‹ Nouveau tableau de Paris, au XIXme siècleChapitre 22 sur 28 · IV. II · texte numérisé non relu

IV. II

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vaux , tout cela se rencontre , se croise , se heurte, s'accroche, se décroche, se renverse nuit et jour dans les rues de cette ville, surnommée depuis long-temps le paradis des femmes, et qui mérite encore, à bien plus juste titre, son autre surnom àHenfer des chevaux.

Qu'il est loin de nous le temps où Henri IV ne pouvait pas aller voir Sully parce qu'il avait prêté son coche à Gabrielle d'Estrées ou à la marquise de Verneuil! Le plus mince agent de change de nos jours aurait pu prêter deux ou trois voitures à Henri IV. — Qu'elles sont loin de nous les antiques chaises à porteur, les antiques brouettes , les antiques vinaigrettes dans lesquelles les marquises à talons rouges de la cour de Louis XIV allaient voir jouer les comédiens de l'hôtel de Bourgogne.

Ce qui était un objet du luxe le plus effréné, est devenu maintenant une chose de première nécessité : le nombre des voitures qui se trouvent dans Paris s'élève à plus de vingt mille, et comme ce nombre s'accroît de jour en jour, on ne peut calculer où il s'arrêtera. Pour peu que cela continue , il faudra faire une étude tonte particulière pour marcher dans les rues de Paris. Louis XV, qui trouvait déjà si dangereux les cabriolets de son temps , et qui , disait-il ,

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les aurait fait défendre s/il çût «Hé ^em^ena^t $e police, aurait, été bien autrement effrayé de^yoï* tures de nos jours. ...

Une voiture! Tel est aujourd'hui le rçye. de tout bon Parisien. Pendant trente années il alliera de la toile rue St. -Denis, il vendra, des étoffes rue Richelieu » il débitera du à T% Louv^ers, afin de pouvoir, apr^s ces trente apnées, monter dans une petite qalèçhe à un cheval, qui le dimanche le conduira à sa petite, maison, de campagne de Passy ou de BeUeville; car il se croit à la campagne quand il es* à, Belleville on à Passy. #rave ^arisierç.!

Une voiture! Voilà ce qu'achète ayjajQt tpqt l'homme d'argent enrichi la yeiUe ; > t et qm* veut éclipser pav son luxe ses confrères (le la, Bourse. , , .

Une voiture! Voila ce <JWr demande *a 4aftsensé de l'Opéra qui aspire arç moment psi^ çljfc pourra venir à la répétition dans, un élégant cçnpé qui éclaboussera en passant ses rivales qui arriveront à pied.

Une voiture enfin! Voilà ce que désire mêm£ la naïve et blanche jeune fille qui, à peine sortie de son pensionnat, accepte le premier mari que lui offrent ses païens afin de pouvoir aller chaque soir au bois de Boulogne dans un tilbury,

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qui, rapide comme une hirondelle, semble à peine effleurer la terre, ou pour se tenir mollement renversée sur les coussins d'un élégant landau derrière lequel se balancera un chasseur aux plumes vertes et flottantes!

Il semble que de nos jours on vive plus vite (pie du temps passé; l'activité fiévreuse qui anime le Parisien ne lui permet plus de supporter la marche paisible de ces moyens de transport qui convenaient aux siècles précédens, siècles tout froids, tout compassés, qui s'accommodaient parfaitement de cette monotone lenteur : aussi tout le monde aujourd'hui va-t-il en voiture. — Le noble faubourg St.-Germain a ses équipages aux panneaux armoriés: la Chaussée-d'Antin monte dans ses calèches et dans ses coupés attelés de chevaux fringans; le commerçant qui fait sa fortune se contente du cabriolet en attendant mieux ; les bourgeois et les petits propriétaires prennent les fiacres, et enfin les petits rentiers, les étudians et les grisettes se blottissent dans les omnibus. — C'est ainsi que dans Paris tout le monde, au lieu de descendre le fleuve de la vie; comme on dit encore en province, roule rapidement sur la grande route de l'existence, jusqu'à ce qu'une dernière voiture, toute drapée de noir, venant prendre chez lui le voya-

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geur, le conduise à son dernier gîte où il doit se reposer long -temps des fatigues et des cahots qu'il aura éprouvésgenfc chemin.

Si je voulais peindre toutes les voitures qui sillonnent les rues de Paris , il y aurait matière à un énorme volume; je me contenterai de vous parler des voitures publiques , de celles où chacun peut monter en échange du salaire tarifé par le sultan de la rue de Jérusalem.

La première qui se présente sous ma plumé est cet équipage à deux roues que l'on rencontre à chaque coin de rue , et qui , plus que toutes les autres voitures , menace à chaque instant lès pieds des malheureux piétons. — Le nombre des cabriolets de place qui circulent conlinuelr lement dans Paris s'élève à 737 : tel est le chiffre qui a été fixé par la police et que l'on ne peut dépasser. Car pas une voiture de place ne peut s'établir sans une permission de la police , et il a été décidé que le nombre des cabriolets de place ne pourrait s'élever au delà de 737. Chacune de ces voitures paye par mois une redevance de 22 francs, ce qui est une patente assez considérable pour un pauvre diable qui souvent n'a pour toute fortune que son cabriolet et deux maigres chevaux. Il faut faire chaque mois courses à un franc au profit de la police, pour.

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avoir le droit de s'établir sur la place publique. C'est un peu cher.

Le monopole *%e ^glisse parmi les cabriolets cftmnie partout ailleurs. La plupart de ces voitures appartiennent seulement à quelques personnes épi sont assez riches pour accaparer la plus grande partie des cabriolets. — Un cocher qui n'aurait qu'une voiture et deux chevaux, réussit difficilement. — Il est des jours où le pauvre diable ne gagne presque rien , et il se trouve sans ressource, s'il n'a pas toujours soin d'avoir quelque argent en réserve. — Pour pouvoir gagner quelque argent! — Un des plus riches propriétaires de cabriolets en a maintenant preè de cent, qui, avec les chevaux, représentent là Somme de quatre cent mille francs.

