DEUXIÈME PARTIE
Cet être, cette substance , loi, destin, nature, Dieu, univers, comtne vous voudrez l'appeler, possède la plénitude, la réalité de Tétre, mais il n'en manifeste que des apparences. Susceptible de toutes les manières d'être à la fois, il se développe dans le temps et dans l'espace , par des pensées , des sentimens, des formes, des mouvemens.. Rien de tout cela n'est lui ; c'est un reflet de son étemelle , de soa impénétrable essence. L'étincelle qui brille et s'éteint, Teau qui monte dans l'air et s'évapore, la feuille qui verdit et se fane, le corps organisé qui croit et se décompose , poussière qui retourne à la. poussière, l'homme enfin qui vient sentir, raisonner,, se souvenir, oublier et disparaître : toute cette fan* tasmagorie qui passe, passe sans cesse, néant qui succède à un néants ombres qui se perdent dans des ombres, ce n'est rien, rien du tout, to [iri ov. L'être est un , Têtre vit en lui-même, par lui-même : seulement c'est dans ces rêves qu'il se contemple.
Nous ne réfuterons pas ce système : tout en admirant l'effort de pensée qu'il fallut pour l'enfanter,, n&us plaindrons l'orgueil qui s'en contenta. Nous ferons observer seulement qu'il est impossible d'en faire sortir la moindre conséquence pratique. Si moi-même, qui me croyais un être ; je ne suis qu'une apparence de l'être, tout ce que je croyais être mien est le produit, l'œuvre, que dls-je, l'expression même de Tinfini : adieu ma liberté, ma raison, ma conscience ; plus de vertu » plus de vice : rien à faire, liemà attendre. Je ne suis rien. Ex nihilo nihil.
a4S JPHIJUOSOPHIE»^
§• 3. Système des atomes.
Autre coup de sabre sur la difficulté que nou» venons de poser.
Vous avez dit , Xénophane , que le multiple n'est pas ; moi , Leucippe , c'est l'unité que je nie.
Tout est composé : il n*y a d'infini que le nombre. Voulez-vous arriver à l'origine des cboses? Décomposez.
Et voilà mon philosophe qui frappe , qui b]:ise ,, qui réduit en poussière; puis souffle , souffle encore, sépare, volatilise toutes les parties de l'univers, en poursuit les moindres parcelles jusqu'aux dernières limites de l'espace; puis enfin , quand il ne peut plus défaire, s'écrie dans le vide : Â moi les atomes l Quel olympe et quelle divinité !
Les atomes, nous en avons parlé : nous ne con-. testons point leur possibilité ; nous nous contentons de dire que nous n'y croyons pas. C'est du reste une des plus belles inventions de l'esprit humain : et si^ Leucîppe en eut la première pensée, Leucippe est un grand homme. Mais le grand homme va dispa-r raitre, si nous contemplons l'usage qu'il a fait de son, œuvre.
A^oilà les atomes dans le vide. Qu'est-ce que le vide ?
C'est ce qui n'a ni haut ni bas , ni centre ni circonférence, ni gauche ni droite.
Or , ces atomes sont innombrables : car si vous
DEUXlàMS PA11T1£. iig
songiez seulement aux êtres tels qu'ib sont dans leur état composé ^ que dis-je? seulement à une classe d'êtres, aux grains de sable, par exemple, votre imagination reculerait épouvantée devant leur multitude. Que serait-ce si vous pensiez aux éléméns dont ces grains de sable sont composés, aux élémens de tous les êtres , aux atomes ! rien que les atomes que contient une feuille de rose sont incalcttla)>les.
Eh bien , de ces atomes , Fun n'est pas l'autre ; Fun n'est donc pas où sont les autres ? il faut donc dans le vide des localités diverses, haut et bas, droite e( gauche , ete« ?
Première contradiction, ou, si l'on veut, première énigme. Ce n'est rien : il vous faut du courage pour me suivre.
Pour que l'un de ces atcmies ne soit pas l'autre ,, il doit avoir un caractère distinctif • Qr, Tatome , c'est le point mathématique sans longueur, largeur nk profondeur , puisqu'il est indivisible* Sauriez-vous , dans votre pensée, distinguer deux de ces points?' non. C'est égal : distinguez-les.
Il faut que le monde commence : mettons ]es atomes en mouvement*
— En mouvement ! mais le moteur ?
— La nécessité. Le mouvement est essentiel^ aux atomes.
— Enigme.
Le mouvement est incompréhensible , impossible même sans direction. Dans quel sens se meuvent les atomes ?
iSo rHIL050PHIff.
-^ £n ligne droite.
— ^ Pas de ligne droite setns un point de départ et un point de tendance. Et comment concevoir cela dans le vide ?
— Concevez.
-^' Tous &e meuvent-ils dans le même sens ?
-** Non y cair il faut qu'ils se rencontrent ; il faut donc , ou que les lignes droites se croisent , on qu^tl y ait quelques ligues courbes^ Clioisissez.
