DEUXIÈME PARTIE
Tëcouter quand elle dit : assez. Et elle le dit inévitablement quand la fatigue arrive , quand le désir semble s'éteindre. Malheur à celui qui stimule ses organes pour leur demander un plus long service , ou les engourdit pour en obtenir un plus long re» pos! L'abus porte avec soi sa peine, et une peine active , prochaine , car la sagesse du Créateur a voulu que le mal dans ce cas suivit immédiatement l'infraction de la loi , afin d'ôter à Fhomme Texcuse d'icnprévoyance. Trop de sommeil; engourdisse- XMent , somnolence : veille trop prolongée ; insomnie : débauche de table ; indigestion.
Namque inamarescunt çpulae sine fine petitae, Illusique pedes vitîosum ferre récusant Corpus.
Fuyez donc les excès en tout : abstenez'vous de fatiguer un organe, dd le développer même aux dépens de tous les autres. YousTirrilerez , vous l'userez avant le temps, et quand il ne pourra plus vous être utile, les autres , engourdis par une longue inaction , n'auront plus le ressort nécessaire pour vous rendre le service que vous attendiez d'eux. Ainsi Thomme sédentaire , soit qu'il fatigue son cerveau parla pensée, ou son estomac par la nourriture , qt|au4 vient l'époque où tout travail le rend mals^4e ) celle où tout aliment l'étouûe, si son médecin lui recommande rexerciceetU promenade, n'a plus de ja^nbes pour marcher, de poumons pour aspirer un ^i^ libre et pur, pa^rce qu'il n'a plus, grâce à L'habil^^(^ du re-
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pos, que des mnscles sans soupleisse, une poitHnè sans énergie. Il lui faut des voitures à coussins moelleux, à soupentes flexibles, une nacelle qui glisse doucement sur une eau paisible : encore icraint-il la fratcbeur du matin, Tardeurdu midi, les piquûreS des insectes ^ et l'éclatante lumière dû jour. Il lui faudrait un monde fait pôiir lui seul , pbrce qu'il n'a pa^ isu se faire pour le monde.
Il en est de même de celui qui exerça les forces musculaires aui dépens dii système nerveux. Il sait bondir coilime un lion ^ grimper aux arbres cobime un singe, ou plonger sous les rivières ËOnime nii brochet : mais à quoi pense-t-il ? que vient-il faire dans la société de ses semblables? qu'â-t-ilà leur dire, quand il a raconté sa cbasse du matin , son combal de de la veille? rien ; il s'endort. Excellent manœuvre, sot électeur, il ferait mieux de fabriquer l'urne que d'y déposer èori vote. Il né Voit dans nos mbnumens que des masses dé pierre , dans nos tableaux que des couleurs, et danà tios litreé que des feuillets couverts de basane ou dé maroquin. C'était un pauvre bomme qu'Hercule , quoiqti'il ait étranglé le lion de Némée , séparé des montagnes , et nettoyé les écuries d'Ail' çias.
Aussi voyez Thorrible difficulté qu'éprouve le t6* buste habitant de nos campagnes, lorsque l'ayant appelé sous les drapeaux , vous voulez lui apprendre à lire. C'est un travail beaucoup trbp compliqué pour son faible cerveau , il aimera cent fois mieux emporter une redoute qu'assembler des syllabes;
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Exercez donc également tous vos organes, pour avoir i votre disposition toutes les ressources de la pensée. Mais ici commence un ordre de devoirs qui demande quelque attention; car il ne s'agit plus seulement d'écouter la voix de sa conscience pour s'abstenir, il {aut étudier pour agir , et apprendre à connaître son organisation pour la diriger à son gré.
Le yviùBi aeavzov est juste au physique comme au moral : c'est le meilleur- préservatif contre les erreurs des charlatans, comme c'est une garantie contre les sophismes; et les sages médecins recommandent cette étude aussi bien que les vrais philosophes.
