DE L’APPAREIL INAMOVIBLE
Tout appareil, quel qu’il soit, qu’on ne change ni n’enlève, tant que le mal, pour lequel on l’a appliqué, n’est pas guéri, peut mériter le nom d’inamovible. Depuis la bande à saigner, et la petite pièce de taffetas d’Angleterre, jusqu’aux aiguilles qui réunissent le bec de lièvre, il en est un assez grand nombre. Si, toutefois, il ne s’agit que de ceux qu’on destine aux fractures , j’en ai, moimême, indiqué quelques-uns qui me sont propres; mais je ne leur donnerai pas un nom qui n’a rien de caractéristique, et qui ne dépendra que de la simple volonté et du caprice des chirurgiens. Chacun, en effet, peut métamorphoser, aisément, son appareil ordinaire et de prédilection , en un bel et bon inamovible : il lui suffira d’invoquer il dolce far niente ; de n’y pas retoucher du tout; de ne s’en inquiéter en aucune manière; et de s’écrier, avec tout l’imperturbable quiétisme du fataliste : advienne que pourra !
M. Larrey a formulé son appareil avec les pièces suivantes :
Un grand drap ordinaire, deux fanons, deux coussins pour remplissages , trois compresses à six chefs pour bandages , une compresse longuette pour l’ étrier , une grande pièce de toile pour la tibiale, cinq ou six autres liens, une pelotte d’étoupes, et, s’il y a plaie, du cérat: de la charpie , des compresses à quatre chefs .
Voilà donc, de compte fait, dix-sept ou dix-huit pièces diverses, parmi lesquelles figurent un drap entier et une autre grande pièce de toile : toutes choses qui doivent, d’ailleurs, être sacrifiées et mises en lambeaux, lorsque leur effet sera censé produit. A quoi il faut encore ajouter le liquide résolutif \ composé d’ alcool camphré , d’ extrait de Saturne et de blanc-d'œufs battus dans de l’eau.
Quoiqu’il en soit, tous ces moyens réunis tendent à former un corps ferme et consistant, et à figurer une espèce de gaine ou de moule autour du membre, capable de produire un appui solide et qui permet d’attendre que la consolidation soit complète.
Cet appareil, qui compte des succès brillans, se recommande, en effet, sous bien des rapports.
On a, par ce moyen, l’avantage d’opérer la réduction immédiate, et de mettre, sur le champ, les fragmens bien en place* On s’oppose, tout d’abord, au déplacement de ces derniers. Cette contention se fait, non pas par des attelles dures, susceptibles de blesser, mais par des substances molles et souples, qui forment, néanmoins, une écorce
résistante , qui revêt et appuie uniformément tout le pourtour du membre.
Cette compression, comme on sait, s’oppose, dans un grand nombre de circonstances, au gonflement des parties, le modère très-souvent et le dissipe fréquemment, lors même qu’il est accompagné d’une inflammation vive. Le chirurgien, bien tranquille sur le résultat final de ces moyens contentifs, n’a que faire de pansemens et s’en passe tout à fait, lors même qu'il existe des plaies confuses et des foyers de suppuration . L’observation a prouvé, en effet, que les épanchemens et les évacuations séreuses, sanguinolentes et purulentes, ne tardent pas à tarir ou à s’absorber; en un mot, qu’on peut les négliger tout à fait, et ne pas s’en inquiéter.
On admettra, sans peine, qu’un procédé pareil, et qui se distingue si avantageusement dans plusieurs points, doit avoir, dans tous les cas simples ou peu compliqués, des résultats assurés; et nous voulons bien croire que, même dans certaines complications graves, ce moyen ait été plusieurs fois couronné d’un plein succès.
Mais cette méthode peut-elle , jamais , devenir générale et être exclusive? Est-elle compatible avec les gonflemens énormes, les déchiremens considérables, les suppurations abondantes, la gangrène imminente, les escarres, les esquilles, et les pièces nécrosées; enfin, avec tous ces délabremens affreux qu’on rencontre, particulièrement, dans les plaies par des armes à feu ?
Et sans faire rénumération d’affections aussi fâcheuses, contre lesquelles des moyens plus doux semblent mieux indiqués, ne peut-on pas croire qu’il est tel degré d’irritation, ou si Ton veut de suseeptdoilité, où la constriction circulaire est inadmissible ou fâcheuse? Est -il prudent, d’ailleurs* de s’opposer, toujours , par des moyens mécaniques seuls, à un gonflement imminent, suite infaillible d’horribles désordres? La compression, quelque méthodique qu’on veuille la supposer, constitue-t-elle bien le véritable moyen, le moyen par excellence, de combattre ce grand nombre d’altérations diverses* qui se grouppent autour des os brisés en éclats?