Les propriétaires de voitures ont divers arrànéfcmens avec les cochers. Les uns doivent , chaque soir, soit que là recette ait été bonne ou mauvaise , rapporter de dix à douze francs à leur patron. — Ce qu'ils gagnent au-delà des douze francs est bénéfice pour eux , et lorsque la recette ne s'est pas élevée au taux fixé , le cocher Aoit ajouter de son prc-pTe argent pour compléter là sdmme. — D'autres patrons accordent à leur cocher le quart de là recette du jour, mais cëttx-la sont surveillés ptus spécialement, et dès

inspecteurs viennent de temps en temps savoir s'ils sont en course , et ils doivent marquer exactement le nombre de courses qui ont été faites pendant la journée. — Quelques propriétaires de voitures , pour entretenir l'émulation de leurs cochers , donnent chaque mois une prime de cinquante francs à celui d'entre eux qui a fait les recettes les plus abondantes. — C'est là le prix Monthyon des cochers de cabriolets.

Du reste, les détails que je viens de donner 'sur les cabriolets se rapportent aussi à presque toutes les autres voitures publiques de Paris ; les arrangemens entre les maîtres et les cochers sont à peu près les mêmes. — . Mais comme tous ces détails de ménage ne sont peut-être pas très amusans pour vous, j'aime mieux m'occuper de la physiologie du cocher des voitures publiques, et chercher les diverses nuances qui les distinguent entre eux.

Le cocher de cabriolet est le Figaro des cochers. — Blotti presque nuit et jour dans un coin de sa voiture , il attend sans cesse le piéton qu'une averse imprévue, ou qu'une course lointaine force à prendre un moyen de transport ; puis , faisant claquer son fouet , il stimule le plus possible le malheureux cheval attelé à l'équipage ,

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et lui fait prendre cette marche qui n'appartient qu'aux chevaux de cahriolets , que Ton ne saurait nommer ni le pas, ni le trot, ni le galop, et qui participe cependant de ces trois allures. — A peine êtes-vous assis à côté de votre conducteur, que déjà le bavard entame la conversation. A votre figure, il a reconnu de suite si vous êtes provincial , étranger ou parisien. — Si vous êtes provincial ou étranger, il vous détaille de suite toutes les curiosités que vous devez visiter dans Paris : il vous servira de guide. — Si vous êtes Allemand , Anglais ou Russe , il vous dira quelques mots russes , anglais ou allemands; il les a appris durant les guerres de l'Empire , car le cocher de cabriolet a presque toujours parcouru toute l'Europe avant de parcourir les rues de Paris. — Il vous racontera qu'il a été hussard du corps du général M oncey , ou chasseur, ou dragon, ou lancier, n'importe, mais toujours il a servi dans la cavalerie. — Aussi , venez-vous à passer sur la place du Carrousel , il vous dira . en vous montrant les chevaux de bronze de l' arc-de-triomphe , qu'il y a trente ans, il a vu les véritables chevaux de bronze sur la place de Venise. — Arrivez-vous auprès de la colonne Vendôme , il vous racontera qu'il a pris trois canons à la bataille d' Austerlitz , et il vous

montre les canons sur la colonne ; ils ont servi à couler tout un bas-relief. — Comme des souvenirs de bataille à jNapoléon il n'y a pas loin, bientôt votre cocher vous parle de l'empereur , et même il vous parlera de l'empereur à propos de tout: car le cocher de cabriolet n'est ni carliste, ni républicain, ni pbiiippiste , ni henriquinquiste, il est napoléoniste, napoléoniste dans l'a me . comme il dit.

Le cocher de cabriolet ne s'interrompt ordinairement dans son éloge de Napoléon que pour apostropher l'omnibus qui passe. — Car l'omnibus et le cocher de cabriolet sont ennemis intimes. — C'est même son seul ennemi, avec le sergent de ville cependant qu'il ne faut pas oublier; car le cocher de cabriolet confond aussi le sergent de ville dans son inimitié avec l'omnibus. — C'est le sergent de ville qui le force de ne pas dépasser le lieu de station affecté aux voitures ; c'est le sergent de ville qui fait les rapports à la préfecture de police; c'est le sergent de ville qui fait mettre le cabriolet en fourrière et le cocher à la salle Saint-Martin. Aussi, je vous l'ai déjà dit, quoique le cocher de cabriolet ne soit pas républicain, il aime assez les émeutes; parce qu'alors il peut se venger à la fois de ses deux ennemis : il a le plaisir de faire des barricades

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avec les omnibus qu'il se hâte de renversé* et de démolir; puis le plaisir non moins grand encore de régler quelques vieux démêlés avec le sergent de ville. — Deux grands bonheurs en un jour.

Si votre cocher voit que vous n'aimez pas beaucoup causer politique , il vous parlera littérature. — Peu lui importe , pourvu qu'il cause. • — D'ailleurs, il n"est pas fâché de montrer qu'il connaît aussi sa littérature. — Il va de temps en temps au théâtre , mais il aime surtout le Cirque- Olympique. — C'est le théâtre qu'il préféré; il vous racontera si vous le désirez toute la pièce de Y Empereur ou des Polonais. — Il vous dira même qu'il a assez de goût pour l'état d'acteur , et qu'il ne serait pas éloigné de débuter au Cirque-Olympique. — Du reste il ne connait pas que le théâtre de Franconi, il va aussi de temps tri temps à la Gaité, à l' Ambigu-Comique, et à la Porté Saint-Martin. — Puis il lit aussi quelquefois des romans , les jours où il fait un beau soleil , lorsqu'il n'y a pas beaucoup de courses à faire ; alors il loue un volume, èt lit dans sa voiture.— Mais cependant, il l'avoue lui-même, les romans ne l'amusènt pas beaucoup, et il préfère causer avec quelques amis chez le marchand dè vin. — Et lorsqu'il n'est pas chez le marchand dè vin, le cocher de cabriolet lait l'aimable avec

là marchande de papier Weynen ou avec la

marchande d'oranges qui se tient près de lâ.

Quoiqu'il ne soit plus tirs jeune, le cocher de cabriolet se souvient toujours de son ancien métier de hussard ou de chasseur , il est toujours galant avec le beau sexe, et fait des déclarations entre deux courses à un franc.

Le costume du rocher de cabriolet n'est pas très pittoresque et maintenant que Ton tient tant au pittoresque, il faut avouer qu'il n'est pas à la hauteur du siècle. — Ce costume se compose ordinairement d'une petite veste en drap bleu, dont 1rs manches sont couvertes de toile grise , pour ménager le drap qui s'userait contre le tablier de la voiture, d'un pantalon de toile grise ou de drap bleu suivant la saison, et enfin d'une simple casquette , car il a reconnu que le chapeau était trop incommode en cabriolet.

