PREMIÈRE PARTIE. ai
d'être ; distinguer , par exemple , son mouvement de son repos , et le moment où elle végète sans alimens de celui où elle végète par la nourriture. Bornons- là , si vous voulez, l'aclion^de son intelligence ; c'est bien peu, mais c'est quelque chose. Et il nous semble qu'on ne peut lui refuser cette misérable pensée sans lui refuser toute espèce de sentiment; car une sensation qu'on ne distinguerait pas d'ui\e autre serait, pour me servir de l'expression que j'ai condamnée , une sensation /lo/i /perçue, c'est-à-dire, upe sensation rao^ sentie^ c'est-à-dire, r/e/i,
^oiis les avons vus , nou3 les avons étudiés , ces malheureux Crétins , ces pauvres idiots que l'on dit privés de toute action de la pensée , et bornés à la capacité de sentir. Sans doute , impuissans contre la nature et contre les hommes, ils ne peuvent lutter* comme nous avec les sensations pénibles , avec les sentimens douloureux. Leur sensibilité , que n'a point exercée une intelligence capable de la régler, occupe une ci grande placç dans l'expression de leur vie intérieure , que nous autres logiciens, accoutumés à ne voir la pensée que là où retentit la parole , nous proclamons témérairement qu'ils ne pensent pas. El que font-ils donc , quand ils viennent frapper à la porte hospitalière , et s'écartent de la maison qui se ferma devant eux ? Que font-ils, quand, par un long détour, ils vont gagner le pont , au lieu de suivre la chèvre qui passe le torrent sur un tronc d'arbre renversé? Que font-ils, quand ils préfèrent au cruti^r 4u voisin le florin du voyageur ; et quand , au sou
de la cloche, ils se traineat à l'église, ëcontent le$ chants religieux , et se prosternent ?.. Ce qu'ils font , je vais vous le dire : ils comparent , ils se souviennent, ils jugent , ils imaginent ^ ils raisonnent. Oui , ils rair sonnent; j'en suis plus convaincu que de la réalité du sorile que Montaigne fait faire à un renard , et que vous admirez. Ils raisonnent, ou vous ne raisonnez pas , vous : car votre raison s'exerce par la même opération, et se manifeste par les mêmes moyens. Seulement elle emhrasse plus d'objets, et, plus libre dans son allure , elle va plus vite et plus loin. Mais il y a plus de distance encore du Crétin à l'huître , que de vous au Crétin.
Non , on ne peut sentir sans penser.
Qu'est-ce que penser? c'est : être attentif, comparer, se souvenir, rappeler, percevoir des rapports , ^n créer de nouveaux, raisonner, refléchir.
Nous allons parcourir toutes ces opérations *.
Retournons à l'enfant qui vient de naître, et montrons en lui l'exercice de toutes les facultés , l'essai de
* Nous ne ferons point de $ystémç des opérations de la pensée , des facultés de Tâme : nous ne discuterons même pas ceux qui existent; cet ouvrage n'est point un ouvrage de polémique, mais de théories. Nous réservons cet examen pour notre cours oral.
Nous nous contenterons de dire ici qu^on bon systémei des facultés de Tâme, si toutefois il est utile d'en faire un , sera impossible tant que le sens des mots ne sera paS inieux fixé qu'il i^e Test, Nous n'ei^ donnerons qu'une seule preuve.
M. Laromiguiere , à qui la philosopLie est redevable da
FHEMIÈUE PARTIB. %ï
toutes les. opérations, dont le développement sac* cessif peut l'élever un jour au premier rang des ia« telligences.
1 . Un petit nombre de sentimens, un grand nom* bre de sensations l'accueillent à son enti*ée daos )it vie. Il souffre , ou il se trouve bien ; il aime l'un de ces élats, et repousse l'autre; il craint ou il espère ; puis des formes, des couleurs, des mouvemcns, des lumières , des ombres , se croisent , se combinent à la fois devant ses yeux; des sons variés, mais confus assourdissent ses oreilles; des saveurs délicieuses, mais incompréhensibles, glissent sous sou palais , et des contacts froids ou chauds ^ des résistances solides, des enveloppes flexibles et moelleuses , de douces car resses, viennent tantôt heurter , tantôt effleurer le tissu délicat de sa peau. Il ne remarque rien, il neconnaît rien encore : mais attendez. Une clarté plus' vive (l'éclat d'une bougie par exemple) a frappé sa vue : ou bien c'est une douleur plus forte que toutes les sensations , qui s est emparée de lui. Il la re-
tant d'excellentes analyses , et surtout de Tesprit d* ordre qui préside à ses recherches, exclut Timagiiiation du nombre des facultés par la raison suivante :
ce L'imagination n'est que la réflexion lorsqu'elle com-^ bine des images : et la réflexion se composant elle-même de raisonnemens , de comparaisons , et d'actes d'attention ^ n'est pas une faculté distincte de ces facultés. »
Et si l'imagination , et si la réflexion étaient autre chose que ce que l'écriTain les a faites ! C'est ce que nom allon»-. examiner.