Observez votre tempérament : les mêmes exercices ne conviennent pas à tous , non plus que les mêmes alimens , non plus que les mêmes localités. Tous ont besoin de mouvement , car le mouvement c'est la vie. Hais le tempérament bilieux , dans lequel toutes les fonctions s'exécutent avec rapidité , réclame un exer* cice lent et modéré : des mouvemens continuels, vifs^ violens même quelquefois , un grand développement musculaire conviennent au lymphatique , naturellement enclin à l'indolence, à l'apathie. Le tempérament sanguin, dans lequel la vie surabonde , et semble se concentrer dans le système nerveux , exige de fréquens exercices, une agitation extérieure perpétuelle, mais sans violence, sans efforts musculaires : ce n'est pas pour les hommes de cette espèce qu'on a inventé les voitures, les lits de repos , les gondoles : qu'ils marchent , qu'ils aillent à cheval ou dans des charrettes 9 s'il le faut; qu'ils s'agitent jusqu'à la
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sueur , qu'ils appellent au-dehors cet excès <le force qui les domine et les use en-dedans. Nous leur conseillons la fatigue comme au bilieux le repos : nous leur défendons les boissons excitantes comme nous les ordonnons aux lymphatiques. Nous les chassons de leur lit, de leur cabinet, de leur .salon, dans les champs^ dans les bois ; nous leur disons : travaillez , pensez, exercez le cerveau, mais en marchant, mais en exerçant les jambes : et surtout, quand vous aure< assez médité, songez à votre estomac, et ne songez qu'à lui ; plus de livres , plus de rêveries scienti* fiques ou littéraires, plus d affaires qui tourmentent, qui fatiguent. Reposez-vous , causez , jouez avec des enfans , dissipez toute idée sérieuse , en attendant l'heure du sommeil, que surtout vous ne devez pas reculer dans la nuit, car les premiers rayons dû soleil doivent vous éclairer debout, respirant l'air put du matin, avant de reprendre vos travaux de la journée.
Cette étude une fois faite , profitez-en ; craignez les séductions de l'exemple et sachez résister quand il le faut. Réglez vos travatix et vos plaisirs sur vos besoins, sur vos forces, et non point sur le désir d'imiter, sur la crainte de déplaire. Fuis choisissez le temps de vos exercices t jamais de fatigue musculaire pendant la digestion : dans Thomrne sain , ce travail intérieur exige une douce promenade, une conversation facile à suivre , les mouvemens réguliers et cadencés de la marche ou de la lecture à haute voix ; dans un corps affaibli , le repos , l'immobililé ,
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ioiaîs non pas le sommeil. Jamais d'exercices actifs dans un espace étroit^ ou dans l'air humide de la nuit: ti'est aprèé le travail du cerveau , c'est avant Celui de l'estomac qu'il est bon de courir, sauter, monter à bheval. Ce dernier exercice surtout, mélange d'action et de repos , convient à tous les tempéramens : il en est de même de la natation, qui développe les jForces sans les dépenser, à cause du milieu dans lequel on s'agite. Heureux celui qui peut disposer à kon gré des divisions du temps , des momens du travail et du repos ! Heureux celui qui poissède Vauream mediûcritatem assez pour échapper aux exigences dii i^rand monde et aut impérieuses nécessités du travail qui fait vivre ! Mais à|>rès tout , quel est l'état sanè compensations? quel est Fhomtne qui n'a pas une heure à lui? Lé pauvre a, comme le riche, son somtneil , son pain , l'eàù du fleuve , l'air de là campagne, 8à place au soleil. Si au lieu de tendre la thain dans nos sales carrefours , le mendiant avait le courage de travailler à la terre , il aurait plus dé santé , moins de vices. Car les souillures du corps ne tardent jamais â borrbmpre l'âme; soyez sûr que l'homme négligé danâ sa personne l^st toujours dans sa conduite.
Enfin ce qui rehausse à nos yeux l'importance des soins que le corps exige, c'est qu'appelé ati titre dé père, et par conséquent aux fonctions d'instituteur^ l'homme ne saurait apprendre de trop bonne heure & diriger sa propre santé, puisqu'un jour il sera responsable de celle d'un autre , et que dans cette partie de l'éducation , comme dans toutes , l'exemple sera
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plus puissant que les préceptes. EtudUz donc la phy** siologie dans les livres , dans Texpérience des sages', et surtout en vous-mêmes , et sachez profiter de vos découvertes comme de leurs leçons.
