plus de méthodes pour apprendre a .lire qu'il n'y a de le^ttres dans l'alphabet, plus de méthode^ de chant qu'il n'y a de touches sur ua clavier. Chacun s'attribue l'honneur d'avoir inventé une mélbode , chacun vante la sienne et dénigre les autres^ sans sVpercevoir ou sans avouer que iiiéthode et mode d'enseignement ne sont pas synonymes , et qu'on n'a pas inventé une méthode parce qq'on.aura imaginé un nouveau moyen de l'appliquer.
11 n'y a que deux méthodes, parce que dans la nature, nous n'avons que deux choses à observer^ da|i5 nos travauix , que deux choses à reproduire , individus et généralité , en d'autres termes, diflerëne^l et ressemblancer.
Or, décès deux niéthodes , Tune consiste à distinguer les objets par leurs différences pour les classer ensuite selon leurs ressemblances; l'autre à les classer d'abord par ressemblance« , avant de les distinguer par leurs diflerences.
Celui qui ne voit que les ressemblances est un esprit borné; celui qui n'aperçoit que les différences est un esprit faux.
PRÉMifiRB FABTIE. 171
Ainsi chacun de ces deux travaux , seul , n'esl pas une méthode : la méthode est leur réunion. Or , comme il n'y a que deux manières de les combiner, il n'y a que deux méthodes.
L'étude des détails s'appelle analyse.
La c]assi6cation s'appelle synthèse.
Ni l'analyse seule , ni la synthèse seule , ne mé* ritent le nom de méthode. Mais on appelle méthode analytique celle qui commence par l'analyse et finit par la synthèse : méthode synthétique celle qui fait le contraire.
L'analyse observe les faits , et par la connaissance de leurs rapports qu'elle étudie , fournit à la synthèse le moyen de les coordonner. Or , s^ns la synthèse que produirait-ell^? confusion et désordre : celui qui n'a vu que des détails ne Comprend pas un ensemble.*
L'analyse , c'est la pratique : que serait-elle sans la théorie? Quand on a dessiné des yeux, des bouches, des nez, etc., sait-on pour cela faire un visage ? Quand on a copié long-temps des minutes chez un avoué , saitron la procédure? Un excellent commis ne peut-il paa être un' fort mauvais administrateur? Il est une science de l'ensenftble, cotnme une 'science' des détails ; des règles à apprendre , comme des applications à faite; et en général on n^èst guère capable de diriger quatid on a trop long-temps exécuté sous, une directioh éti^angère. L'esprit accoutumé aux faits isolés, aux'ifues étroites , se resserre et n*eiùbrasse plus \es grandes choses. Il en est de la pensée conime des'
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yeux., qui deviennent myopes à force d*exercer leur action sur des objets trop petits ou trop rapprochés. La synthèse au contraire développe llintellîgence sur un vaste horizon : mais elle>]>eut l'aiTaiblir eula dissiper à force de l'étendre.
Elle classe et généralise : or, il est ,. con^me nous l'avons vu , des généralités superficielles, dps ressemblances si vagues, qu'elles ne laissent d^ns l'esprit que des idées stériles. D'ailleurs les généralités ne. sont pas des êtres : elles supposent des êtres. Savoir^ des qualités communes sans connaîtra les qualités^ qui distinguent, c'est-à-dire sans savoir à qui elles appartiennent, c'est posséder un cadre sans tableau ,. un domicile sans habitans, un mot sans idée.
La synthèse , en un mot , c'est la théorie : que serait-elle sans la pratique ? Confie lez -vous votre santé à un médecin qui n'aura étudié qud dans let^ livres, votre procès à un jeune homme qui n'a fré- * quenté que l'école de droit ? Un professeur de philosophie , avec ses méthodes , pourrait-il commander: des armées ?
Analyse sans synthèse , synthèse sans analyse > ignorance. Cette absence de méthode se rencontre souvent dans le monde : aussi le monde ne manquet-il ni de. niais, ni de pédans.
Appuyez donc comme vous le voudrez , ou comme vous le pourrez, l'analyse sur la synthèse, ou la syn-r thèse sur Tanalyse : le choix entre ces deux combinaisons peut être une question., le inJboix entre leurs deux élémens est une extravaganoe.
On a comparé la méthode analytique à la marche d*uti homme q/ai gravit une montagne , et par conséquent de détails en détails s'élève graduellement à la vue de l'ensemble : la méthode synthétique à celle de l'homme qui descend du sommet et distingue les détails à mesure qu'il perd l'aspect général.