Outre les 7 3 ? cabriolets qui stationnent sur les places et dans les rues de Paris , il existe un nombre l\ peu près égal de voitures qui portent te nom de Cabriolets sous remise , parce que ceux-là, quoique publics, ne peuvent stationner dans les rues. — Ils ne portent point de larges numéros comme les cabriolets de places, et on ne peut les distinguer des voitures de maîtres. — Le nombre de ces cabriolets est illimité ; ils

ne rentrent pas si spécialement dans le domaine de la police.

Maintenant, si nous quittons le cabriolet, nous arrivons nécessairement au fiacre ; il n'y a pas d'autre voiture de transition , et cependant quelle diftérçnce entre ces deux équipages , quelle différence surtout avec leurs conducteurs!

Mais avant de vous parler du cocher de fiacre , je veux vous parler de la voiture elle-même et de l'origine de son nom singulier.

L'usage des fiacres dans Paris est assez ancien. Du temps de Henri IV, ils transportaient déjà les piétons moyennant un prix convenu; mais ces voitures n'avaient pas de nom particulier. Durant le règne de Louis XIII, un moine de la confrérie des Augustins, nommé frère Fiacre, avait une grande réputation de sainteté. — Les Parisiens ajoutèrent foi à plusieurs miracles qui, disait-on , avaient été opérés par lui. — Frère Fiacre étant venu à mourir, sa réputation de saint ne fit ençore que s'accroître. — Tout le monde ajouta foi en ses reliques. Les cochers des voitures publiques résolurent de se mettre sous la protection du nouveau saint, et placèrent dans leurs voitures des images de saint Fiacre pour se préserver de tout malheur durant leurs courses dans Paris. — De là on donna à ces voitures le

nom de voitures de Saint-Fiacre , puis, par abréviation, ce nom de fiacre qui leur est resté jusqu'à nos jours. . ^ty-iiii.

Le nombre des fiacres qui ont droit de stationner dans Paris s'élève a douze cents. — Comme les cabriolets ils sont régis par les ordonnances de police , et ils ne peuvent pas exiger au-delà du tarif qui a été réglé. Long-temps les fiacres de Paris avaient été assez sales ; mais quelques compagnies s'étant formées, et ayant offert au public des voitures meilleures que les anciennes, presque tous les fiacres ont fait une toilette un peu plus élégante pour ne pas être délaissés, et maintenant les fiacres de Paris sont beaucoup plus propres que' tous les fiacres des autres villes de France, et même que les voitures publiques des autres capitales de l'Europe.

Sur ce siège élevé et entouré d'une petite balustrade de fer, vous voyc»eet homme, la tête couverte d'un ebapeau de cuir T>ouilli , le corps enveloppé d'une vieille houppelande grise ou bleue , et ses pieds enfermés dans des sabots en bois : cet homme est le cocher de fiacre ; mais ne vous attendez pas à trouver en lui le Figaro bavard qui vous conduisait tout-à -l'heure dans son cabriolet. Perché presque continuellement sur son siège , exposé à toutes les intempéries

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des saisons , isolé pour ainsi dire au milieu des autres hommes , quïl ne voit que d'en-haut et que par* conséquent il peut mépriser pour peu qu'il soit philosophe , le caractère du cocher de ûacrc se ressent de l'isolement dans lequel il est forcé de vivre , et contracte par suite une teinte de sauvagerie qui n'est point adoucie par le frottement de la société. Car rarement le cocher de fiacre descend de son siège; s'il va faire une petite station chez le marchand de vin du coin, au Cocher fidèle, c'est silencieusement et sans se livrer à une gaîté bruyante , ni à une ivresse plus bruyante encore ; puis remontant tranquillement sur son siège, son domicile habituel, il s'étend nonchalamment dessus , attendant le moment de faire une nouvelle course, ou plutôt, pour parler son langage, le moment où il chargera sa voiture; car, par suite probablement de sa philosoph^fc^ cocher de fiacre ne considère le reste deroommes que comme une matière qui peut charger sa voiture. Aussi, que son fiacre renferme ou les malles d'un voyageur, ou un député , ou des paquets de marchandises , ou des amoureux, il n'a qu'un mot pour exprimer tout cela^ c'est une cliarge pour sa voiture, et voila tout.

Et cependant de combien de drames divers

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le cocher n'cst-il pas témoin , même dans une seule journée? Au soleil levant il se rend au bois de Boulogne ; deux hommes descendent de voiture , et s'avancent d'un air sombre dans les vertes allées dont le silence n'est encore troublé que par le doux gazouillement des oiseaux qui voltigent de branche en branche. Ces hommes s'arrêtent , se placent à distance : un coup de feu retentit, et quelques minutes après le cocher de fiacre reprend le chemin de Paris avec un cadavre dans sa voiture. Une heure après, c'est une noce tout entière que le cocher de fiacre conduit à l'église; le marche-pied s'abaisse devant la jeune mariée qui monte dans sa voiture en s'appuyant sur le bras de celui qu'elle aime, et sa robe blanche vient essuyer les gouttes de sang qui rougissaient encore les coussins. Dans le courant de la journée la même voiture , chargée ( du malheureux débiteur arrêté à l'improviste par le garde de commerce qui le surveillait depuis le matin, prendra le chemin de la rue de Clichy, et, s arrêtant devant la grille de l'hôtel, déposera entre les mains du concierge, un locataire inscrit pour cinq années ; — puis le soir enfin , lorsque la nuit étend son voile sombre sur tout Paris, à l'heure où les débiteurs, les amoureux et les voleurs sortent de leur re-

traite, un couple mystérieux se glisse toujours, dans cette même voiture , et vient y chercher un abri certain contre les regards des curieux , des rivaux et des marys.

Pensez-vous maintenant que mon cocher de fiacre se soit senti ému par toutes ces scènes diverses? — Pas le moins du monde, et de son siège élevé , il les regarde toutes du même œil indifférent. — Car, depuis long-temps, philosophe en houppelande grise, il a su mépriser toutes les passions humaines. Larmes ou joies, meurtre ou amour , tout par lui est réduit au même niveau, ou plutôt au même tarif, — une course de fiacre , — trente sous.

