‹ Nouveau tableau de Paris, au XIXme siècleChapitre 16 sur 28 · LE M ONT- DE -PIÉTÉ · texte numérisé non relu

LE M ONT- DE -PIÉTÉ

Dans un des quartiers les plus sales et les plus misérables de Paris, s'élève un grand et triste bâtiment qui écrase de sa haute et noire façade l'étroite rue des Blancs - Manteaux. Quelque chose de morne et de sombre semble répandu sur cet édifice, et dès le premier coup d'œil jeté sur sa face délabrée, vous le traiteriez d'hospice ou de prison , tant son aspect respire la nr. 9

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misère et le dénuement. D'étroites et hautes fenêtres dépouillées de tout ce qui annonce la vie ; une grande porte ; un drapeau tricolore à demi déteint; un soldat en faction. — C'est un établissement public.

Et si alors vous demandez à l'artisan sans ouvrage , qui passe en jetant un regard de désœuvrement autour de lui : Quel est ce bâtiment? tout surpris de votre ignorance , il vous répondra d'un air de curiosité et d'étonnement : Eh ! mais, Monsieur c'est le grand mont -depiété !

Le grand mont-de-piété! Il semble que ce nom bizarre et presque inintelligible réveille cependant une idée de charité et de bienfaisance. Ce devrait être une bien belle chose qu'un montde-piété, dans ce siècle de petitesse et d'égoïsme, où il est si rare de trouver quelque part de la piété pour le prochain! Là, sans doute, les âmes vraiment pieuses , accumulant une à une leurs saintes œuvres , auraient amoncelé sans relâche les trésors d'une charité inépuisable; la véritable piété se serait réfugiée là comme dans son sanctuaire ; et les malheureux dans leur détresse ne tourneraient les yeux vers elle que pour l'implorer et* pour la bénir. — Au moins, voilà, je crois, ce que le nom veut dire.

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Main ces pensées ne sont plus en harmonie av$e notre siècle éminemment calculateur et financier; onles traite de niaiseries, et moi-même, an les relisant , je les trouve presque ridicules. 11 est certain que des fonds ainsi placés ne rapporteraient pas un gros revenu , et nos administrateurs d'aujourd'hui entendent bien mieux que cela la science de faire valoir leur argent.

Il n'est presque personne qui n'ait entendu parler du mont-de-piété . On sait vaguement que c'est une usure légale et privilégiée; qu'avec son secours les pauvres achèvent de s'appauvrir, et se ruinent en cherchant à soulager leur misère... mais lien peu. — Et je ne parle pas de ceux qui y ont eu recours , plus nombreux qu'on ne le croit peut-être. — Bien peu ont étudié , dans toutes ses parties, cette machine qui pressure le peuple, qui use peu à peu ses ressources, qui l'accable en feignant de l'aider; vampire qui le ronge et le suce , qui s'enrichit de sa misère > qui s'engraisse de sa maigreur. — H en est de cette plaie du pauvre peuple comme de tant d'autres. On en parle beaucoup , mais on la connaît peu.

îïe croyez pas que je blâme l'institution en elle-même ; ce que je blâme, c'est l'abus, c'est l'avarice hypocrite qui a pris le masque de

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charité pour s'enrichir aux dépens de l'indigence . Un mont-de-piété conçu sur des bases équitables et philantropiques serait un établissement bien précieux. Que d'infortunes secrètes, d'autant plus cruelles qu'elles sont moins méritées, pourrait-il soulager chaque jour ! Mais le mont-depiété actuel, loin de les guérir, les envenime. — C'est une spéculation odieuse sur la misère et le vice.

Si vous êtes curieux de connaître le mont-depiété et son administration, suivez-moi, je vais vous conduire dans ses détours. — Plus tard, je vous initierai à ses calculs.

Le mont-de-piété n'est pas concentré sur un seul point. Ce n'était pas assez d'un seul établissement ouvert pendant huit heures du jour : il s'est multiplié , il a répandu ses bureaux dans tous les quartiers , dans toutes les rues ; il a disséminé partout ses agens auxquels il a concédé par patente le privilège de l'usure et du prêt sur gages, le monopole de la misère publique. Ceux-ci cherchent à faire valoir leurs fonds ; ils exploitent le soir et le matin , le jour et la nuit; ils appellent, ils sollicitent les passans. — On voit de loin , le soir, lorsque le vieux Paris s'illumine , étinccler au coin des rues leurs brillantes lanternes, blanches, rouges, transparen-

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tes, avec ces mots en grosses lettres: Commissionnaire au mont-de-piété. — Elles luttent de clarté avec celles des maisons de jeu, des estaminets , et de ces lieux honnêtes et joyeux qui portent pour enseigne : Ici on loge à la nuit. — En effet , le raisonnement est juste ; après le café, la maison de jeu et le lieu de débauche... le mont-de-piété. — Et après le mont-de-piété... oh ! alors, la Seine et la morgue ! cela est logique.

