‹ Nouveau tableau de Paris, au XIXme siècleChapitre 24 sur 28 · POÈTES · texte numérisé non relu

POÈTES

La physionomie actuelle de notre poésie, assez mal comprise chez les peuples voisins, particulièrement en Angleterre, n'est pas facile assurément à embrasser d'un seul regard. La Bibliopée a pris, depuis quelques années, un développement si prodigieux, qu'il faut un coup-d'oeil

exercé pour distinguer, dans cette confusion, ce qui doit survivre et surnager, ce qui dans l'histoire doit un jour représenter l'état poétique de la France, en i834«

Il est permis aux Revues de Londres d'analyser prolixement les ouvrages qui chez nous n'excitent pas même un sourire de pitié. Comme il est de bon ton, dans les salons de la Grande-Bretagne, de gazouiller le français, en prenant le thé, il est naturel que la critique anglaise ne se montre pas très scrupuleuse sur le choix de ses études. Et puis, en réalité, la critique littéraire, chez nos voisins d'outre-Manche, a grand'peine à se dégager des préjugés religieux ou politiques. Et sans doute les hommes sérieux de l'Angleterre savent à quoi s'en tenir sur la bonne foi des hostilités dirigées contre nous dans les recueils aristocratiques.

Mais ici, à Paris, dans le centre littéraire de la France ; le triage n'est pas seulement facile, il est obligatoire. Il ne faut pas répudier les gloires naissantes, pour adorer les gloires consacrées depuis long-temps; mais il faut se montrer sévère et ne pas gaspiller son encens.

La poésie lyrique, le roman et le théâtre offrent aujourd'hui à notre admiration des noms illustres et qui arriveront, je l'espère, jusqu'au

siècle suivant. Ces noms-là ne sont pas nombreux. Il est bien qu'il en soit ainsi ; car le génie et la gloire sont des exceptions, comme la force et la beauté. . '

Dans la poésie lyrique il y a trois groupes bien tranchés, trois familles unies, mais distinctes, trois pléiades voisines, mais qui projettent une lumière inégale et diverse.

Dans le premier groupe il faut placer Lamartine, Victor Hugo et Alfred de Vigny. Ces trois natures, si profondément distantes Tune de l'autre, représentent, dans leur unité idéale, la partie chrétienne de notre poésie. C'est en eux surtout qu'il faut chercher le reflet du génie biblique. Chacun d'eux, en effet, s'est assimilé à sa manière l'inspiration hébraïque, et l'a transformée selon les besoins et les instincts de son intelligence individuelle. Chacun d'eux a demandé à Moïse et aux prophètes le secret des pensées divines, et leur a dérobé quelques unes de ces images enflammées, de ces ardentes similitudes, de ces métaphores étincelantes qui nous ravissent à la» lecture du Pentateuque et d'Isaïe. iv. i5

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Mais, dans cette communion chrétienne il y a place heureusement pour de notables dissidences littéraires. De Lamartine à Victor Hugo, de Victor Hiujo à de Vigny l'intervalle est impossible à combler. L'auteur des Méditations semble n'obéir jamais qu'au besoin irrésistible de chanter ce qu'il souffre et ce qu'il désire. Il y a dans sa manière quelque chose de fatal et d'irréfléchi qui ne permet pas d'expliquer par l'étude et la persévérance la richesse éblouissante de ses créations. Le récit nonchalant de ses rêveries est une trame magnifiquement brodée, où sa volonté n'a rien à faire, et dont le poète ne peut lui-même prévoir les limites indéfinies. Peut-être n'y a-t-il pas, dans toute l'histoire littéraire de la France, un pareil exemple de spontanéité poétique. Depuis quinze ans bientôt que Lamartine s'est révélé , il ne s'est guère inquiété de varier le sujet de ses chants. Mais chaque fois qu'il a chanté, personne . n'a songé à lui reprocher la monotonie de ses inspirations. C'est qu'en effet, le flot de sa poésie se renouvelle sans jamais changer de transparence ni d'éclat j c'est que, fidèle au lit qu'il a choisi, le fleuve de son génie continue de réfléchir en marchant les paysages de la rive incessamment variés. Depuis les Méditations jusqu'aux Harmonies jÇ* est toujours Dieu, la ]\ature l'Humanité

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qui ont service thème à Lamartine. Mais il a sa tirer de cette trilogie une musique ineffable et qui ne s'était jamais entendue.