Il me reste maintenant à vous parler de ces voitures qui ont causé tant de désespoir au cocher de cabriolet, et qui même sont parvenues un instant à irriter la colère du philosophe cocher de fiacre. Les Omnibus (et sousce nom je comprends aussi les Dames blanches, qui sont d'un gris sale ; les Ecossaises , qui n'ont rien d'écossais; les Tricycles, qui n'ont plus trois roues; les Favorites, Diligentes , Citadines , etc., etc.) , le omnibus, dis-je, qui depuis quelques années circulent dans Paris , ne sont pas les voitures qui offrent le coup d'œil le moins curieux à l'observateur , moyennant ses tf ente centimes ,

il peut venir prendre place à coté de quatorze personnes qui, venues peut-être des différens points de Paris, peut-être même de la France et de l'Europe, se trouvent réunies dans une même voiture , et voyagent en compagnie pendant l'espace de vingt-cinq à trente minutes. — Du reste , il est assez singulier de remarquer que la création des omnibus date à peu près de la même époque que la création de la doctrine saint -simonienne , et qu'elle est fondée sur la même base , Y Association. — Mais la fortune n'a pas été la même pour les disciples de, saint Simon et pour les entrepreneurs d'omnibus. — Les apôtres ont vu s'écrouler bien vite tous leurs beaux rêves , tandis que l'omnibus continue à faire son cbemin dans le monde.

Depuis sept heures du matin jusqu'à onze heures du soir , les omnibus roulent dans les rues de Paris ; ainsi , depuis sept heures du soir, quatorze personnes , dont la plupart du temps pas une ne connaît l'autre, se trouvent face à face dans la même voiture > font une connaissance de vingt-cinq minutes , arrivent au même but , puis se quittent pour probablement ne se retrouver jamais. — Si le conducteur d'omnibus était iv. 12

aussi philosophe que le cocher de fiacre , plus d'une fois il aurait comparé sa voiture à quinze places au monde tout entier. Car notre vie est-elle rien autre chose qu'un voyage en omnibus ? -* Gomme les voyageurs d'omnibus , nous arrivons tous on ne sait d'où ; nous prenons place à côté de ceux qui sont installés ; nous faisons quelques connaissances avec les personnes qui voyagent de concert avec nous. — Si elles descendent en route , leur souvenu" est bien vite effacé de notre mémoire par d'autres voyageurs qui viennent prendre leur place ; — puis , dans l'omnibus comme dans le monde , nous nous marchons sur les, pieds les uns des autres , parce que partout les rangs sont pressés, et que nous cherchons à faire notre chemin sans penser à nos voisins;—puis enfin l'omnibus étant arrivé à sa station , au terme de la course , chacun de ces voyageurs venus on ne sait d'.oit, se dispersent et disparaissent pour aller on ne sait ou. — Voilà ce que penserait le cocher de fiacre ; mais le conducteur d'omnibus ne pense qu'à compter ses voyageurs , à leur faire payer leur place , et à rendre les gros sous qui ne sont pas de bon aloi.

Du reste * l'aspect que présente l'intérieur

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d'un omnibus, dépend beaucoup de ta station qui lui est accordée, et les voyageurs habituels qui remplissent la voiture impriment à chacun de ces intérieurs un aspect tout différent. Ainsi les omnibus qui stationnent sur la place Saint- André-des-Arts et sur celle de l'École de Médecine , servent de communication entre le quartier Latin et le quartier Saint-Denis , et par conséquent sont toujours remplis d'étudians qui vont incessamment explorer les rues Saint-Denis et Saint-Martin , puis de grisettes qui viennent rendre une visite de politesse à la rue Saint-Jacques ; tandis que les omnibus qui se rendent à Passy, ou à Belleville , sont peuplés de voyageurs d'un âge plus respectable , et qui ne songent qu'aux commissions que leur ont données leurs amis de la banlieue. La voiture qui va de la rue Grange-Batelière à Saint-Sulpice , reçoit souvent des petites dames élégantes qui se rendent dans le faubourg Saint-Germain ; tandis que l'omnibus qui va auprès du Jardin des Plantes n'a que quelques douairières qui habitent le quartier du Jardin du Roi, comme elles aiment à l'appeler , ou bien quelques provinciaux qui ne voudraient pas quitter Paris sans aller voir la Girafe. Enfin , telle voiture a pour

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habitués le» marchands de vin de Bercy , telle antre les invalides , telle autre les députés.

Le nombre des omnibus qui journellement traversent Paris en tous sens , s'élève à peu près a deux cents , et dans le nombre , je ne compte pas les omnibus-restaurans qui vont aussi incessamment se mettre en marche pour distribuer leurs côtelettes à domicile, et inonder tout Paris de leurs fricandeaux à l'oseille.

Enfin, qui le croirait! comme si ce n'était pas assez des vingt mille voitures qui se trouvent dans Paris ; comme si ce n'était pas assez des fiacres, des tilburys , des diligences , des cabriolets, des omnibus , des coucous, des landaus , des coupés , des carrioles , des malle-postes , des calèches et des Vespasiennes, voilà qu'on va établir des voitures à vapeur qui marchent avec une chaudière au lieu de chevaux ; puis des Eoliennes qui auront des voiles au lieu d'attelage , un souffleur au lieu décocher; et puis, pour couronner le tout , arrivent les Aériennes , enlevées par un ballon , comme l'annonce le prospectus , et qui, montées par dix-sept personnes, doivent servir aux voyages de long cours.

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Décidément, aujourd'hui tout est en progrès.

— On ne peut plus dire que le siècle marche ,

— il roule en voiture ! — et avec les chemins de fer en perspective , qui sait où il s'arrêtera !

Louis HUART.

La jeunesse de France a toujours été ardente et audacieuse. Un sentiment hautain d'indépendance semble s'être perpétué dans son cœur depuis les coramencemens de notre histoire. Fils de nobles familles , enfans du peuple , beaux seigneurs au mantelet galant , chétifs bourgeois en pourpoint, chevaliers courant aventureusement à la croisade et à la guerre, écoliers désireux de

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tapage et de science , le même instinct de fierté gonflait ces poitrines adolescentes, le même

amour de l'imprévu et de Fimmense les agitait. La jeune noblesse s'en allait en habit de fête, ficelée dans la soie, à la bataille de Nicopolis; la jeune université escaladait follement les hauteurs métaphysiques; elle insultait le christianisme avec le savoir païen d'Aristotc; elle faisait , dans les régions intellectuelles , des trouées et des tentatives dont la profondeur et la hardiesse surprennent encore notre siècle miraculeux. Quand la réformation vint déterminer les temps modernes, Calvin, qui est mal connu, était un jeune homme. Quand la fronde jeta un intermède populaire entre l'absolutisme de Richelieu et celui de Louis XIV, Condé et Gondi étaient deux jeunes gens. Quand le dix-huitième siècle sortit avec sa plume souveraine des orgies de la régence, Voltaire avait à peine vingt ans passés. Et qui a fait, défendu et organisé la révolution française? c'est une jeune et énergique génération , qui , à l'extrémité de ses flots anonymes, a poussé quelques jeunes noms. La jeunesse de France est un étalon vigoureux: vous ne l'enjamberez que périlleusement, et vous ne le dompterez jamais, fussiez-vous le tonnerre et la tempête. La jeunesse de France est pleine d une gé-

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néreuse fougue , qui déborde superbement , qui hasarde les conquêtes les plus difficiles, qui de la science se fait une citadelle , de la littérature une arme, de l'amour une exhortation, de la religiosité une espérance , qui enflamme les choses les plus froides , et tourne également la paix et la bataille au progrès.

