LES DEUX SUBSTANCES
La première vérité pour nous , c^est , nous Pavons dit , ce sentiment : Je pense.
Mais prenons garde : dans ces deux mots, ainsi rapprochés, il y a déjà un avertissement. Je ne suis pas cette pensée ; car celte pensée , n'étant ni telle idée, ni telle autre , n'est qu'une propriété i ou si l'on veut , une faculté par laquelle j'acquiers telle ou telle idée ; et par conséquent c'est une manière d'être de moi, la manière dont ye suis; car pour être, il faut être quelque chose.
je suis ^ et la manière doilt je suis , c'est que je pense. Poursuivons maintenant.
Si ma pensée n'est pas moi , à plus forte raisoii tout ce qui la compose , c'est-à-dire la suite d'idées sur lesquelles j'exerce lïia faculté, n'est pas mx)i.
Ainsi je ne suis ni la couleur que je vois, ni la forme que je palpe , ni les parties que je divise ou conçois divisibles, ni Dieu dont je comprends l'existence ; car voir, toucher, concevoir, comprendre, c'est sentir, c'est penser ] et je ne suis ni le sentiment ni la pensée.
Un grand pas est fait; et, selon nous , tout ce qu'on peut savoir est exprimé. Je ne suis pas im cpi^s , car
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je pense à un corps; je ne suis pas la pensée qui conçoit un corps : je suis ce qui pense.
Mais une page de science^ dont on pourrait encore retrancher la plus grande partie , ne suffit pas à là curiosité, et, nous devons le dire, à l'orgueil de l'homme. Voici la difficulté qu il s'est proposée.
2. Dans ces milliers d'objets qui remplissent ma pensée , et l'envahissent tour-à-tour , se révèle cette vérité : il est autre chose que moi.
Ces autres êtres sont-ils de même nature?
Question extravagante ! qui croirait que de nos jours la philosophie ait consenti à se renfermer tout entière dans ce cercle étroit '^
r)^ous venons de le dire :.nous ne pouvons connaître notre nature. Gomment donc la comparer avec d'autres?
Mais nous connaissonsnotre manière iT être JVojonsi a-t-ôn dit , si des manières d'être semblables peuvent faire soupçonner la même nature hors de nous.
1^ D'une part, se manifestent des pensées semblables auxihiennes. Quelquefois , il est vrai j bornées dans leurs conceptions , elles me rappellent les premiers essais de ma raison; quelquefois , au contraire, elles mé ravissent vers les régions supérieures de rintelligence. Mais c'eàt toujours la pensée^ et quel qu'en soit l'usage, je reconnais le même agents et, ce qui m'étonne le plus , les mêmes moyens.
2^ D'autre part, je vois T insensibilité, l'ignorance de soi-même et des autres. Pline est supérieur au Yésuve qui l'engloutit , parce qu'il sait sa défaite et
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que le Vésuve ne sait pas sa victoire : et les rochers helvétiques^ qui inspirèrent à Schiller de si nobles pensées , n'ont jamais tressailli quand le voyageur les recita devant eux.
Tout ce qui existe est donc pour moi dans ces deux mots : penser ; ne pas penser.
Mais le second n'exprime pas une manière d'être. Ce qui ne pense pas se manifeste-t*il à moi par quelque propriété distincte , positive?
Sans doute»
Ce qui ne pense pas est dans le temps et dans l'espace. La pensée n'est que dans le temps. Je m'explique.
Je peux additionner meé pensées, je ne puis les diviser; un quarts uil tiers dépensée est une expression ridicule.
Au contraire , je puis diviser ce qui ne pense pas, comme je puis l'additionner. Ainsi la Seine, la Loire, le Rhin^ voilà ttoù fleuves : et dans chacun de ces fleuves , je puis détourner les eaux pour fertiliser un jardin ; je puis , sans les détruire , épancher leiirs ondes daùs le sein de plusieurs milliers d'hahîtans , ou , comme Diogène, enlever quelques gouttes dans le creux de ma main ; et le fleuve continuera de couler. Le soleil, instrument plus fort d'une volonté plus puissante , peut dérober aux eaux leur partie la plus subtile , l'attirer dans les airs , et se jouer en mille reflet? dans ces masses transparentes. Cette lumière elle-même, qui pénètre les corps les plus opaques cpmme les tissus les pliis délicats , je la vois
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divisée; et quand je cesse de la voir , je la conçois divisible.
Voilà donc une distinction que personne ne pourra nier , puisque tout le monde Ta faite , et qu'elle repose sur l'évidence.
Ce qui pense ùst indivisible.
Ce qui ne pense pas est divisible.
Ne serait-ce pas là la raison qui fait que Tun pense el que l'autre ne pense pas?
Penser , c'est juger : pour juger , il faut comparer : pour comparer il faut réumV (redigere ad unum); donc pour penser il faut être un*
Ce qui est divisible est deux, quatre, huit, deuxcent«mille si je veux ; donc il n'est pas. up.
Donc ce qui est divisible ne pense pas , parce qu' il est divisible.
Voilà les idées ; passons au langage : nous n'allons rien dire de plus « qu'un mot pour sdbséger.
J'appelle ai»e «ce qui pense*
J'appelle matière, ce qui est divisible.
Donc ( et ceci n'est pas une nouvelle conséquence , mais la traduction abrégée de la conséquence ci-dessus) , l'Ame n'est pas matière» ... , ou réciproquement, la matière ne pense pas.
3. Mais, singulière bizarrerie de l'esprit humain : tant qu'on démontre avec les idées , on n'a pas de contradîiDleurs. Aussitôt qu'un mot est lâché, tes disputes commencent. • f
c( Moi , dira l'un, j'aj^elle matière te qui peut en