En admettant que cette compression soit nécessaire, dans le cas d’une turgescence très-forte* que devient-elle quand les parties se sont affaissées, et que le membre, lui-même, est plus petit qu’avant l’accident? IN’est-d pas, alors, comm e flottant dans un étui , et ne peut-on pas craindre que, si les fragmens ne sont plus appuyés, ils ne soient exposés à se déplacer ou à vaciller?
En effet, lorsque l’affaissement suit de près la compression (ce qui doit être, si celle-ci est bien indiquée), l’appui sur lequel on comptait devient , alors, à peu près nui et sans aucun effet.
C’est ce que j’ai souvent remarqué avec mes gouttières* qui, au bout de peu de jours, se sont trouvées si disproportionnées avec l’état actuel du membre, que j’ai été obligé de les changer. Et, cependant, j’avais encore, ce que n’offre pas l’ap-
pareil Larrey 5 la position et la suspension , pour suppléer à mes moyens contentifs.
Mais, cette absence de soutien n’est pas toujours très facile u se , dans l’appareil Larrey, et je suis porté à croire qu’un des grands avantages de ce procédé consiste, précisément, en ce qu’il emboîte bien le membre-, sans le gêner en aucune manière, et presque sans le toucher. Ne pourrait-on pas en inférer, en même temps, que cette compression circulaire, si évidemment nulle , les quatre cinquièmes du temps que dure la formation du cal, 7i est pas du tout utile et nécessaire , pour obtenir la guérison des fractures?
il résulte, toutefois, de la manière en laquelle tout le membre est soustrait aux regards et au tact, pendant environ six ou huit semaines, ce double inconvénient : i° qu’on ne peut savoir, exactement, si la réunion se fait, si elle est solide ou non, et si on peut ou non lever l’appareil; et 2°. qu’on ignore, également, dans quel état la consolidation s’opère, et si les fragmens sont bien dans les rapports convenables qu’on leur a donnés. Or, quel est le chi- * •
rurgien qui, ponçant très-bien jf aire autrement , voudra s’exposer, sans nécessité , à ce qu'une circonstance, souvent légère et inaperçue, fasse dévier, invariablement , la coaptation qu’il a faite?
L’affaissement de l’appareil, l’abaissement du talon, des tiraiîlemecs musculaires, etc., doivent déterminer de fréquens déplacemens dont on n’aura connaissance que lorsqu’il sera trop tard pour y
parer. 11 faut le dire, enfin, il est certains désordres, où le plus habile ne peut jamais avoir la pleine conviction, qu’il ait remis bien exactement les parties dans la position qu’elles doivent conserver, et où il attend, pour faire la coaptation exacte, que le gonflement soit dissipé, et qu’il puisse agir avec connaissance de cause. Combien de membres seraient restés difformes sans cette réduction nouvelle et définitive? Or, avec l’appareil qui nous occupe, il faut renoncer à cet avantage, et rester dans l’incertitude jusqu’à la fin du traitement.
Du reste, s’il est constant que des procédés peu méthodiques ont rendu de très-grands services, maniés par des mains habiles, faut-il s’étonner que, sous celles d’un des premiers chirurgiens du siècle, un appareil qui se présente, d’ailleurs, avec tant d’avantages, ait eu des résultats aussi extraordinaires que brillans.
S’il s’agissait de comparer, ici, cet appareil compliqué avec l’hyponarthécie , l’avantage serait trop du côté de cette dernière, pour que je voulusse abuser de ma position. Je ferai, seulement, observer que l’hyponarthécie l’emporte sur l’appareil Larrey, même sous le rapport de l'inamovibilité; car il est de fait, que jamais, ou presque jamais, je ne retouche à un membre fracturé, quand il a été bien couché et établi sur la planchette. Cependant, je le vois et le suis, si je veux, à chaque instant du jour; et je puis m’assurer de son état et y remédier aussitôt, donner issue au pus, et faire telle
ou telle application jugée utile ou nécessaire , sans rien changer à l’appareil.
Le chirurgien , ainsi que je l’ai déjà fait observer, peut, avec la planchette, faire, en effet et à la lettre , abstraction de l’état où se trouve l’os, et s’occuper des complications, c’est-à-dire , des lésions variées des parties molles, exactement comme s’il n’existait aucune altération osseuse.