--^ L'un et Taulre est absurde.
-^ Ils se rencontrent et s'unissent.
— Comment , puisqu'ils sont sans parties ?
-^ Us ne sont pas sans figure t les uns sont ronds , d'autres triangulaires , d'autres^. •••
— Des figures sans parties ! un objiet rond « sans que la ligne de circonfér«nc& soit autre #hose que le point central : sans que cbaque point du rayon soit séparable des autres points ! un triangle dont chaque angle serait la même cbose que les deux autres î et Ion se moquera de celui qui croit à la Trinité ! L» Trinité, chose tout intellectuelle,, taudis qu'il s'agit ici d'un c^jet matériel i Quand on nous parle de la Trinité, on ne nous dit pas que chaque personne ait }xne figure qui soit la sienne et pourtant celle des autres ; c'est un mystère qu'on nous propose , et non , comme ici , une sottise qu'on nous ordon*ne de^ croire.
— M'importe ; croyez.
— * Ces atomes se rapprochaient-* ils de toute éticc^ nité ?
DEUXIÈME PARTIB*^ 25b
— Il le faut bleu , puisque le mouvement leur est essentiel.
— Pourquoi donc le monde n'est-il pas éternel ?
— Parce que bien des combinaisons ont précédé celle-pci. Les atomes ont entre eux des affinités...*
— Je ne comprends pas.
— n'importe : les atomes ont entre eux des affinités relatives : tous ne conviennent pas à tous. U faut bien des essais avant qu'une fusion d'atomes homogènes puisse s'opérer et produire un être. CeuZ| par exemple , qui devaient s'unir pour composer une goutte d'eau, un rayon lumineux ^ se seront cherchés pendant des siècles dans l'immensité ; car le temps ne coûté rien à qui se propiène dans le vide , et je puis imaginev autant de siècles que je suppose d'ato-* mes. Il ne pouvait rien résulter du concours d'atomes hétérogènes, de ceux, par exemple, qui contenaient des principes de végétation, avec ceux qui contenaient des principes de pensée*.
— De pensée ! il y a donc des atomes qui pensent?
— Peut-être la pensée est la propriété d'un atome resté seul ; peut-être n'est-elle , comme tout le reste,, qu'un produit d'atomes plus subtils, rapprochés et restés ensemble.
— Bien : je comprends ces vers de Molière :
Est--il de petits corps un plus lourd assemblage , Un esprit composé d'atomes plus bourgeois ?
mais quelle loi présidait à tous ces essais ? pourquoi long-temps inutiles , et une fois productifs? pourquoi
!àS% PHILOSOPHfK.
le Jésordre pendant des myriades de siècles , l'ordre après ?
-« L'ordre ! et qui vous dît (ju'il y ait de l'ordre ? Cette combinaison , que nous appelons le monde , n'est que d'un moment : elle s'est rencontrée , parce qu'elle était possible : elle disparaîtra^ parce que d^autree sont possibles à leur tour.: Qu'est-ce que cinq , dix , vingt mille ans de permanence , de fixité , qui après tout n'est qu'apparente, en comparaison de cent milliards de siècles avant et après ? 1* ont arrive parce que tout peut arriver : une seule loi détermine Téternel mouvement des atomes : la nécessité.. Une seule règle leurs combinaisons infinies : le basard. «Donnez-moi un levier et un point d'appui , disait le plus grand pbilosophe des temps 'modernes, et je ferai mouvoir le monde. » Donnez-moi, pouvons^ nous dire à notre tour, de l'espace et des années tant que j'en voudrai; et de plus, trois mots, la nécessité, le hasard , le possible ! alors, j'explique tout#
— Oui, vous expliquerez tout^ excepté ces troi& mots : cai: ou ils sont vides de sens , et alors c'est un» fantôme qui vous échappe ; ou ils ont une signification précise , et alors c'est un rocher qui vous écrase, et qu'il fallait ne pas toucher.
Nécessité t c'est ce qui doit être ; et certes, quelque chose doit être, puisque quelque chose est. Mais ce qui est nécessaire est un , car si vous dites deux ^ vous admettez inévitablement un rapport entre ces deux^ par conséquent une loi, et alors c'est la loi qui est i^écess«^re, et npn ces deux, êtres. Dès qufi
Deuxième partib. k&3
Vous ôlez l'unil^, tous admettez la déjj^ndance. Vos atomes et voire yide ne sont donc pas nécessaires t tous sont subordonnas à une loi, à des conditions d'être. Et ces conditions , qui les impose ? et cette loi, de qui«st*eUe la volonté? elle est aveugle, ditesvous. Quoi , sans sagesse , elle fait l'ordre ,' ou si Voù* voulez , l'apparence de Tordre ! sans inteUigence , (èWt fait les êtres intelligens ! sans mobilité , sans succès^ sion , elle produit IMternel cbangemei^t , l'éternelle duréel n'estHse pas toujours le même mystère^ l'unité enfantant le multiple ? mystère auquel vous ajoute^ celui de la stupidité produisant la raison ^ sans parlei' des inconcevables contradictions que nous Venons dé parcourir. Oh ! s^il en coûte 2u génie bumain queU ques efforts pour se détacber ttes entrayés du bon sens , comme, une fois le lien roinpu^ le souffle de son orgueil l'emporte avec rapidité dans la région des extravagances !
