SUR LA RÉSECTION PARTIELLE DU PIED
Depuis environ seize ans, j’ai été appelé à faire, six fois, l’amputation partielle du pied, et toujours avec un plein succès; cependant je n’ai jamais pu appliquer les règles si précises de M. Lisfranc; cela devait être, car cet habile confrère suppose, toujours, des parties dans l’état physiologique pur , tandis que tout est désordre et anomalie, lorsqu’il s’agit d’opérer. Ainsi, dans deux circonstances, j’ai dû même emprunter mon lambeau , à la partie dorsale et aux régions latérales du pied.
Yoici le procédé auquel j’ai eu constamment recours. — • J’ai envisagé le pied comme la cuisse et l’extrémité thoracique, où il est déréglé, qu’on doit conserver le plus de parties possibles , et où il n’existe, pour la section de l’os, aucun lieu Sélection^ mais, seulement, des points tracés par la nécessité*
Cette nécessité m’a donc engagé à recourir, ici, à la scie, et à l’appliquer, toujours , aussi loin que possible de l’articulation tibio-astragalienne, et sans tenir aucun compte des petits os et des articula-^
lions diverses que Finstriiment a à diviser ou à entamer. Il est résulté de là, que j’ai pu conserver, dans un cas, presque tout le côté externe du pied, et que , dans deux autres, j’ai emporté la partie antérieure de l’astragale et du calcanéum, en rasant l’articulation du pied avec la jambe. Ainsi pratiquée, cette opération n’offre jamais la moindre difficulté, et elle est toujours promptement terminée.
Lorsque les tégumens de la plante du pied permettent d’y tailler le lambeau qui doit recouvrir la plaie , voici comment je procède: — Je fais, sur la face dorsale, une incision dans la direction que devra suivre la scie, c’est-à-dire, aussi loin que possible de l’astragale ; et cette première section , qui pourra être transversale ou oblique, devra s’étendre d’un bord du pied à fautre. Elle divisera toutes les parties molles d’un seul trait, et à un pouce, au moins, en avant du lieu où devra passer la scie, à cause de la rétraction de la peau.
La pointe du couteau est alors introduit^ vers l’une des extrémités de cette incision, pour être poussée sous la voûte plantaire, parallèlement à la section ci-dessus, et de manière que cette pointe de l’instrument aille sortir, vers l’autre extrémité de l’i ncision pratiquée sur la face dorsale. Qn taille alors le lambeau de la manière accoutumée et connue , et on achève la section de toutes les parties molles qu’on peut atteindre, mais toujours dans la ligne où l’on a décidé, d'avance, que la scie tracerait son sillon.
On fait ensuite relever et soutenir le lambeau , avec une compresse fendue; puis, en quelques coups d'une scie fine y on sépare ce qui a été jugé devoir être emporté. — Le reste du pansement est comme à l’ordinaire.
Comme l'ablation partielle du pied ne se fait jamais que lorsqu'il y a de très-graves désordres dans cette partie, il arrivera , souvent, que la région plantaire n'offrira pas de ressources pour un lambeau convenable. On se décidera, dans ce cas, à emprunter les tégumens aux autres régions qui en possèdent d’intacts. La dorsale peut, parfois, suffire; et je viens de 'dire que j'ai eu recours aux parties latérales. — C'est, au reste, une affaire de jugement et de calcul.
Ce procédé a évidemment les avantages suivans : i° d'être facilement exécutable, fût-ce même au milieu des plus grands désordres , et lorsqu'ils ne permettraient plus de reconnaître les endroits où l'on peut désarticuler; 20 de conserver des parties qui devraient être sacrifiées, dans la désarticulation aux lieux d’élection; et, 3° d’aller plus loin que la conservation pure et simple du calcanéun et de l'astragale, puisqu'il permet d'emporter une partie assez considérable de ces os.