Venez la voir paisiblement assise sur les bancs d'où elle aspire la parole électrique de ses maître , assise en silence , penchée un peu lourdement et sans façon arrogante, perdant indifféremment son regard dans les fresques pâles de la voûte ou dans la poussière des gradins. Elle semble prêter complaisamment l'échiné à la verge et ne pas guetter les larcins qu'on lui fait. Patience! Les passions fringantes regimbent déjà dans son cœur; les spéculations de l'avenir passent et s'achèvent derrière son front serein; sa face est prête à changer soudainement ses clartés calmes et vermeilles pour des éclairs plus redoutables. Sachez que ces frêles organisations gardent aussi bien que des vases d'airain la source des haines vivaces et salutaires. Ces esprits, enveloppés dans une écorce timide et non encore transpercée , élèvent des barricades intellectuelles contre lesquelles toutes les traîtrises échoueront, et assemblent secrètement de méta-

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physiques émeutes que la loi martiale ne vaincra pas.

Il est impossible que toutes ces jeunes ardeurs tourmententinutilementle mystère et la conquête de l'avenir.

Et déjà, dans ces cours suivis avec empressement, où la science se déride de jour en jour, et descend à la politique pour la relever , où l'enthousiasme prête à la raison ses ailes et sa flamme, où l'âme s'émeut autant que l'esprit, où l'enseignement s'assouplit à la familiarité et s'emporte à la prédication; déjà, dans ces amicales leçons , dans ces conversations tonnantes , dans ces oraisons touchant nos vœux et nos affaires , on sent un parfum caché de la place publique, un ressouvenir de la démocratie antique, une annonce de discussion libre et éclatante, une prophétie des orages populaires de la tribune aux harangues.

Aussi bien les professeurs éloquens dont l'influence la plus réelle s'exerce sur la jeunesse, n'ont point cependant une assemblée si rétrécie qu'elle n'admette que cette fervente milice. Tous les âges, toutes les classes leur envoient des représentans. C'est à la face du pays qu'ils parlent.

Voici dans l'auditoire un vieillard dont les cheveux blancs tombent longuement comme en 8g, lorsque sa tête était blonde et adolescente. Il comprend les élans de notre époque, lui qui ouvrit vite son esprit aux désirs infinis de rénovation , ou la nation se livrait alors éperdûment.

La deux fronts chauves de prolétaires , Fun vaste et enflé par les passions hautes de l'intelligence , l'autre étendu , abaissé , saillant par les qualités positives de l'entendement, l'un portant les signes fougueux de l'art, l'autre les marques méditatives et calmes de la raison. Je les ai admirés tous deux, et je me suis figuré souvent que le premier avait pu luire sous les franges des Tuileries, le 10 août, à côté de Danton; le second, dans les tribunes de la Convention, en nivôse, le jour où Robespierre parlait de Sparte et de la vertu.

Sous des sourcils rouges et effilés, cherchez les yeux gris d'un général de l'empire. On voit son cabriolet à la porte de tous les enseigne* mens, et sa décoration au pied de toutes leschaires. Sa figure plissée et tombante semble proférer incessamment un acte de contrition devant les idées dont sa génération fut détournée par le bruit des armes et par la gloire du despotisme.

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On m'a dit souvent que cet homme froid , lâché, qui porte un chapeau gris, une cravatte blanche et des souliers mal noués , qui délibère haut après la leçon , qui défend le christianisme en secouant les épaules lorsqu'on parle d'humanité, était un pair de France. Il n'y a rien à craindre de cet excellent homme.

Ce petit bourgeois , qui a une petite tête et un petit ventre , suit tous les professeurs pour savoir ce que chacun d'eux emprunte au Dictionnaire philosophique de Voltaire. Il a un crayon de bois avec lequel il marque sur un papier sale le nombre de vols faits à son livre unique. Il serait à désirer que quelques uns de nos professeurs eussent étudié ces rudimens de l'esprit moderne autant que lui et en usassent mieux.

Les femmes, pas toutes jeunes, presque exclusivement blondes, modestement serrées sur les premiers bancs , ont leurs pieds posés sur les marches .ou le choix élégant des écoles prend place. Admises au Collège de France, elles sont •exclues de la Sorbonne. Pour pénétrer en ce centre régulier des études universitaires, il faudrait qu'elles arrachassent leurs voiles et revêtissent l'effronterie masculine des écoliers. Euclide , au contraire, se cachait sous des habits féminins pour assister aux leçons de Socrate.

Remarquez cette différence des civilisations.

Puis toutes les patries, tous les exilés, tous les cœurs dont la première révolte a été punie par la proscription, toutes les langues, la Pologne , l'Italie, l'Allemagne, l'Angleterre, toutes les provinces, tous les accens, toutes les études, toutes les pensées , se donnent là rendez-vous , s'y croisent, s'y foulent, s'y coudoient. Le journalisme met ses gants blancs pour y être vu; le clergé sa redingote pour y être caché ; l'ouvrier ses hardes neuves pour n'y point rougir.

Et enfin, là comme ailleurs, on trouve un troupeau d'indifférens , de gens qui laissent couler les siècles sans regarder ce qu'il y a sous leur écume, qui prennent la science pour une distraction agréable de la réalité, et non pour le mobile de toute action et le résumé de toute œuvre, qui épluchent les phrases du maître, auxquels son idée échappe , qui s'indignent des trivialités et des emportemens , qui aiment la parole comme un flot pour les bercer dans leur batelet, et pas autrement, qui sont incapables de jamais dépenser ni admiration, ni émotion, ni audace, ni vivacité, ni intelligence. Ces gens là veulent à toute force vivre comme leurs pères ; ils ne s'aperçoivent pas qu'ils les vont rejoindre dans leurs tombeaux.