S 2. Exercice de V intelligence*
Toutes nos facultés sont bonnes, utiles; Dieu n'a rien fait en vain : n'en laissons donc dépérir aucune » car elleâ se prêtent un secours mutuel.
Habituons - nous de bonne heure , exerçons-nous fréquemment à soutenir notre attention : cette opéra*tion^ avons-nous dit, est la plus simple de toutes, et renferme le secret des autres. Quelque puissante que soit en nous la faculté d'abstraire, elle s'use bien vite , faute d'aliment. La solitude , la médita* tion sont des moyens ezcellens de l'entretenir : rien de plus funeste à l'esprit que la dissipation ordinaire de la société : il n'y a pas jusqu'à cet échange continuel d'idées , même entre les habiles , même sur de graves sujets, qui n'ait son inconvénient pour la pensée. L'homme de génie fuit habituellement le monde ; il y perdrait sa force : et c'est peut-èftre son isolement qui lui donné tant d'avantage quand il parait au milieu de h^^ semblables. Il est mattre de tous les esprits parce qu'il est maître du sien. La conversation est une sorte d'anarchie , où chacun , régnant à son tour , ne règne qu'un moment , et tombe à chaque instant dans un nouvel esclavage. Nous devons n'en faire qu'un délassement, quand elle est frivole,
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quW moyen d'instruction , quand elle est sérieuse ; mais gardons-nous d'y dépenser toute noire vie, toute l'activité de notre esprit : éparpiller ses. idées , c'est détruire la force qui les produit.
Nous saurons donc , même dans Texistence la plus agitée, la plus mobile, nous réserver des lieux de retraite, des points de repos pour nous recueillir , ^t penser seuls à un seul objet. Songeons que Tattention, c'estla volonté, que la volonté, c'est l'homme tout entier; et que celui qui écoute- tout, parle de tout et vit avec tous, finit par lessemblérà tout le :monde , et n'est plus lui-même.
Parla même raison, exerçons notre jugement:
habituons-nous à ne voir dans les rapports que ce qu'ils sont , non ce que. le langage ou l'a société nous les, présentent. Pour arriver à celte heureuse indépendance, gardons-nous de n'écouter qu'un avis, de ne voir qu'un côté des objets. Ce n'est point exercer .son jugement que de lire tous les matins le> même journal , de fréquenter continuellement les mêmes ■personnes, de faire tous les jours la même chose-. Peu. d'habitudes : les habitudes altèrent la liberté , en tournant sans cesse les pensées du même c6té. Laissons la routine aux esprits faibles , les idées fixes aux orgueilleux : le sage doit savoir^ changer d'avis, quand il en trouve un meilleur , accorder son estime à celui qui s'amende , la retirer à celui qui se désho^ nore. Arts, sciences, intérêts civils ou domestiques^ politique , littérature , viennent continuellement jeter des procès « des questions à résoi^dre ,^ au pied
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du tribunal pu siège la raison. Qu'elle sache cour, server rimpartialilé du magistrat , et surtout ne quitte. pas son siège, pour se jeter ^ comme une folle, au milieu des partis qui la tirailleraient de toutes parts. Son rang est difficile à maintenir^ sans do^ite; mais avant de s'élever à la dignité de son caractère Je magistrat a bien long-temps étudié les lois , comparé les^ textes, discuté les avis des jurisconsultes : il sait ju« Çer, parce qu'il a confronté des milliers de jugement souvent contradictoires. Ecoutez donc long-temps aussi les avis opposés : faites-vous lentement vos opinions personnelles; mais surtout, bien loin de le$, lancer comme d'irrécus^Ies arrêts , préparez-vous toujours à les modifier, à les changer peut-être, car, qui peut se flatter d'en savoir s^sez pour n,e plus apprendre, d'être assez résolu pour ne jamais se contredire ? C'est donc ici, comme partout ailleurs, entre, deux écueils qu'il faut passer. Ordinairement nous