Mais voici venir la grande objection ! Dans la désarticulation, me dira-t-on, on coupe toujours toutes les parties molles, avec un instrument tranchant, bien nettement et sans aucun déchirement? au lieu que, par votre procédé, vous abandonnez
à la scie, la section d’un très-grand nombre d’entre elles. Vous meurtrissez, tiraillez, déchirez des appareils sensibles, et ces lésions graves de tissus délicats, doivent donner lieu à des accidens redoutables , qu’il est important d’éviter, chaque fois qu’il dépend de l’opérateur de le faire. —
Je n’ai point vu surgir ces accidens, et les signes de la douleur ne m’ont pas paru être plus considérables , avec la scie qu’avec le bistouri, pendant et après mes opérations. L’instrument le plus effilé n’est guères , en définitive , qu’une scie plus ou moins fine; et nous savons, d’ailleurs , que les plaies faites avec le verre, ou avec certains corps contondans , comme la dent d’un animal, celle même d’une grosse scie, guérissent très-bien, par première intention; preuve évidente que ces plaies n’ont pas été mises dans de trop mauvaises conditions, par la cause vulnérante. Ne renouvelons pas , ici, les subtilités élevées contre les ciseaux et leur fâcheuse manière de couper, en contondant et en mâchant. — Je le répète, je n’ai jamais vu , par là, résulter d’accidens : et la section vive et presque subite des os du pied et des tissus qui les entourent, lorsque cette section est faite avec une scie tant soit peu fine, doit pleinement rassurer mes confrères, sur ce point de pratique.
Ap rès une absence de quelques mois, en i833, j’ai trouvé à mon retour, à l’hôpital, trois individus dont l’état me paraissait réclamer la section partielle du pied. J’en ai opéré deux, avec succès, le i et le 3 octobre ; mais le troisième , ayant aperçu quel-
que hésitation de ma part à prendre ce parti , plutôt que celui de l’amputation de la jambe, au lieu accoutumé d’élection , a craint que l’amputation du pied ne réussît pas, et ne nécessitât, plus tard, une seconde opération. En conséquence et à mon trèsgrand regret, il s’est refusé à courir cette chance peu probable, et a demandé l’ablation au-dessous du genou.
J’ai dû céder à son désir, le 6 de ce même mois. L’examen attentif du pied et du pourtour de son articulation , m’a fait voir que , si la seconde et la troisième rangées des os du tarse étaient presque réduites en bouillie , l’astragale et le calcanéum n’étaient encore que faiblement atteints dans leur partie antérieure; que la résection eût donc été praticable ; et qu’après avoir scié la tète de l’astragale et la partie antérieure du calcanéum , j’aurais pu dégager le pourtour de l’articulation des tissus lardacés et suspects qu’on y voyail , et conserver intacte cette jointure qui, d’ailleurs, n’était nullement prise.
Ce qui en imposait d’abord, c’était une tumeur mollasse derrière la malléole externe ; mais elle n’intéressait pas l’os, et n’affectait que les tendons et leur gaine logés derrière cette malléole; on eût donc pu facilement la poursuivre et l'enlever. Je suis, en conséquence, convaincu, non-seulement que j’aurais réussi par la résection projetée, mais encore, qu’on a souvent amputé la jambe, lorsque les désordres étaient beaucoup moins étendus et moins prononcés que chez ce malade. — Peut-être y regardera-t-on *
de plus près, maintenant que , par nia manière d’opérer, on pourra si facilement attaquer le pied jusque tout près de son union avec les os de la jambe.
si r on m'objectait , par hazard , les inconvéniens de cette résection, et le peu d'avantage qu’elle a, sur l’amputation de la jambe et sur l’usage d'une jambe de bois, je dirais, que tous mes amputés marchent bien sur le talon , et que la fille Cordey, entre autres, à laquelle j'ai fait , il y a quatre ans , la résection telle qu'elle eût été requise chez le sujet ci-dessus, et sur laquelle j’ai creusé l'astragale, porte un joii soulier; qu’elle marche et danse , sans qu’on puisse soupçonner qu'on lui a enlevé une portion aussi considérable du pied.
La gouttière, dont on peut avoir besoin, pour retenir le calcanéum en place , sera avantageusement construite avec le fil de fer, et son extrémité inférieure arrangée de manière à emboîter bien et repousser le talon. On maintiendra, d'ailleurs, la jambe fléchie avec l’appareil que j’ai indiqué pour la section du tendon d’Achilles ; et, de cette position à la suspension au moyen du baudrier, et à la progression , il n’y a plus qu’un pas.
On place l’avant-bras amputé dans une écharpe: pourquoi n’aurait-on pas recours à l'écharpe pour les membres abdominaux, dans certaines amputations de ces parties-là?