La masse générale de ce public a toutefois de graves instincts et des besoins sérieux qui, depuis quelques années , ont poussé renseignement en des voies profitables, de la forme au fond , de la phrase à la chose, de Y esprit à la raison, de la littérature a la science. Et certes , il est juste de dire que jamais le professorat ne fut plus digne de sa mission, ne montra une philosophie plus libre et plus méditée , ne garda une attitude plus indépendante et une sévérité plus méritoire. Ce n'est pas au ministère qu'en revient l'honneur, mais au siècle.

Les établissemens publics et gratuits où le gouvernement entretient des chaires sont nombreux à Paris et dispersés.

Le Conservatoire des Arts et Métiers, placé au milieu de là population marchande et ouvrière, a ses cours d'arithmétique, de géométrie, de mécanique , de sciences appliquées , et d'économie politique. Il faut voir quelle attention avide , quelle sympathique admiration , cet auditoire de prolétaires a vouée à ses maîtres , pour comprendre combien le peuple apprécie l'instruction et en éprouve la soif. Un curieux attardé qui fait crier doucement la porte est inévitable-

LES COURS PUBLICS. igi

ment dévisagé par tous les yeux et hué par toutes les bouches; et ceci a lieu même au cours du baron Charles Dupin. Honnête chiffreur , laborieux commis de la statistique chimérique, députe courageux contre la conscience nationale , Viennet maritime , il tient des quakers par son grand chapeau , des filles à marier par son habitude des Tuileries et sa vanité sans cesse rougissante , des célébrités européennes par ses décorations embrochées , et des Dupin par ses souliers. Sa voix mate secoue en éclats glapissans les foudres ministérielles et les terreurs de l'égoïsme sur ces têtes populaires. On ne devrait permettre à M. Ch. Dupin de parler que dans les assemblées où il est permis de rire.

M. Blanqui , dont le talent jeune et souple a remplacé les vieilles austérités de J.-B. Say , met dans ses leçons un désintéressement de ses hautes protections qui mérite d'être loué.

A la Bibliothèque du Roi. outre les leçons spé^ ciales et les travaux particuliers de l'école des Chartres, on a ouvert des cours de langues orientales et de paléographie. Le fashionable et imprudent conservateur des médailles jette là un rayonnement que la longévité de ses collègue» laisse sans rivalité. Avec un esprit et un caractère

fins, un gosier clairement sonore, une intelligence assise moderncment, M. Raoul-Rochette dévoile les antiquités auxquelles il sait trouver bien des significations diverses. Tendu aux choses nouvelles, ayant trop de sens pour les négliger, et trop de tact pour s'y compromettre, il fait naturellement suivre à ses idées le progrès des événemens. Disciple scrupuleux des ruses de la rhétorique classique, il parle si convenablement à chaque époque , que ses semblans de versatilité politique ont l'air de ne lui être imposés que par les règles du bon goût.

Au Jardin des Plantes, la jeune école de M. Geoffroy- Saint- Hilaire lutte honorablement contre les souvenirs et les doctrines de Cuvier. On n'a pas encore défini la mission de Cuvier d'une manière satisfaisante , parce qu'on n'a pas vu suffisamment celle de son antagoniste. Immense en étendue de superficie; ayant dans sa tête place pour classer toutes les idées, pas le foyer ardent où on les forge ; carré par la base , mais manquant de la flamme aiguë au bout de sa pyramide ; allant aux dernières limites connues de l'espace et du temps, pas au-delà ; se hissant sur l'échelle des êtres d'échelon en échelon par les forces positives de l'entendement, n'y volant pas

à grandes ailes, Cuvier a réalisé ce problême insoluble , de n'être qu'un bomme d'analyse et d'être pourtant un homme de génie. Le génie et la synthèse de M. GeofFroy-St.-Hilaire, groupent des espérances jeunes et patientes, auxquelles le progrès postérieur des sciences est promis irrévocablement.

M. Arago achevait hier à l'Observatoire son cours d'astronomie. Dans notre pays de fortunes morcelées et d'incurie gouvernementale,M . Arago a rendu à la science tous les services que son beau talent a pu tirer de lui-même. Pendant que les notions astronomiques se précisent et s'étendent en Angleterre , grâce aux inst rumens que des capitaux énormes ont précieusement perfectionnés, M. Arago , privé de ces riches secours, dépense les facultés de sa noble intelligence à vulgariser les découvertes faites ailleurs et les théories achevées chez nous. Sa tête élevée , pleine de mouvement et de pensée , a bien les signes de la franchise qui aborde clairement les hommes , et qui heurte les idées nettement. M. Arago s'est fait l'intermédiaire de la science et du peuple , malgré la défense des préjugés et l'obstacle ardu des formules. Le peuple le doit remercier de iv. i3

jg^ PARIS MODERNE.

cette attitude Insolite et bienveillante, non moins que de son patriotisme. Nous souhaitons que cet exemple utile ait des imitateurs davantage.

Mais ces cours, récemment inaugurés, sont eu dehors des anciens établissemens dont la nation est redevable à la monarchie. Lesenseignemens, dès long-temps constitués parla politique royale, et marqués dans l'histoire de l'esprit moderne par des bienfaits incontestables, sont continués à la Sorbonne et au Collège de France.

La Sorbonne est l'héritière directe de cette antique Université, fondée par une charte de Philippe- Auguste en 1200, sur l'agrégation des professeurs libres des écoles de Paris. L'unité monarchique luttait sourdement depuis un siècle contre la république féodale. La couronne voulait rattacher à ses fleurons la chaîne de toutes les choses qui se débattaient en France. En constituant l'Université , elle se faisait une vassale puissante , d'une corporation qui aurait pu être bientôt son ennemie. Puis elle avait ainsi le moyen d'élever une juridiction rivale en face de la juridiction seigneuriale. Elle savait du reste que cette franchise judiciaire ne laisserait point

LES COURS PVBliGS. 195

les rebellions de k jeunesse sans correction. — Philippe -Auguste n'ignorait pas que les pédans usent du fouet autant que de la parole.

Ce serait pourtant une belle et curieuse histoire que celle de l'Université de Paris, d^kerait un résumé des idées et des passions qui ont présidé à l'enfantement des destinées et de la philo* sophie modernes. Fille aînée du pouvoir royal, l'Université a^ comme lui, contribué à maintenir, pendant un temps, l'unité du caractère national 5 puis, lorsque cette mission a été accomplie, et que la France, agrandie et glorieuse, a pu montrer aux nations jalouses une antithèse désormais infrangible , alors l'Université , comme la monarchie, a été frappée par Dieu de cet incroyable vertige qui a hâté la ruine des choses que l'une et l'autre semblaient créées pour défendre. En 1679 , lorsqu'un édit acheva, en dépit des foudres romaines , de substituer renseignement des Institutes à celui des Décrétales , l'Université avait tué le catholicisme, etla royauté avait enterré le moyen-âge. Cela fait , l'Université etla royauté n'ont plus eu qu'à mourir aussi.