Toute comparaison pèche en quelque chose : celleci est complètement fausse.
L'homme qui monte n'étudie, ne connaît qu'une Ugne de détails; arrivé au sommet, il verra d'un seul coup-d'œil une multitude d'objets qu'il ne connaît pas isolémefnt. Or, pour donner une Idée juste de la méthode , il faudrait que cet homme eût parcouru long-temps la contrée qu'il va regarder d'en haut, et qu'il en connût individuellement toutes les localités. Autrement il ressemble à l'enfant qui n'ayant vu de latin que amo Deurn , en conclurait que tous les verbes actifs gouvernent l'accusatif. Serait-ce de la méthode ?
Même défaut dans la comparaison de l'homme qui descend. De ce vaste tableau qu'il connaît par masses, il ne voit en gagnant la plaine qu'une ligne de détails. Il faudrait pour compliéter la méthode synthétique , qu'il allât visiter de près chacun des objets qu'il a vus de loin. Autrement c'est l'enfant qui , après avoir appris par cœur cette règle : tout verbe actif gouverne laccusatif, n'en connaît d'autre preuve que amo Deum.
Sur le mont de Cassel , en Flandre, on découvre 1% villes. L'habiunt de Warmouth , qui monte à
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Gassel , el celui de Casse! qui descend à Warmoûth , que coanaisseut-ils de ces trente-deiv villes? War* momh et Cassel.
On a dit aussi que la méthode analytique ya dû connu à Tiiiconnu, et la méthode synthétique de r inconnu au connu. C'est une plaisanterie des pai^ tisans de la première méthode , qui s'arrogent ainsi le droit de condamner Tautre. On sent en efletle ridicule d'une méthode qui poserait en principe ce qu'on ignore pour en conclure ce qu'on sait : il me semble enteiidre la définition du romantique et du classique par un seclaire du premier de ces genres : « Le romantique , c'est le vrdi , c'est la nature , c'est le beau : le classique, c'est la routine, le pédantisme , le faux , le laid , l'ennuyeux, n Soyez donc clas<sique après celte définition !
Encore une prétention à combattre, un préjugea détruire» La division , art-on dit, est l'âme de l'ana^ lyse; la définition , l'instrument de la synthèse. Et là-dessus grand éloge de la division, grande levée de boucliers contre la définition.
Eh bien, les deux mét,hodes divisent; les deux méthodes définissent. Examinons chacune de ces opé» rations.
§ 1. De la dwision.
Bien diviser , c'est le secret <le la méthode. Ce secret, la nature nous l'apprend, dit CondiU lac , et Condillac a raison.
Expliquons ces deux propositions.
PKBlklIÈIlE PAai^IE. 1^^
i . Voulez-vous commeacer pair analyser ? ce n'est pas tout de séparer les faits les uns des autres , pour les regarder à part : l'abstraction n'est pas l'analyse. Si vous n'apercevez que la dilTérence , si vous négligez le rapport de l'objet que vous étudiez avec les objets qui l'avoisinent , vous nq savez rien. Dessinezmoi unç pyramide d'Egypte dans des sables : n'êtesvous pas forcé, pour me faire comprendre sa hauteur, de représenter à sa base un objet connu, un homme , un chameau ? Ce rapport seul me donne l'idée de la pyramide. Un être , une qualité, isolés de tout autre , privés de tout rapport , ne sont rien pour nous » et diviser par différences seulement , c'est ne point diviser. Allez donc, si bon vous semble, du particulier au général ; mais à chaque fait individuel, prenez note des rapports. Que diriezvous d'un peintre qui , pour copier un vaste paysage , commencerait par un arbre sans remarquer sa place , son élévation, sa grandeur par rapport aux autres , par rapport à la distance où il se trouve ?
Commencez - vous au contraire par la synthèse ? ne vous arrêtez pas à des généralités qui en supposent de plus grandes. N'étudiez pas un régiment par compagnies , une tragédie par scènes , la France par cantons, l'bistoire par années. Ne regardez que les grandes masses, ne voyez que les principales ressemhlances. Mais comme dans l'analyse il fallait , pour connaître, séparer les différences entre elles par des ressemblances, il faut ici séparer les r^issemblances entre elles par def^ différences. Vous étudiez
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physiquemeivt les races humaines : mettes id'ùn c6tj tous les hommes blancs ; généralité, ressemUànce-s d'un' autre tous les noirs ; généralité. , ressentblance.... et ainsi àe suite. Mais vous voyez que dette ressemblance ne s'est établie comme genre qu'au moyen d'une différence. ïl en sera toujours de inêmè*
Or, ces divisions se règlent sur les besoins de la science , et l'on ne peut en fixer le choix d'une manière absolue. Je place trois hommes devant ui^ paysage pour le copier : l'un en veut faire le croquis i l'aiulre le dessin complet; le troisième veut le peint dre. Eh bien, je dirai au premier : divisez par lignes, sans vous inquiéter de la lumière et des couleurs* Au second : divisez par masses d'ombre et masses lumineuses. Au dernier enfin : divisez par effets de couleur.