Victor Hugo est, avant tout, un homme de persévérance et de volonté, richement doué sans doute, mais qui doit à l'étude -de son art la meilleure partie de sa gloire et de sa puissance. Il a porté un coup de hache dans les traditions littéraires de son temps. Il a renversé le vieil édifice de la littérature impériale qui se lézardait avant sa venue, mais qui pouvait durer long-temps encore, si le novateur ne l'avait ébranlé dans ses fondemens. Les trois recueils lyriques de Victor Hugo, mais surtout les Orientales et les Feuilles d' Automne > ont rendu à la langue poétique des services éminens et qui suffiraient seuls à consacrer glorieusement le nom de l'auteur. Pour l'architecture des strophes, pour les -évolutions stratégiques de la rime et de la césure, il est impossible de prévoir quelque chose de plus hardi , de plus viril et de plus souple. Vignole et Palladio ne savaient pas, pour animer la pierre en galeries et en coupoles, des secrets plus merveilleux que Victor Hugo pour découper la parole en trèfles et en dentelles, pour la polir et la ciseler, pour rémailler et la dorer. C'est un artiste prodigieux qui manie la langue impérieusement,

qui la mène comme un cavalier sa monture, à sa guîse, où il lui plaît d'aller. Seulement, comme on devait le craindre, il a pour sa pensée des vêtemens si magnifiques, qu'il lui arrive souvent d'oublier le nu pour la draperie, l'idée pour l'image, l'homme pour le poète, la vérité pour la beauté.

Alfred de Vigny est une nature exquise, moins abondante et moins spontanée que Lamartine, aussi réfléchie, mais non pas aussi volontaire que Victor Hugo. Pour écrire Dolorida ou Moïse, il étudie long-temps et patiemment. Mais, bien que soigneux de la forme et amoureux de la mélodie, il se préoccupe sérieusement de la pensée; chez lui Thomme n'est pas l'artiste entier comme chez Lamartine. Mais l'artiste n'exclut pas l'homme comme chez Victor Hugo. C'est un type intermédiaire qui touche aux Méditations par la mélancolie religieuse et les mystiques épanchemens, et aux Orientales par la grâce divine et coquette du langage.

A coté de ces trois noms il faut placer Sainte- Beuve et Brizeux. Joseph Delorme ^les Consolations et Marie y bien que marqués d'un profond sentiment religieux, se distinguent pourtant des Méditations , des Feuilles d'automne et des Poèmes par l'expression exquise et préférée des

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affections domestiques. Si jusqu'ici la gloire des deux poètes s'est renfermée dans un petit cercle d'amis, si le public n'est pas familiarisé avec leurs œuvres, comme il devrait l'être, il n'y a rien là qui doive nous^irprëndre. Car, si l'on y prend garde, la tentative de Sainte-Beuve et de Brizeux ne va pas à moins qu'à poétiser la vie intérieure et familière, c'est-à-dire , la vie de tous les jours: Ils prétendent réhabiliter aux yeux de l'imagination ce qu'il y a de plus humble et de plus mesquin pour la foule. 1 1 T 'HHi>,K

Lamartine, Victor Hugo et Alfred de Vigny n'ont rien essayé, rien voulu de pareil. Le chemin suivi par Sainte-Beuve et Brizeux est plus modeste, mais non pas plus facile. Obligés^ par la nature même des sentrmens qu'ils préfèrent et qu'ils expriment, de s'en tenir à la peinture d'un paysage simple, uniforme, presque nu, forcés de s'interdire habituellement les mouvemens énergiques et tumultueux qui s'accorderaient mal avec les sujets qu'ils traitent, c'est dans l'étude patiente et assidue, dans la reproduction fidèle et délicate des secrets les plus mystérieux de leur âme, qu'ils doivent chercher" et qu'ils trouvent toutes les ressources de leur poésie.

Entre les Consolations et Marie il y a une parenté singulièrement frappante* Chez Brizeux ,

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l'essor est plus chaste, moins élevé ; l'œil du poète embrasse un horizon moins étendu; mais il s'est fait un bonheur inviolable et constant dans le champ qu'il cultive et qu'il arrose de ses sueurs. Ce qu'il souhaite au-delà c'est lè<egard de Dieu et le sourire d'une bouche adorée. Chez Sainte- Beuve le sol poétique , quoique fécondé par les mêmes semences , n'a pas le même aspect ; les sillons de sa pensée , quoique labourés au tranchant de la même charrue , ne poussent pas les mêmes gerbes; les épis de sa poésie, quoique dorés au rayon du même soleil, montent plus haut et se rident sous le vent en flots plus profonds et plus mobiles. Cela est simple et se conçoit sans peine. Sainte-Beuve est entré plus avant dans les misères humaines que ne Fa pu faire Brizeux, Il sait plus, il a senti davantage. Il a mis au service de ses douleurs une pensée plus clairvoyante. Il a eu, pour l'analyse des passions et des méchans désirs , des occasions plus fréquentes et plus variées. Sa mémoire est peuplée de souvenirs plus poignans, il compte au cœur de plus nombreuses cicatrices, et de chacune de ses blessures il s'est fait un thème poétique.