Il y a donc cette différence radicale entre les deux moyens, c’est que, dans le procédé Larrey, tout semble sacrifié à l’état de l’os, aux dépends des parties molles; tandis que mes moyens sont presque tous combinés en faveur de ces dernières.
Or, comme il n’est pas de moyens exclusifs, propres à combattre les divers désordres qui peuvent accompagner une fracture , nous en voyons employer un très-grand nombre, suivant l’exigence des cas, et suivant la manière de voir du praticien.
Ainsi, tel homme de l’art arrête , par le tamponnement, une hémorrhagie que d’autres suspendent par les styptiques, le cautère, la torsion ou la ligature. Ceux-ci débrident largement, tandis que celuilà ménage les incisions. Ici, l’on traite les contusions parles sangsues et les émolliens; là, par le coton, l’eau froide, la glace, les spiritueux, la compression. Ailleurs, on croit devoir bourrer les plaies de charpie, les panser et. les essuyer trèsexactement , une ou deux fois par jour. A l’hôpital de Lausanne, on se contente de les recouvrir et de les protéger, légèrement, avec un linge fin,
une couche de coton ou de fine ouate, secs, imbibés ou enduits de substances convenables; on n’y ; multiplie pas tant les pansemens ; et on ne s’in- quiète pas trop de ce que devient le pus, pourvu qu’il fpuisse s’écouler facilement, et qu'il n’incom- • mode, ni par son abondance , ni par des qualités \ nuisibles.
Mais MM. Larrey et d’autres, professent, que : toutes les lésions qui compliquent les fractures doi- ■ vent, toujours , être traitées de la même manière; ; qu’il suffit, pour les guérir, de faire des incisions ! convenables, et de les recouvrir d’un emplâtre, puis i d’emboîter exactement tout le membre dans un tube inflexible.
Pour juger sainement ce mode de procéder, dans i son application aux cas de fractures compliquées , , il faut se demander : i° S’il conviendrait bien, dans ; certains graves désordres des parties molles, lors i qu’il n’existerait pas de lésions osseuses? 20 Si MM. , Larrey y ont recours, indistinctement, chaque fois que, ri ayant pas affaire à une fracture , ils ont ce- ■ pendant à traiter de fortes contusions , d’horribles plaies déchirées, des lésions graves de vaisseaux, de nerfs et d’articulations ; des inflammations vives, , des dépôts formés ou prêts à l’être; des épanchemens considérables; la gangrène imminente, la destruction ou la mortification des parties molles , etc. j 3° Si, dans des circonstances aussi pressantes et aussi délicates, il suffit toujours d’un tel emplâtre, appliqué une fois pour toutes? de l’absence absolue
de pansemens après le premier? et s’il est sage de se priver de toute possibilité d’exercer la moindre surveillance, sur les parties lésées, en les soustrayant, irrémissiblement, à l’action des sens, et en masquant, au moyen d’un épais étui, des phases morbides qui peuvent, à chaque instant, exiger des secours variés?
Je d ou te que la chirurgie puisse jamais arriver à cet état de simplicité et d’abandon; et j’aime à croire, que le médecin prudent voudra se réserver, autant que possible , la faculté d’appliquer et de modifier ses moyens suivant l’exigence des cas.
L'appareil Larrey est, évidemment, en opposition avec ce principe; et son application met, en quelque sorte, hors de cause l’intelligence, l’adresse et les connaissances du praticien. 11 ne permet aucun traitement local, aucun soin des parties voisines de la fracture, et leur guérison est, toujours et dans tous les cas, abandonnée et sans appela aux seules ressources de la nature. Est-ce là de la chirurgie ?
M. le baron Larrey tient, à ce qu’il paraît, que le membre, où existe une fracture, soit enveloppé dans une espèce d’écorce solide qui l’emboîte exactement; et il aime à le savoir ainsi protégé et abrité pendant tout le temps consacré à la guérison. Eh bien! si, à son avis, cette condition est, sinon indispensable, du moins précieuse, il l’obtiendra bien plus simplement et plus facilement, par ses emplâtres et ses compresses gommées seuls , mais en plaçant le membre sur l’hyponarthécie ou en le
soutenant avec une gouttière en fil de fer. En effet, toutes les autres pièces de son appareil ne sont, évidemment, que du pur remplissage, ou qu’une agglomération de moyens, plus ou moins propres à servir de soutiens à l’os en éclat. Or, ces remplissages et ces soutiens nombreux, se trouvent tous amplement représentés par l’une ou l’autre de mes gouttières.
