PREMIÈRE PARTIE
ce veux l'aller découvrir >>.... Il l'a dit long-lemps , il Ta dit partout , jusqu'à ce qu'on l'ait cru. Puis il est parti , et l'Amérique esc sortie du seia des eaux. Dieu jurait plutôt créé un monde que de laisser sans résulr ^t cette infatigable I cette immense volonté.
Feu d'hommes , sans doute , sont capables d'une pareille énergie. Mais à qui la faute ? Je veux bien croire à l'influence de l'organisation : j'admets qu'il est des têtes faibles , dont les ressorts ne peuvent supporter une tension prolongée : je ne récuse en rien les savantes observations de nos physiologistes sur la conformation du crâne. Mais il faut avoue* iaussi cpie notre éducation contribue au moins autant que la nature à émousser cette vigueur , cette indé* pendance de pensée si nécessaire à l'attention. On flous apporte en hâte nos jagemens fabriqués d'à** vance , et l'on s'imagine avoir tout fait pour nous quand on nous a épargné la peine de vouloir, et d'être nous-mêmes. Ausst l'individu n'est rien , qu'un re^ ^et , une image abrégée de la société qui l'a produit ; il n'a de force que celle des autres , il rampe si vous ne le soutenez, et ne s'élève que s'il a le bonheur de paître dans le yolsinage de quelque tige élancée qui l'emporte avec elle dans les airs.
Et cependant, on pourrait, on devrait l'exercer , cette faculté si belle , comme on exerce les organes des sens , comme on exerce les forces musculaires^ Vous voulez enseigner la lecture à un enfant : certes, cest difficile d'apprendre à lire. Ces caractères si pombreuxi si compliqués; ces articulations si di-
a8 PHILOi^OPHIE.
verses, et par-dessus tout, cette contradiction perpétuelle du nom des lettres avec leur valeur, voilà de quoi effrayer la paresse , excuser le découragement. Que faites-vous? Il vous faut des images pour chaque consonne, une histoire pour chaque mot, une récompense au bout de chaque ligne. Vous appelez des témoins pour encourager Tenfant, des rivaux pour l'exciter. Mauvais moyens : éloignez ces témoins importuns : point de récits, point d'images , point de distractions. Je veux une chambre solitaire , sans gravures , presque sans meubles ; une fenêtre à rideaux fermés , une table bien nue , un livre dont les feuil^ lets ouverts ne présentent juste que la leçon du jour : voire enfant près de vous , assis , les pieds posés , les mains immobiles , les yeux fixés sur la page qu'il étudie : pas le moindre bruit autour de vous deux. Voilà l'attention. Il comprendra que Tétude n'est point un jeu, qu'elle exige l'emploi de toutes les forces hur maines , et qu'il n'y a qu'un moyen de bien faire une chose , c'est de ne faire qu'elle. Quand celte vérilé sera bien établie dans sa jeune intelligence , rappelez tour-à-tour, mais lentement, et avec prudence , tous les objets de dislraction que vous aviez bannis* Que votre élève s'accoutume à ne voir qu'un objet, au milieu de vingt autres, à rester maître de sa volonté , quand tout ce qui l'environne tend à la lui ravir. Si vous ménagez bien les transitions , vous arriverez à des résultats inci*oyables, et vous comprendrez comment Syracuse pût être prise , sans qu'Archimède s'en apeiçûl. Je n'ai pas besoin de vous dire quels
PRUMIKRB PARTIE. a^
avantages sortiront de l'exercice constant et bien calculé de cette puissance : vous connaissez comme moi \ejustum ac tenacem propositi virum.
Je me résume : l'attention est la première de toutes nos opérations , celle sans laquelle les autres ne sont rien. C'est le foyer de l'activité humaine : elle éclaire, elle échauffe , elle féconde la pensée : malheur à qui la laisse s'éteindre !
a. Yient ensuite la comparaison, c'est-à-dire Fo* péralion delà pensée qui se partage sur deux^ sur trois objets pour les voir ensemble, pour en saisir les rapports. Mais qu'on y prenne garde : la comparaison n'est pas une faculté nouvelle, c'est une nuance de l'attention , une sorte de dédoublement de cette puis* sance. J'en appelle à la langue, expression du bon sens populaire. « Voila un homme, dit-on^ doué d'une ce attention énergique. » A-t-on jan^ais dit : « cet homme a une com^paraison distinguée m ? c'est que la comparaison n'est qu'un acte, et pas davantage. Comparer , c'est être attentif à deux ou trois choses à la foisb Je dis deux ou trois , et je ne vais pas plus loin à dessein. L'attention ne peut se subdiviser davau* tage : avis aux faiseurs de systèmes. Quand j'impose à la pensée trois choses à retenir, j'exige d'elle tout ce qu'elle peut faire. Si je lui dis quatre^ elle me demande si ces quatre ne pourraient pas se classer deux par deux. On a célébré^ comme une étonnante exception, Jules César, qui
En même tempS' Dictait à quatre , en style» diffërens.
3o PHILOSOPHIE.
Preuve qae l'esprit humain sent bien où sa capacité s'arrête *• Que dirions-nous d'un orateur qui nous avertirait que son discours sera divisé en douze points ? Je mets en fait , et je le prouverai s'il le faut , que dans une pièce en cinq actes ^ si l'on voulait presser l'action > on en trouverait deux d'inutiles. Èxpoéition, nœud, dénoûment, voilà le drame.
3. Notre vue rie peut jamais se fixer sur deux points à la fois: l'excessive promptitude du coup-d'œil nous fait croire que nous voyons simultanément ce que dans la réalité nous apercevons succe^ivement.' Il en est de ïnémé du travafl de l'esprit : à chaque instant le présent se fond dans le passé avec une rapidité telle que nous ne pouvons la remarquer : la pensée que nous votdons saisir a déjà fait place à laf |>enséequi l'observe, et il nous serait impossible de Comparer , sans l'emploi d'une puissiance nouvelle , qui , toujours placée sur les limites du présent sans' jamais les franchir , reçoive , conserve , et teproduise ce qui s'en échappé sans cesse. J'ai paflé de la tnémoite^ prolongeaient de la conscience dans lé passé , faculté vive et distincte ^ dont on n'a fait , à (ort selon nous , qu'une simple capacité , une sorte d'état passif. Sans la mémoire, nous ne saurions ^ien , et nous serions fort peu de chose. Borné au Sentiment stérile de chacune dé ses modifications, qui toutes se suceéderaient sans jamais s'unir, l'être,
* Cest peut être une raison de plu» pour ne pas faire un Système des iticultés de Pâme.