PREMIÈRE PARTIE
3. Puisque le sentiment est involontaire , il n'est pas libre.
S* il n'est pas libre, il n'a ni niérite ni démérite.
Hàtons-nous de nous expliquer.
Une mère n'est pas libre de ne pas aimer son enfant , Dieu le veut ; l'amour maternel est le grand secret de la création. Ce n'est donc pas la mère que j'admire dans cet amour, ce n'est pas elle que je loue : en bénissant cet instinct sublime , je ne bénis que la Providence.
Mais qu'on ne Toublie pas : nous sommes ici sur une division idéale, sur la pointe d'une abstraction, et déjà je renvoie à la page 2 de mon livre. Nous parlons d'un sentiment , et jamais Thomme ne fait seulement que sentir : il réfléchit, il agit sans cesse; nous le prouverons. La mère a donc la conscience de cet instinct ; sa raison , qu'il a plu au Créateur d'élever à la hauteur de sa sensibilité , conçoit l'amour maternel et suit librement ses divines inspirations. Elle fait du bien à son fils , et c'est elle que j'approuve : elle se sacrifie pour lui , et c'est elle que î'admire. Ou, par une fureur criminelle, cette mère, qu'on appelle justement dénaturée^ laisse ou même fait périr la pauvre créature dont la vie lui était confiée ; et alors c'est elle que je maudis , elle que je rejette avec horreur parmi ces monstres dont ma pensée refuse de comprendre l'existence.
Ce n'est donc pas le sentiment qui est louable , mais Faction conforme à ce sentiment, et elle est louable , a cause de cette conformité.
lO PHILOSOPHIE.
4. AuU*e observation. Quand je dis que tout homme a les mêmes sentimens 1 j'entends , non pas qu'il les possède tou$ à la fois et toujours , ce serait une folie ; mais que chacun est appelé par sa nature à les avoir , sous la condition des circonstances qui les nécessitent. Or ces circonstances varient selon les individus ; elles développent dans l'un le germe qu'elles étouffent dans l'autre. Il est trop clair qu'un homme qui n'a pas d'enfans ne sentira pas les jouissances de l'amour paternel : est-ce une raison pour que ce sentiment ne soit pas dans sa nature ? c'est comme si Ton disait : il n'est pas naturel de voir , car il y a des aveugles» Je n'entends pas non plus que chacun de ceux qui les éprouvent , les éprouve aussi vivement : non ; il y a des hommes plus sensibles que d'autres : expression plus forte , image mieux tracée de la nature humaine, ils servent de type au moraliste qui veut la peindre : convives mieux placés au grand banquet , ils sont abreuvés de plus d'amertumes ou rassasiés de plus de délices. Quelle que soit la cause de cette différence , elle existe ; et c'est ce qui fait que les hommes , en se servant des mêmes mots pour exprimer leurs joies ou leurs douleurs , parlent cependant 4ies langues si diverses.
5. Quant aux rapports du sentiment avec l'organisation, nous aimons mieux avouer notre ignorance quç d'adopter des systèmes qui nous semblent bizarres. Nous concevons fort bien les causes physiques de la myopie , de la surdité ; mais nous ne com-
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prenons pas celles qui disposeraient Thomme i l'espoir plutôt qu'à la crainte , à l'ëgoïsme plutôt qu'à la charité. La seule chose qui nous semble claire , c'est r inverse de ces observations , c'est-à-dire , que les sentimens ont une influence directe sur l'organisme : ainsi l' effroi nous glace , la joie nous dilate , la douleur nous abat, etc., toutes expressions aussi vieilles que le monde ; ce qui prouve que l'observation n'est pas neuve , et ne prouve pas • du tout qu'elle soit fausse.
Le premier pas est fait : avançons.
^ 2. La Sensation.
1. La sensation est un sentiment qui nous met en rapport avec le monde extérieur.
Ce sentiment s'identifie comme l'autre avec la nature humaine ; car , au fond , c'est toujours le même être qui Téprouve : mais il lui est accidentel , et non pas essentiel.
D'ailleurs il n'est pas l'action immédiate de Dieu sur nous : il suppose un moyen , un intermédiaire. Cet intermédiaire , selon tout le monde , ce sont les corps. Nous dirons comme tout le monde , sauf à prouver plus tard que nous avons bien dit.
Nous avons cinq manières d'éprouver des sensations ; ces cinq manières s'appellent sens.. Chacun de ces sens correspond à un appareil particub'er du corps huniain ; et c'est sans doute la distinction entre les divers appareils qui a amené la divisûm
fies cinq sens , division fausse du reste , car louts'ex* plique par le toucher. Mais un bien plus grand in> convénient de ce tle prétendue analogie , c'est qu'on a fort souvent confondu les sens avec les organes des sens. Pour éviter cette erreur , qui peut mener loin , faisons une rapide analyse des moyens qui préparent la sensation , et distinguons la d'avec ces moyens.
2. Les divers systèmes dont se compose l'organisation humaine ne sont pas tous également destinés à l'exercice de la sensibilité. Les organes qui la ser* vent, connus sous le nom de système nerveux, consistent en un nombre infini de petits canaux qui, partant en fibrilles presque imperceptibles d'un centre commun , se divisent , se réunissent , se croisent , s'échappent en tous sens par des milliers de combinaisons , et s'épanouissent à leurs extrémités pour former de merveilleux tissus. Nous renvoyons aux ouvrages savans de nos modernes phy^ siologistes , et en particulier aux observations de MM. Richerand , Gall , Magendie , Adelon , pour l'indication de ces divers appareils, dont la description la plus habile ne donnerait d'ailleurs qufune idée bien imparfaite à ceux qui ne les ont pas vus. Quant au sensorium commune , c'est-à-dire au centre unique où viennent aboutir toutes les commotions nerveuses , ces sages avoueront comme nous qu ils n'ont pu le trouver encore ; et qu'indiquer , comme point de réunion de tous les nerfs , la partie supérieure de la moelle épinière , appelée moelle allongée , ou la partie de l'encéphale qui communique avec elle ,