‹ Nouveau système d'études philosophiquesChapitre 6 sur 101 · PREMIÈRE PARTIE. l · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. l

c'est) en supposant même qu'il n'y ait aucune contradiction à cette hypothèse , ne rien conclure , ne rien enseigner de ce qu'on veut savoir , puisque cette moelle allongée est aussi une partie fort compliquée, dont le point central et générateur se dérobe à Tanalyse. On suppose donc ce centre sans le montrer, et l'on se fonde sur une foule d'expériences incontestables, qui prouvent que si le principe de la vie de relations et de l'activité intérieure et extérieure est quelque part dans le corps , c'est dans cette partie de la tête qu'il faut le chercher.

Les organes ainsi disposés , les qualités des corps qu'il nous est donné de connaître vont parvenir à notre intelligence, et le mystère de la sensation s'accomplira.

La lumière va toucher notre œil , et les couleurs des objets vont se réfléchir sur la rétine. Les vibrations de l'air vont ébranlernotre tympan, si Toreille est renfeimée dans un des cercles que le choc des corps a produits dans l'atmosphère. Des molécules sapides, détachées du fruit soumis à l'action du pa- • lais, vont s'attacher à m langue , imprégnée de leur substance. D'autres , émanées des fleurs , vont parcourir de grandes distances , et s'introduire dans les narines pour adhérer à la membrane muqueuse dont elles sont tapissées. Enfin l'enveloppe extérieure va être en émoi sous la pression des corps mis en contact avec elle.

Alors commence l'innervation, c'est-à-dire le mouvement des nerfs, dont les appareils viennent aboutir

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et se perdre dans ces organes. En quoi consiste cette innervation? On Tignore, on s'en tient aux con^ jeetures. Comment expliquer la vie , quand on l'étudié sur la mort? L'inertie racontera-t-elle le mouvement ? Et puis , quand même on verrait dans tout son jeu ce sublime mécanisme , qu'apercevrait-on ? Des frémissemens , des oscillations presque imperceptibles. On suppose un fluide impondérable qui cir<» cule dans les nerfs ; mais comment le microscope en suivrait-il les rapides infiltrations, quand il découvire à peine le point noir, qui dans la section de ces minces canaux, fit soupçonner leur cavité? Et cette atmosphère nerveuse , comparée si hardiment à l'atmosphère électrique, et que l'un place comme une enveloppe autour de tous les nerfs, que l'autre imagine pour les remplacer dans les parties qui en sont dépourvues, quelles opérations pourront en analyser la substance ? Certes , nous^rendons hommage aux travaux des grands hommes qui ont sondé ce secret de la nature ; mais nous en appelons à leur bonne foi , * que savent-ils de positif sur^e dernier phénomène? Jusque-là tout est bien, ils expliquent tout : arrivée à l'innervation , leur science s'arrête , ils supposent. Et pourtant ce n'est point encore la sensation, c'est un mouvement qui la prépare. Que penser de ceux qui s' imaginent dès-lors sa voir comment nous sentons? C'est après ces diverses opérations de la nature que la sensation a lieu ; fait à part , comme on voit , et qu'il ne faut pas confondre avec les précédens. Encore, diverses conditions sont nécessaires pour

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que celte liaison s'opère entre le monde matériel et Têtre sensible. Il faut que Timpression dA corps étrangers sur le nôtre soit dans une intensité , dans une durée moyenne. « Trop de bruit nous assourdit, trop de lumière nous éblouit , dit Pascal : nous ne sentons pas les extrêmes, nous les souffrons. » Ainsi les impressions qui se succèdent trop vite , ou se confondent ou nous échappent entièrement : des coups de marteau répétés semblent un son qui se prolonge : nn objet qui tourne rapidement sous nos yeux forme un cercle continu : nous ne yoyons pas le boulet qui siffle devant nous , encore moins le rayon lumineux qui glisse dans ' l'espace. De même , trop de lenteur dans le mouvement nous empêche de le sentir : nous ne pouvons suivre la petite aiguille d'une montre, pas plus que la croissance d'une plante. Placés, pour ainsi dire, an milieu de l'échelle des créatures, nous ne concevons ni l'infinie grandeur , ni l'infinie petitesse ; et de ces milliers d'êtres qu'appelle à soi notre ambitieuse pensée, l'immense majorité reste en route, soit faute de ressort en eux pour amver jusqu'à nous, soit faute de puissance en nous pour les attirer.

Et pourtant, tout l'univers est en mouvement pour produire sur mes cbétifs organes une impression que je remarque à peine. Ainsi des myriades de corpuscules lumineux , de molécules odoriférantes, de tourbillons aériens, de gaz respirables, Tont/viennent , voyagent en tout sens dans l'espace , avec une rapidité que rien n'arrête , que rien ne mesure , et comme les habitans occupés d'une grande capitale ,

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se croisent sans se nuire, se mêlent sans se perdre ; pour apporter la vie à mes poumons^ les parfums^de la terre à mes narines , à mes oreilles de ravissantes harmonies, à mes yeux de magnifiques spectacles. Je suis environné , je suis rempli de prodiges , et je m'étonne encoi*e de ne pas tout savoir !