Si, cependant, je partageais, avec le célèbre académicien français, la conviction que cette accumulation extraordinaire de moyens contentifs fût nécessaire, ou seulement utile au but proposé, j’avoue que je préférerais, alors et de beaucoup, m’en tenir à la botte de fer-blanc, dont je me suis si bien trouvé à notre hospice des aliénés; botte qui s’applique et s’enlève si facilement, et qui offre toutes les garanties qu’on peut raisonnablement désirer, lorsqu’il ne s’agit que de reclure un membre quelconque , dans un cylindre creux et à parois résistantes et solides. Mais, au lieu de réunir, par la soudure, les deux moiliés du canal métallique, je les maintiendrais rapprochées au moyen de ru*bans de fil, ou d’un lacet de métal, qui me permettraient, au besoin, de serrer ou de relâcher cet appareil constricteur, et de l’enlever sans toutes les précautions que réclame celui proposé par M. Larrey.
Du reste, je ne cite ce fait et ce moyen que pour mémoire ; car il est bien évident, que le fil de fer va au-devant de toutes les difficultés, qu’il en triom-
phera toujours; et que, dès qu’il sera connu, il remplacera l’appareil Larrey, et tous ceux basés sur les mêmes principes, tels que le sable et le plâtre. J’ajouterai, enfin, que s’il peut, dans la suite, être question de quelque appareil contentif et INAMO¬ VIBLE, il sera, du moins, constamment très-simple et associé avec l’heureuse mobilité du membre et celle du corps tout entier.
L’appareil Larrey n’a, d’ailleurs, aucune action sur les fractures du coi du fémur; il n’en a qu’une bien équivoque sur celle du tiers supérieur de cet os. Il est dangereux, et doit avoir Tankylose pour suite presque inévitable, dans les fractures de la rotule et des extrémités du fémur et du tibia , au voisinage du genou , attendu que l’articulation fémoro-tibiale se trouve, forcément, dans une parfaite immobilité, pendant tout le temps de la cure.
On appuie, il est vrai, avec une certaine complaisance, sur ce point : c est qu on na besoin d’aucun pansement ultérieur , pas même de ceux de propreté, dès que le premier est bien fait . C’est qu’il n’est plus possible de faire des pansemens; et on est obligé de supporter la corruption, la fétidité, les vers même, qui résultent toujours de la présence des escarres et des matières purulentes qui inondent par fois l’appareil. Comme c’est là une dure nécessité qu’il faut subir, il est assez naturel aussi, qu’on ait cherché à y rattacher un certain avantage.
Les chirurgiens qui se servent de l’appareil Larrey, font sonner, bien haut, la guérison des plaies ré-
centes, après sept ou huit semaines de l’application de leur moyen et sans qu’ils aient fait le moindre pansement, et ils ont l’air d’être extasiés de ce succès. Mais y a-t-il là de quoi faire tant de bruit ; et la manière dont l’appareil est composé et ajusté serait-elle, par hasard, la cause cFun semblable résultat? Nullement ! Ne voyons-nous pas tous les jours , de vastes brûlures, des plaies et des ulcères guérir, très-bien, sous des croûtes et des escarres, sous d’épaisses couches de charpie et surtout de coton? sous les bandelettes agglutinatives imbriquées, quoiqu'on ait eu , ou parce quon a eu soin de ri y pas toucher du tout ? Que de fois, après P extirpation d’un bouton squirrheux, ou cancéreux, etc», j’ai obtenu une guérison (dont, en d’autres temps, le succès et la promptitude m’auraient surpris) , uniquement par l’application d’une couche de ouate ou de coton, à laquelle je ne retouchai plus!
Il est peu de chirurgiens qui ne puissent, au reste, citer des faits analogues, et qui se multiplieront, toujours davantage, à mesure qu’on adoptera, plus généralement aussi , des modes plus simples de pansemens. Ainsi donc, ce qui a lieu, sous ce rapport, avec l’appareil Larrey, ne manquera pas d’arriver, également, avec tout autre appareil connu, et, à plus forte raison, avec le mien, si on ne craint pas de s’exposer aux inconvéniens graves qui résultent, toujours, de V absence complète de tout pansement de propreté.
Seulement, on risquera, par là, d'avoir, dans
beaucoup de circonstances * des guérisons plutôt retardées que favorisées ; et Ton n’aura gagné que la réputation de faire une chirurgie qu’il n’est pas donné à tout le monde de supporter impunément. La pratique commune, bien loin de se féliciter de pareilles innovations, doit, au contraire, les reléguer avec celles qu’il faut malheureusement accepter, lorsqu'on ne peut décidément pas faire autrement .