Puis , ces divisions généi^aleâ doiVent aller , de subdivisions en subdivisions, jusqu'aux derniers détails. Et ce6 derniers détails , c'est encore le besoin de la science qui les arrête et les détermine. Le mo* raliste , en étudiant l'homme physique , ne doit suivre l'examen de son organisation que jusqu'où les organes cessent de seconder la pensée. Le botaniste, le jardinier , le propriétaire , le peintre , le charpen* tier , s'arrêteront à des distances bien inégales dans les classifications qu'ils feront des arbres d'un jardin. Que de subdivisions a dû imaginer l'amateur de roses et de tulipes , quand il en compte sept ou huit cents espèces rassemblées dans son parterre !
a. C'est la nature, avons-nous dit, qui nous ap-
PREMIÈRB PARTIE. t^j
pretid à diviser , ou plutôt c'est elle qui divise pour nous 9 <|uand nous ne l'avons point pervertie par nos liiabitudes. Nous le prouverons par un exemple de Ciondillac ^ que ce philosophe n'àpoint assez expliqué. Arrivé la nuit dans un château , vous ne connaiséez'^pas les lieux d alentour. Au lever du soleil, vos / Volets s'ouvrent : à peine avez vous regardé, qu'ils te refermeiit. Qu'avez-vous vu ?
Je ne répondrai pas comme Condillac , tout et rien } c'est Un jeu de mots. Voici ce que vous avez vu« Une grande étendue lumineuse : une grande élen*due sombre.
Avec un regard de plus , vous aurez vu une grande étendue verte ^ une grande étendue bleue.
Un de plus encore , s'il a été possible, vous aurez vu dans le grand espace de verdure , dés plaines d'un côlé , des montagnes de l'autre. ,
Que les volets se rouvrent, sûr de ces premières divisions , vous n'y avez plus songé ; et votre regard a distingué, quand les volets se referment, sur les montagnes , des vignes*au bas , des forêts à la cime ; dans les plaines, des villages , des champs , des bois. Et ainsi de suites c'est-à-dire, que si le mouvement des volets continue , vos classifications se feront malgré vous , et que vous n'arriverez aux détails qu'après avoir passé par l'ensemble. *
Eh bien , faites , les volets ouverts , et par un acte
* Est-ce là de l'analyse , ou de la synthèse ? L'école de Gondillac répondra sans hésiter : c'est de l'analyse ! comme le ronlantisiiie dit de tout ce qui est beau : c'est romanu
PHirX>SOPHTE. la
volontaire et réfléchi , ce que , dans le cas précédent , vous lassiez faire à la nature ; et si vous vonles counaître ce paysage, ne commencez pas par regarder le mouton qui pait dans la prairie , la cabane du pâtre y le grand orme de la route , où le cloclier qui -s'élève à rhorizon.
Mais nos paroles sont perdues : car les esprits droits suivront sans nous cette méthode ; et nous n'empêcherons jamais les esprits faux d'entreprendre un discours dont-ils ne conçoivent que l'exorde , un drame dont-ils n'ont qu'une scène , de juger un ouvrage par une citation , l'opinion publique par un «eul journal, et les mœurs d'un peuple par un individu. Que de gens ressemblent à ce voyageur anglais qui , mécontent de son hôtesse i Blois , écrivit sur -ses tablettes : les Françaises sont rousses et acariâtres !
§ 2. De la définition.
Nous venons de voir que pour bien diviser, il faut classer les objets selon leurs ressemblances^, et les distinguer entre eux par leurs différences.
L'opération qui résume ces deux travaux, et en rapproche les résultats , s'appelle définition.
Définir un objet , c'est donc se rendre compte , fO de ce qu'il a de commun avec d'autres objets connus ; a ^ de ce qui l'en sépare et le caractérise. .
Définir , par conséquent , c'est faire en même temps de l'analyse et de la synthèse :
tique ! Mais nlors il ne faut pas qae cette école prétende qae l'amalyse Tatoujottrs du particulier au général.