3. Résumons ce qui précède : tous les phénomène^ > qui préparent la sensation peuvent s énoncer ea un mot: mouvement. Mouvement dans les corps qui m'entourent , mouvement dans le mien. Ces deux mouvemens sont-ils toujours nécessaires? Non: le premier peut n'avoir pas lieu , et la sensation nattre en moi : ainsi dans les songes , je vois réellement des individus , des objets qui ne sont pas là : j'entends des voix et personne ne parle : je savoure , assis à table ^ des mets qui sont bien loin de ma bouche. Il y a sensation, et nul mouvement à rextérieur. L'autre mouvement est-il nécessaire ? Faut-il croire avec les physiologistes, que le système nerveux répète, comme de lui-même, sans stimulant étranger t les vibrations déjà communiquées? Rien ne s'oppose à l'admission de cette hypothèse , qui parait très-raisonnable , pourvu qu'on soit bien convaincu que ce n'est qu'une hypothèse.

Renversons la question : la sensation suit-elle toujours le mouvement? Non. Vous travaillez : votre pendule sonne auprès de vous , vous ne l'entendes pas: vos doigts pressent la plume, vous ne la sentez pas. Vous pesez sur votre fauteuil , sur le tapis que foulent vos pieds, vous n'en saviez rien. A présent

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que je viens de vous en avertir , vous avez le sentiment de votre gravitation , vous sentez le poli de votre plume , vous entendez le balancier de votre pendule. Qu'ya-t-il de changé dans les mouvemens? Est-ce que tout à Theure les mêmes vibrations n'avaient pas lieu? est-ce que votre oreille , et les nerfs qui aboutissent à votre tympan pouvaient se refuser aux pressions de Pair? Non ; tout le service se faisait au logis , mais le maître était ailleurs.

J'Irais loin en conclusions , si je voulais : je me contente d'une seule pour le moment. Le mouvement et la sensation sont deux faits correspondans , mais entièrement distincts , puisque cette coiTespondanee même n'est pas absolue , universelle.

Et qu'on ne dise pas que je viens de parler d'une exception. Je n'ai pas cité la mort d'Archimède , j'ai pris exprès le même fait dans nos habitudes journalières : or ce fait se reproduit à chaque instant de notre vie ordinaire. Que d'objets devant nos yeux , que nous ne voyons pas! que de bruits autour de nous , que nous n'entendons pas ! toutes choses, que« selon les lois bien connues du mouvement, nous devrions voir et entendre.

Ainsi, la sensation n'est pas dans les organes; il n^y a dans les organes que du mouvement. Ainsi il faut effacer de la langue une foule d'expressions vicieuses , que de mauvais systèmes ont introduites, et qui ramèneraient à leur tour ces mauvais systèmes: car tel est le danger de l'usage : avant que Terreur soit reconnue, il a consacré les mots qui l'exprimaient

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comme vérîlé ; et quand Terreur est évanouie , les mois restent, et semblent encore représenter quelque chose. Dans le temps où l'on s^imaginait que les qualités des corps étaient je ne sais quoi de superposé" à ces corps, qui s'en détachait , passait à travers nos organes, et venait se loger dans Tesprit, ou s'y appliquer comme des formes sur une cire molle, speciesexpressœ corporibus , et anima inipressœ , le mot chaleur pouvait signifier à la fois ce qu'il y a dans le feu, dan« la mtiin que j'y présente, et dans moi qur me sens ranimer : alors les organes transmettent les sensations n'était pas une façon de parler ridicule : alors on pouvait admettre des sensations perçues et des sensations non perçues s la philosophie doit au-^ jourd'hui dépouiller ce vieux langage ; c^est la robe de Déjanire, elle consume le corps qu'elle habille.

4* Ainsi, pour finir, nous n'expliquons ni la sensation par le mouvement, ni iTiomme par la sensation. Par le sentiment seul , l'homme est tel que Dieu le fait; par la sensation, il est teî que le monde extérieur le façonne : lessentim#ns sont son essence , les sensations sa vie. Et s'il était possible de concevoir l'être humain, devenu après la mort pure intelligence, sans aucune communication avec lé monde matériel ; ce qu'il apprit par les sensations irait touj[ours s^afTalblissant en lui et finirait par disparaître, tandis que ses sentîmens, p fus concentrés , s'exalteraient peut-élre jusqu'à l'infini. Aussi voyez pourquoi l'Elysée des anciens , le Walhalla des Scandî-navos, lo paradis de Mahomet, et en général toutes^

lès descriptions de la vie à venir nous paraissent si faibles, si fausses même. C'est parce qu'elles ne sont faites que pour les sens. Combien au contraire Féné« Ion nous touche et nous semble vrai quand il compare le bonheur des justes, dans son éternelle durée, au sentiïnent si vif mais si rapide de la joie d'une mère qui revoit son fils qu'elle croyait mort.

Ici finit Faction de Dieu sur nous ; nous allons voir tommencer la nôtre. Tels sont les élémens de nos pensées , c'est-à-dire , les matériaux sur lesquels nous sommes appelés à travailler. Les distinguer, les fixer, les mettre en ordre, les assembler Ou les désunir , les tlasser selon la nature ou selon nos caprices , voilà l'œuvre de la vie entière. Là sont toutes les misères de l'ignorance, tous les égaremens de la folie , toutes les créations du génie , conune dans un clavier sont toutes les discordances avec tous lès trésors de l'harmonie. Voyons par quels secrets l'homme opère sur ce qu'il a senti, quelles puissances il miet en œuvre, {>our en faire sortir , à son insu peut-être , tant Aé merveilleux produits.

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