Et cherchez aujourd'hui les statuts et les franchises et la rapière des écoliers , et les sept compagnies en l'Université , et les Quatre-Nations de la faculté des arts, l'Anglienne, la Normande,

ig6 paris moderne:

la Française, F Allemande qui fat plus tard remplacée, je crois, par la Picarde, et les déterminances de la rue du Fouare , et les fameux sceaux des Facultés dont M. Crevier raconte prolixement la pénible origine !

La Faculté de Théologie , qui avait été formée, dès le principe , en corps particulier , n'existe plus que sur l'affiche signée Lemercier. Elle ne passe pas d'examens. Je ne sais plus quel villageois acre et furieux descendit, il y a deux ans , avec son bâton ferré, dans la cour de la Sorbonne, et injuria en latin les docteurs qui ne voulaient pas écouter sa thèse de licence , et le public dont aucuns sont morts de rire sur place. Et à la saisonu suivante, l'abbé Guillon, vertu tempérée par les confessions du Palais-Royal , vint , précédé de deux massiers , et en présence de moi seul, réciter dolemment, dans la grande salle, l'article nécrologique de la théologie. Pardieu , ellen'est point morte, et ne mourra point; son âme seulement est passée en un corps plus jeune, plus profane et plus joyeux. Ces docteurs sorboniens galvanisent un cadavre qui, avant de pourrir tout-à-fait , a eu soin de procréer une fille belle que la pudeur a tenue secrète encore et peu

connue. Il faudra bien que la religion des philosophes ait aussi sa théologie.

Les Facultés de Droit et de Médecine qui avaient autrefois des rapports et des liens intimes avec les autres Facultés de l'Université , ne se rapprochent aujourd'hui de la Sorhonne que sur le budget où elles sont comprises dans un même article. A cet éloignement , les Facultés de droit et de médecine n'ont gagné qu'un dédain des sources générales et des principes communs des sciences. Aussi , je ne m'étonne pas du tout que les inintelligente^ sévérités de V exégèse l'aient emporté che^ elles sur la compréhension dogmatique.

Ainsi de la vieille Université*, il ne reste plus de membres vivans en Sorbonne , que la Faculté des Sciences et celle des Lettres.

Dans la Faculté des Sciences , les chaires purement spéculatives sont peu entourées; les études positives ont au contraire un amphithéâtre plus vaste et mieux garni. Les élèves de l'École de Médecine forment l'auditoire habituel des cours de chimie et de physique. Dans cette salle basse , obscure , longue , dont les gradins

ig8 PARIS MODERNE.

montent jusqu'au plafond, des professeurs se sont acquis gloire et honneurs. Le baron Thénard, homme élémentaire dans tous les sens , fait d'une moitié de savant et d'une moitié de rhéteur; haranguant, avec des inflexions comiques, ainsi qu'en foire, tantôt M. Barruel, son préparateur , tantôt son débonnaire public ; jouant avec la craie, le torchon et le tableau, comme paillasse avec sa grande baguette ; peu chimiste de lui-même, se vantant de méconnaître Berzélius, voué corps et amc aux classifications dépassées; lourd dans sa bredouil lante emphase ; bœuf Apis, légalement sacré , paré de la bandelette constitutionnelle et du mantefu pairial , a élevé sa grande fortune au milieu des alcalis et des acides qui empestent cette caverne. M. Gay-Lussac, nature plus svelte , esprit plus aigu et mieux e/îilé , explorateur plus hardi , inventeur plus sagace , politique plus circonspect , partisan moins marqué, dissertateur plus sobre et plus sérieux, s'est fait de cette chaire un marche-pied pour se hausser à la tribune législative. M. Dulong, expérimentateur sévère, infatigable, modeste, et M. Pouillet, professeur délicat et net , se partagent l'enseignement de la physique.

Personne plus que nous n'est disposé a reconnaître la valeur absolue et intrinsèque des scien-

Dig

ces exactes. Leur rigueur nous paraît être un des plus glorieux triomphes de l'esprit humain; l'abstraction qu'on trouve à leur base ou à leur sommet signale invinciblement la toute-puissance de l'idéalisation humaine. Le privilège d'enfermer les réalités dans une formule , de les suivre par elle dans leurs transformations, dé les pétrir au fond de son intelligence, et ensuite de leur faire subir vraiment les modifications que la pensée a données à leurs formes mentales , est une de nos plus divines prérogatives. Mais la philosophie exclusivement nominaliste , qui, après avoir vaincu le moyen-âge , a , pour un temps, vaincu aussi toute synthèse , tient, depuis trente ans, les théories scientifiques dans une humilité fâcheuse. La science française s'en retourne aux petits sentiers; elJe pose peu de grands problèmes; elle a même reculé devant les hautaines tentatives du dernier siècle ; elle appelle volontiers Icares et menace des abîmes marins les esprits que le feu emporte au ciel; elle s'isole et se parque sur des endroits circonscrits delà matière vulgaire; elle n'a pas ces aspirations au tout, à l'unité j à l'harmonie qui préoccupent pourtant la génération ascendante; elle ne rêve plus de Dieu, ni pour le bénir, ni pour le défaire. Elle ne donnera pas à la civilisation actuelle de gran-

des impulsions, pas même des satisfactions opulentes.

Aussi la jeunesse est peu tournée de cê côté là; elle s'enflamme beaucoup plus pour l'enseignement historique et moral, qui , dans ces derniers temps, a eu de vastes perspectives inopinément ouvertes, et de magnifiques entrebâillemens. Inconsidérée dans ses premiers essors, elle a dépensé de l'enthousiasme devant des idoles qu'elle a depuis traînées aux gémonies. L'esprit nouveau qui l'animait , elle l'a prêté à trois hommes qui le combattent après s'en être rechauffés. Cette trinité doctrinaire persécute aujourd'hui la génération qui Ta mise sur ses épaules pour la porter si près du trône.