Ce n'est pas tout : le caractère spécial de ces deux intelligences, l'âge de ces deux âmes, inégalement épanouies a cette heure, impriment aux

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Consolations et à Marie, un sceau littéraire bien distinct. Brizenx, qui saitmal la société des villes, se tient plus exclusivement à la peinture de la vie rurale. Plus d'une fois il lui arrive d'être à son insçu, virgilien et théocri tique. Les couleursqu'il emploie sont si simples , et ménagées avec une telle sobriété qu'on le prendrait pour un poète antique , n'était la mansuétude chrétienne qui circule incessamment dans toutes les veines de sa pensée. Sainte-Beuve, dans ses descriptions les moins ornées, ressemble rarement aux idylles si* ciliennes. Les champs qu'il aime et qui délassent sa rêverie , tiennent moins de place dans ses inspirations. Dans les Consolations , le paysage sert plutôt à encadrer qu'à soutenir la pensée. Aussi, le plus souvent , le style participe à la fois de l'épître familière et du verset évangélique.

Ces deux formes de style correspondent merveilleusement aux deux esprits qu'elles représentent.

Un des grands bonheurs de Sainte-Beuve et de Brizeux, c'est de n'appartenir qu'à eux-mêmes et de ne relever d'aucun antécédent. Ils ont pris place dans l'histoire littéraire; ils occupent, dans la famille poétique de la France, un rang élevé et qu'ils garderont long-temps ; mais ils n'ont point de généalogie. w

Sur la même ligne que ces deux groupes lyriques} il faut placer Béranger et Barbier. Les ïambes et les Chansons ne sont pas des créations moins élevées que les Méditations ou les Feuilles d'Automne. Mais ces deux recueils de satires politiques et d'odes populaires forment dans la poésie française, une zone bien tranchée et qui peut s'étudier à part.

Depuis vingt ans , bientôt , que Béranger domine les masses , en leur rendant > sous une forme concise et fidèle, ce qu'elles lui ont données; depuis qu'il s'est fait l'interprète et le champion des colères et des espérances publiques , il s'est trouvé, parmi les lettrés, bien des bouches dédaigneuses , bien des esprits hautains, qui prédisaient à ce nouveau Tyrtée une gloire de peu de jours. C'est à peine si les critiques officiels accordaient au chansonnier le droit de bourgeoisie littéraire. Et si bien que, pour l'admettre au rang qu'il avait droit de prétendre , ils n'ont rien trouvé de mieux que de comparer ses chansons aux odes d'Horace. Singulier rapprochement, en vérité! Autant vaudrait comparer Salvator à Claude Lorrain. Horace, on le sait, si Ton excepte ses satires et ses épîtres , où il a révélé sa vraie nature, s'inspirait volontiers du lyrisme , et dérobait à Pindare et à Simo- :

nidè , leurs plus belles images, et les allures les plus hardies de leurs Strophes. Est-ce là, je le demande , le caractère littéraire de Béranger ? Y a-t-il, dans les odes d'Horace, quelques chose qui ressemble aux sentimens populaires de son pays? Est-ce qu'il n'y avait pas à Rome un homme assez pénétrant pour narguer Auguste et ses courtisans ? L'ami voluptueux de Virgile, a-t-il jamais songé à prêter sa voix aux railleries ou aux rancunes de la démocratie romaine? S'est-il ému au spectacle des libertés mourantes ? Mon dieu non! Les somptueux banquets, les journées indolentes et la villeggiatura suffisaient à remplir sa vie , à combler son ambition.

Chez Béranger, rien de pareil assurément.

Ce qu'il a voulu pendant vingt ans, ce qu'il veut encore , j'en suis sûr, bien qu'il ne chante plus, c'est le respect du droit commun, auquel Horace ne songeait guère 5 et, pour assurer le triomphe de la cause qu il a choisie , toutes les armes lui sont bonnes et familières , pourvu qu'elles soient loyales. La raillerie, l'invective, le dédain, l'apostrophe, sont dans sa main, comme un javelot vigilant et sûr, qui ne laisse à son ennemi ni trêve ni repos.