nous heurtons contre tous deux : d'une part, ixous. ne jugeons pas assez par nous-mêmes : de l'autre > nous décidons de tout comme si nous avions tout dé-, couvert. Nul doute que ces excès dépendent l'un de l'autre, et que plus de solidité dans nos jugemeos amènerait plus de circonspection dans notre langage : car celui qui sait beaucoup 9 est convaincu qu'il est bien difficile de savoir ; il décide peu, parce qu'il est bien moins confiant dans ce qu'il connaît qu'épouvanté de ce qu'il ignore. Respectez le silence d'un homme pareil, quand vous avez le bonheur de le rencontrer : mais s'il affirme , croyez à sa parole , car
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il n afiSrme qu'à coup sûr. Par eietnple , dans yoire intérêt , pas de présomption devant lui ; il vous [)ren« drait en pi lié : ne soyez pas la dupe de sa réserve^ quand il se dispense de combattre vos opinions hasai*^ dées : il ne se tait que pour vous engager à vouslaiie*. Ne vous contentez pas des rapports qui s'offrent à vous : essayez-vous souvent, et long-temps, à sup-^ poser les faits avant de les conoaUrc , avec la res^ trie lion , bien entendu, que vous ne prendrez jamais vos hypothèses pour des réalités , et en vous eiSbr*^ çant, autant que possible, de rattacher vos conjectures à des analogies. Quand on nous parle 4'une personne inconnue, nous lui donnons sur-le- champ une physionomie , des traits que son aspect démen*^ tira peut-être : les lieux que nous allons visiter,,, qeux qu'on cite autour de nous dans les livres , dans^ les conversations , nous les voyons : il est naturel de les voir ; et il y a un art de les bien voir. C'est ainsi que Schiller , qui n'alla jamais en Suisse , a si bien représenté dans son Guillaume Tell les mœurs, le cli- .mat et les localités helvétiques : il avait créé la Suisse dans sa pensée. Faites de même pour les choses à^ venir : rassemblez des analogies , concluez des résultats. C'est ainsi qu'on apprend à raisonner, qu'on dpnne un sens au mot expérience. Car l'expérience ne consiste pas seulement à avoir beaucoup vu , mais à s'être Içng-temps identifié avec les faits , en les produisant , pour ainsi dire, de concert avec la pâture. Tel homme a plus d'expérience à trente ans. qiie beaucoup d'autres à soixante ^ garce qu'il compo-
sait en observant , parce qu'il faisait , comme dit la logique , de la synthèse en même temps que de Fana* lyse. Gardez-vous donc de négliger les sciences du raisonnement , les mathématiques , par exemple. Leur influence sur la rectitude de l'esprit est incontestable : non qu^elles donnent plus de justesse dans les idées, non qu'elles redressent un esprit faux; mais c'est qu'elles exercent admirablement la pensée en n'occupant , par leurs abstractions stériles i que la faculté qui raisonne : c'est qu'elles fixent l'attention sur un seul objet , qu'elles déterminent irrévocablement le point de la question, le but où elle tend, les moyens à employer pour y parvenir , et forcent l'homme distrait de marcher sur une seule ligne, sans divagation , sans préoccupation ultérieure. Ce n'est pas sans raison que Platon avait écrit sur la porte de son école : ovSsiq ayewfx^rpyjToç tiaixtù.
Tous ne peuvent pas , dire2.-vous , consacrer à cette science des momens assez nombreux pour recueillir les fruits de son étude. Aussi nous ne faisons de cette observation qu'un conseil , non pas un précepte. Il est mille moyens d'exercer son raisonnement, pour tout homme et à chaque instant de la journée. Nous plaignons celui qui ne veut savoir que par ses yeux. Voyez -vous cette voiture emportée d'un mouvement rapide? Il y a là bas , sur la route qu'elle parcourt , deux hommes , dont l'un s'est retourné longtemps d'avance pour la voir et s'en garantir ;rantre suit tranquillement sa marche , et sans regarder. derrière, s'écartera quand il en sera temps. Le premier