Qu'est-ce que le hasàtd ? six lettres , et riien dd plus. Entourés d'efiTets dont la eause nous écbappe,' il nous fallait un mot pour exprimer ces liaisons inconnues , afin de les distinguer de celles que notre esprit peut saisir. Il «est si pénible d'avouer son ignorance ! une \dée manque : vite un Assemblage dé syllabes pour combler ce vidci Nommer ce qui n'est pas, c'est en faire ce qui en* Puis ce fantôme Va grandir : la fouie se prosternera devant l'autel du Dieu inconnu , et ce culte aveugle dispensera de la ré^ flexion , de l'expérience ! il est si difficile d'étudier , Ai commode de croire ! Hasard ! divinité des sots ,
S54 Ï'HILOSOPHIÉ.
dont la paresse et la vanité sont les prêtresses , le sage traverse ton temple avec mépris , tandis que le sophiste se cacbe dans ta statue pour prononcer des oracles.
Enfin ;, qui sondera les profondeurs du possible ? peut-on asseoir un système sur une expression pareille ? Il me semble voir un enfant qui , les yent bandés , cberche à saisir entre ses deux doigts le papillon qui voltige dans un jardin. Qu'est-ce que le possible ? je demanderais plus volontiers : qu*est-*ce que l'impossible ? car on pourrait répondre : c'est le contradictoire. Ainsi le fait d^une existence queU conque 9 une fois constaté , détermine l'impossibilité de son contraire. J'existe; donc il est impossible que je n'existe pas. Le soleil est sur l'horizon ; donc il est impossible qu'il éblaire mes antipodes. Ici le mot possible devient ridicule ; son acception s'évanouit dans la certitude , et l'on me permettra de rire quand j'entendrai un philosophe m'assurer qu^ ce 'monde était ppssible, puisqu'il existé , ou qu'il existe parce qu'il était possible» Mais si nous osons regar* der dans l'avenir^ ou, ce qui est la même chose, loin de nous dans l'espace , la carrière du possible est ouverte , courez : mais où allez-vqus ? Tout est possible , dites- vous , et.il se peut faire qu'à force de jeter pêle-mêle les vingt-quatre lettres de l'alphabet , on parvienne à force de chances à composer riliade tout entière. «Si l'on venait, dit Fénélon, me faire un pareil conte, je ne me dérangerais pas d'une ligne pour aller vérifier l'imposture. » Eh bien ,
t)EtJXlÊME PAnTIB. a55
Tunivets esltoui autrement merveilleux que rilla^e: les combinaisons des élémens y sont dans la proportion du nombre de ces ëlémens : car ai dans vingtquatre caractères vous trouvez assez de comlùnaisons pour exprimer toutes les pensées des hommes passés, présens, et à venir, ce qui est tout autrement effirayant que la composition de l'Iliade , que sera-ce, lorsque vous songerez à la multitude des atomes? Qu'est-ce que vingt-quatre, comparés i ce nombre , quand ceux que renferme une seule feuille de rose, comme nous l'avons dit, épuiseraient voire arithmétique ? et si je refuse de croire qu'un petit volume soit ou puisse être le produit d'un jet de ca ractères, que dis-je, si je refusais de le croire pour un seul de ses vers , croirai-je à la création de l'univers par un agencement de chances possibles ? de pareils calculs n'ont d'autre mérite que d'épouvanter l'imagination , sans le moindre profit pour la raison. Ils ressemblent au récit de ce missionaire qui disait à des paysans : « Mes frères , voulez-vous savoir ce que c'est que Té ter ni té? figurez- vous une boule de fer , cent millions de fois plus grosse que la terre : figurez-vous une mouche qui viendrait, tous les cent millions de siècles , effleurer une seule fois en passant celte boule avec son aile : eh bien , lorsqu'à force de l'user ainsi par le frottement , elle serait parvenue à réduire la boule en poussière , ce ne serait pas encore un demi-quart d'heure de l'éternité. »
Savaient-ils après cela ce qu'était l'éternité ? pas
^5é l»HILDSCÊtttâ;
^lus que ïe missionnaire, s'il croyait à rexaciitude de sa métaphore.
Reposons-nous : te cercle des erreurs est parcouru : il ne nous reste plus qu'à poser des faits incontestables , des faits principes^ Au milieu même des égaremens de la raison , nous avons remarqué quelques découvertes utiles , quelques déductions sages ; nous en profiterons pour accroître le nombre des vérités , pour perfectionner leur enchainementi