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marque , il s'y abandonne tout entier , il ne sent plus rien autre chose , il est attentif.
Cette attention, ce choix de la pensée, instinctif si l'on veut , cessera bientôt d'être involontaire : bientôt cette puissance q[ui fait l'homme , la volonté , dégagée de ses langes, se promènera seule , indépendante, au milieu des sensations et des sentimens qui se disputent ses regards. Et ne croyez pas qu'elle attende un pareil développement de la force physique. Du fond de son berceau, l'être faible dont les membres sont encore captifs peut déjà commander à la nature : il s'éveille y et fait rester dans sa mémoire l'image confuse qu'il vient de voir : il est dans l'ombre , et pense à la clarté qu'il appelle : il regarde^ il distingue la voûte arrondie et mobile sous laquelle il repose î voyez-le tourner les yeux vers la fenêtre , et contempler long-temps ce jour naissant, dont l'éclat n'éblouit point ses yeux : et sa mère , il la méconnaît encore, sans doute; il ne sait d'elle que le sein et la nourriture : mais déjà il observe , à part de toutes les autres, la forme qui se penche sur lui pour verser dans sa bouche les trésors de la vie. Laissez-rle croître encore quelques jours, et bientôt vous pourrez lui dire , avec le poète de Mantoue :
Incipe , parve puer , risu cognoscere matrem.
Je sais qu'il y a des gens qui ne verront là que de la poésie, c'est-à-dire, à leur sens, des chimères , car l'enfant et le maillot qui l'entoure , pour eux c'est
PREMlèhE PARTIE. i5
tout un : ce sont eux qui vous demanderont sérieusement si l'homme voit clair en naissant, et s'il a des idées avant de savoir parler. Laissons -les dire, et poursuivons.
Etre attentif, c'est isoler, par la seule puissance de sa volonté , un sentiment , une sensation , un rapport^ c'est-à-dire , une de ces innombrables manières d'être qui toujours se présentent réunies, et resteraient confuses si Ton ne pouvait les sépareK Etre attentif, c'est se livrer tout entier à une seule impression ; être attentif, en un mot , c'est abstraire.
L'attention est la clef de toutes les opérations, c'est le secret de la force humaine. Quand elle est faible , capricieuse, vagabonde, tout languit dans la pensée, tout se trouble : les sentimens s'altèrent à mesure qu'ils naissent , les sensations s'eâacent en même temps qu'elles se succèdent ; les conceptions les plus vives , les plus brillantes s'évanouissent sans laisser de traces. Maitresse d'elle-même au contraire , et capable de se posséder long-temps, elle s'empare d'un objet, elle le fixe en elle, ou plut6t l'identifie avec elle. C'est alors que ses produits nous étonnent , et nous apparaissent comme des prodiges : c'est alors que le génie, surpris lui-même d'avoir construit des merveilles avec un instrument si simple , répond à qui lui demande comment il a trouvé le système du monde : en y pensant*
Et que faut-il faire , pour posséder cette force d'attention qu'aucun obstacle ne rebute , qu'aucun travail n'épuise, qui , semblable au phénix de la fable,
a6 PHILOSOPHIE.
se renouvelle en se consamant F Que faut-il faire? une seule chose : vouloir.
Mais vouloir uniquement, vouloir avec persëvé* rance , avec obstination , avec la confiance du succès, vouloir avec tout soi-même , sans distraction , sans arrière pensée, sans faiblesse. <c Je veux apprendre, mais je ne peux pas» : dit l'écolier qui pâlit et bâille sur sa leçon. Je renverse la phrase , et je lui dis : tu peux^ mais tu ne veux pas. Tu ne veux pas, car tu re« gardes aussi souvent les marges de ton livre que les caractères qu elles entourent : tu ne veux pas, car au lieu de ne songer qu'aux idées, la seule chose qu'il faille retenir , tu t'arrêtes aux mots , dont tu murmures machinalement les syllabes insignifiantes. Et puis tu penses aussi que ta leçon est difficile, inutile peut-être ; et puis tu rêves à ce que tu voudrais faire en ce moment, à ce que tu ferais sans doute si ce livre fatal n'était pas là. En un mot que te manque -t -il ? d'être attentif; de vouloir. Chasse toutes ces distrac* lions : ne regarde rien, que ton livre; et dans ton livre, que les mots, et dans les mots^ que leur sens : sois un instant l'auteur que tu étudies, fonds ta pensée dans la sienne , tâche d'oublier tout le reste , toi-même , un moment, un seul.... tu l'as fait : tu sais ta leçon.
Alexandre enfant s'est dit : «r Je renverserai l'empii'e des Persans » • Toutes ses études, tous ses projets ont pris la direction de cette pensée puissante. Alexandre piouiTa sur le trône de Darius.
Un Génois a dit en regardant l'Atlantique :« Là-bas, fc par-delà ces mers, il doit exister un monde. Je