Nous savons bien que M. Guizot a prêché par devant la jeunesse le système d'équilibre qu'il veut réaliser aujourd'hui, et la justification rationelle de la royauté; nous savons que M. Villemain n'a jamais déguisé son pacte avec les vieilles élégances du vice despotique ; nous savons que M. Cousin n'a jamais entièrement voilé ses perfides menteries. Aussi nous n'accuserons pas ces hommes de nous avoir trompés. Le premier est resté toujours penseur égoïste et sournois ; le second ^ orateur innocent et docile ; — le dernier n'a fait qu'accroître ses impuretés.

Notre poésie les enveloppait d'une apparence décevante. Notre raison, éveillée par les malheurs du pays, nous les a montrés tels qu'ils n'ont pas cessé d'être. L'élan philosophique, dont l'illusion première nous avait fait croire à leur démocratie , les punira incessamment d'avoir simulé nos passions et de les avoir excitées.

Toutefois cette déconvenue a jeté sur les cours de la Faculté des Lettres une laide tache. Bien des jeunes gens qui passent devant les petites portes massives de la Sorbonne, se peuvent dire : A quoi bon la science de ces esprits élevés?

Prêchée avec enthousiasme par eux quand ils n'étaient rien , conspuée quand ils sont devenus puissans , elle n'a servi qu'à leur donner des titres pour opprimer les faibles et des argument pour réduire les niais; elle n'a porté que deux résultats, de la gloire à eux! pauvre chose! des fers à nous, chose intolérable.

Malheureusement la Faculté des Lettres, toute pourvue qu'elle est de jeunes talens, n'a point donné encore un solennel démenti à ces tristes

déductions. "2

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M. Théodore Jouffroy semblait d'abord réu-

203 *AMS MODERNE.

nir bien des qualités supérieures du maître, et devoir rendre à la philosophie l'initiative Ferme et la puissance sociale. Venu seulement à la célébrité professorale avec la révolution dernière , préparé dès long-temps à la suite savamment déployée de l'analyse psychologique : positif dans sa méthode, rêveur et tendre dans son langage, dans son geste , dans sa blonde tête , dans ses yeux bleus; ayant tous les voiles de l'idéalité chaste et perdue infiniment , toute l'affirmation d'une probité sévère; poétiquement mêlé de scepticisme et de foi ; on croyait qu'après une exposition lente et élégamment détaillée du phénomène intérieur , il aboutirait à une conclusion précise d'avenir, ou du moins à la montagne suprême d'où Ton découvre les vallées de la terre promise. Aussi en ces premières heures d'enseignement, données au déclin du jour, par une lumière fuyante et légère, comme celle que Lesueur a fait descendre en ses suaves peintures , écoutées dans un silence que la voix brisée du professeur troublait à peine ^ — alors qu'il parlait des grandes créations antérieures de Dieu, des grandes pensées antérieures de l'homme, des grandeurs du passé pour accabler le présent et évoquer l'avenir, alors qu'il parlait du christianisme étouffé sous le doute , fantôme géant , et

de la tragique inort des entités subies, alors même qu'apaisant ses colères mélancoliques , il se laissait plus facilement entraîner aux ouvertures d'un panthéisme descriptif et harmonieux, aux visites de l'âme vis-à-vis des autres âmes répandues dans la nature, aux embrassemens de la pensée humaine et des pensées inférieures ou supérieures, aux mystérieuses relations des facultés animiques, aux secrètes dérivations de l'être intime, — la facile et nouvelle émotion de l'homme, du lieu, de l'atmosphère entretenait en nos cœurs un religieux tremblement qui forçait nos esprits à la patience et à l'attente. Un jour M. Jouffroy, poussé vers les zones extrêmes de son système, rencontra au pôle la raison impersonnelle de ses maîtres en ecclectisme. Obligé de nommer la chose par son nom doctrinaire , il rougit. Et quelques jours après, en nous annonçant qu'il partait pour les élections, il rougit encore. Vous savez depuis ce qu'il en est advenu. La raison impersonnelle admise fatalement au centre * de son système l a dispensé de mettre sa raison personnelle en quête d'une solution des problêmes posés. Lorsqu'à la chambre des députés, il a dit que le christianisme étant tout-à-fait anéanti, on ne trouverait pas de long-temps de quoi rassasier l'intelligence et l'âme du genre

humain , il n'a été compris et plaint sincèrement que par ses élèves.

M. Jouffroy a abandonné maintenant le terrain de la philosophie universelle où sa psychologie ne se pouvait tenir. Il s'est retiré dans les arguties scolastiques du droit naturel. Il ne s'est pas avisé que sa théorie faisait de l'humanité, ce que les naturalistes n'osent déjà plus faire de la partie subalterne de la création, une matière inerte, immobile, qui, une fois toisée, ne grandit plus , une fois décrite, se pétrifie. La notion du mouvement et du progrès manque totalement à cette école. La vie lui échappe.

Je voudrais cacher ici sous son chapeau blanc M. Valette, professeur de métaphysique condillacienne , de telle façon que personne ne le put reconnaître. — Il faut avoir une puérilité bien honnête pour conserver une foi si longue aux mixtures philosophiques de M. Laromiguière.

Deux hommes, je me garderai certes de les comparer, jettent en Sorbonne un éclat qui a été exagéré par des trompettes amies. M. Michelet et M. Marc Girardin ont une élégance d' esprit différente et réelle, une parole qui se

fait écouter à divers titres aussi. Mais ces deux professeurs sont les représentons de deux écoles historiques qu'il faut enfin oser caractériser.

M. Michèle t, est, quoi qu'on ait dit, un homme froid, même sec. La brièveté de son geste, et la contraction aride de sa lèvre rappellènt évidemment M. Guizot. Il a la phrase courte , pas nouée à la précédente ni à celle qui suit. Il met dans sa pensée la même interruption que dans sa parole. Les intervalles qui séparent ainsi son éloquence ne ressemblent pas du tout au travail d'un esprit qui cherche , mais à la peine d'un esprit qui s'attriste. Suspendu sur chaque affirmation, il a l'air d'en déplorer la maigreur extrême et de la vouloir enfler par la poésie. La destinée humaine doit sembler inférieure à ses yeux , et nécessiteuse d'une parure qui la dérobe. S'il contemple la réalité positive ou idéale de l'histoire , il va maudire ; il appelle l'art au secours de son scepticisme, et lui demande non pas la vérité, mais le mensonge. Il paraît alors calmer un peu ses inquiétudes , au charme de ces heureuses fictions. Mais voila que *a poésie, qui n'est pas trempée de réalité , l'enivre ; il cherche vainement à se rétablir sur ses petites coupures familières, et à se réveiller par le heurt de ses petites phrases. Ce n'est plus qu'un homme qui parle mesquinement

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