Le corps et les mains du vampire sont partout : la tête est rue des Blancs-Manteaux. C'est là que nous allons étudier le monstre.

Quand vous avez passé la haute et sombre porte, s'ouvre devant vous une enfilade de cours, entourées de bâtimens élevés, percés d* nombreuses fenêtres à petits carreaux, et que l'on croirait déserts. — Des entrées obscures, des escaliers tortueux. — Sur les murs , de longues inscriptions à demi effacées , qui semblent écrites dans une langue inintelligible à tout autre qu'aux initiés; et. plus bas, de longues colonnes d'affiches, placardées les unes sur les autres, mais qui toutes, montrant la tête au-dessus de leur sœur cadette , laissent lire sur leur front ce seul mot : Vente. — En effet, partout des ballots, des couvertures , des commissionnaires qui vont et qui viennent. — Et il y a dans tout cela un air

de misère et de souffrance qui afflige et qui répugne.

Les individus qui peuplent ces cours semblent empreints de la même physionomie de détresse.

Leur maintien est embarrassé et honteux; ils passent en silence et d'un pas rapide en tous jetant un regard soucieux et furtif; on dirait qu'ils craignent d'être observés et qu'ils se cachent. Là tout homme paraît chétif et faible; il semble que la misère le défigure et V a. maigrisse. — Passans , habitans , édifice , tout est triste et sale.

Une fois engagé dans ces détours, vous vous perdez dans un dédale de corridors sans lumière, d'escaliers obscurs , de portes battantes ou fermées. À peine , lorsque vos yeux se sont habitués à cette obscurité profonde, pouvez-vous distinguer ces inscriptions courtes* si non claires , écrites ça et là sur les portes : Reconnaissances renouvelées . — Corridor A. 1 "division . 5* division.— Et il ne faut pas songer à demander des renseignemens à ceux qui passent rapidement devant vous, comme des ombres s'engloatissant dans ces corridors obscurs; le plus souvent vous n'obtiendrez pour réponse qu'un regard triste et froid, ou bien un, je ne* sais pas, prononcé d'une voix impatiente et rauque.

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Je vous conseille alors de suivre le premier venu, et de vous attacher à ses pas; au moins vous mènera-t-il quelque part. — Vous arrivez aux engagemens.

Là tout se fait avec ordre : la i re division reçoit les diamans, les bijoux de prix; la 2 e l'argenterie, etc.; ainsi de suite, jusqu'à celle qui enregistre la couverture de laine que l'ouvrier vient d'arracher de son lit.

L'indigence et la faim ne sont cependant pas seules à solliciter la charité par spéculation du mont-de-piété. A côté de l'indigence honnête se glissent la débauche , la paresse , le vice et souvent le crime ; tous viennent mendier un secours ruineux, et offrir leur dépouille à l'avare estimation des commis. Vous les voyez se presser autour de la grille et se succéder avec empressement à l'étroite ouverture. A côté du jeune élégant qui apporte l'habit qu'il doit encore à son tailleur, et la bague que son bijoutier réclame, le voleur qui n'ose vendre publiquement son larcin, le dépose avec effronterie sur le bureau; l'ivrogne met en gage son dernier couvert, et saisit avidement les écus qu'on lui présente , sans

soin ; cette femme engage ses chemises et ses draps pour avoir un chapeau dont la forme élé-

gante l'a séduite ; cette autre y dépose sa robe pour en mettre la valeur à la loterie sur le numéro qu'elle a rêvé la veille. — Là toutes ces figures que vous aviez vues pâles et défaites, s'animent en suivant de l'œil les opérations du commis expert. Toutes assiègent le bureau, et donnent à leur fausse misère ce caractère hideux et ignoble qui rebute et fait mal à voir. — Spectacle qui endurcit le cœur, et qui a fait dire que la charité était une sottise.

Mais au milieu de cette foule avide et crapuleuse, il est des infortunes bien vraies et des besoins bien cruels. — Oh! alors, un seul mot, un seul regard les fait deviner , et souvent elles se découvrent par cela même qu'elles veulent se cacher. . ;

Au reste , il faut rendre justice aux constructeurs de la machine, quels qu'ils soient; elle fonctionne supérieurement, et remplit à merveille sa destination de pressurer le pauvre. Ce n'est pas qu'il n'y ait encore ça et là quelque rouage inutile , et qui entrave sa marche ; mais tout nous fait espérer qu'elle se perfectionnera encore , et qu elle arrivera au beau idéal de l'usure légale.

Le mont-de-piété a été constitué et organisé à différentes reprises : par le décret du 24 mes-

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