U n'a pas quitté le drapeau qu'A avait em- ; brassé; il ne l'a pas enfoui , comme cela est ar- ]

rivé à tant de lâchetés illustres ; il ne l'a pas brûlé pour jeter aux vents les cendres de sa honte ; non, il est demeuré fidèle à ses engagemens.

ni

quelle il s'est tenu prudemment, parce qu'il la maniait avec une entière sécurité, lui a été bonne et profitable. Obligé d'enfermer sa pensée dans le cercle inflexible du couplet , il a forgé d'un métal solide et sonore chacune des images qui devaient l'envelopper et la défendre comme l'armure le guerrier. S'il avait eu devant lui un espace plus large, qui sait <si nous aurions aujomçd'hui quelque chose de comparable au Roi (T Yvetot, au Sénateur , nu Dieu des bonnes gens, aux Souvenirs du peuple ? Cette condensation fatale, qui a paru à quelques esprits chagrins , un sujet de reproche, me semble à moi très favorable à la précision de la pensée. Quand il faut dire brièvement, on est plus sûr de ne rien dire d'inutile. Le choix sévère et scrupuleux des idées donne à l'œuvre une attitude plus virile et plus dégagée. C'est une manière de faire plus difficile et plus lente. Résumer de cette sorte est une besogne plus longue que développer sans contrainte et sans limites. Mais personne que je sache ne regretterai temps enfoui dans ces laborieuses inspirations.

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Bien qu'Auguste Barbier ne soit pas tout entier dans les ïambes , bien que le Pianto soit une magnifique tétralogie imprégnée d'un parfum antique, cependant les Ïambes, il faut l'avouer, sont aujourd'hui son titre principal aux yeux de kl foule.

Les Ïambes, en effet, comme les Chansons die Béranger, ne sont que l'expression poétique des sentimens populaires. Si le moule d'André Cbé~ nier, plus sévère au premier aspect que le rythme de la chanson, n'est pas d'emblée accessible au grand nombre, cependant il a comme la chanson le mérite d'enclore la pensée dans un étroit espace. Gomme elle, il condense et refoule les caprices luxurians de l'imagination, et ne leur permet pas de a'épandre et de s'écheveler. Gela est bon, et Barbier le sait bien.

Les Chansons de Béranger se passeront du brevet universitaire , les Ïambes de Barbier auront même fortune.

La Curée, la Popularité, Y Idole, Melpomène sont des chefs-d'œuvre d'énergie, de précision et de vérité. Jamais, avant Barbier, le symbole n'avait été plus magnifiquement déployé dans le style poétique» Jamais une image , une fois acceptée, n'avait été plus- hardiment déroulée ; jamais la pourpre, une fois jetée sur l'idée de

l'artiste, n'avait été drappée plus savamment ; Fauteur des Ïambes est à coup sûr le plus habile symboliste de notre poésie.

Mais aussi, proclamons-le hautement, les ambitions de la place publique, les courtisans du peuple , l'agenouillement de la foule devant la gloire militaire , l'avilissement du théâtre avaient excité , dans bien des ames, des indignations et des colères sans voix. Quand le premier cri de Barbier se fit entendre , un immense écho lui répondit comme par enchantement. Chacun en l'écoutant se souvenait de ce qu'il aurait voulu dire.

Le Pianto ne pouvaikprétendre à la même popularité que les ïambes. Ce n'est pas un poème écrit pour la foule. Bien que le peuple y tienne encore une place magnifique, bien qu'il soit personnifié admirablement sous la figure de Masaniello, cependant l'idée mère de cette grande élégie n'est autre que le déclin de Part. A Pise, à Rome, à Naples, à Venise, le poète cherche partout les ruines de l'art qui n'est plus. Il baise au front la Poésie qui repose au même tombeau que la Liberté italienne. C'est Orcagna auCampo Santo, c'est Raphaël au Vatican, c'est Salvator à la Chiaia, c'est Titien au palais des Doges , que le pieux pèlerin interroge sur le sort futur de l'Italie.

On a fait au Pianto un singulier reproche; on a dit : A quoi bon versifier des idées si simples , si naturelles et qui pourraient s'écrire dans une lettre ? A quoi bon ? à les rendre plus belles , plus pures, à les consacrer. 11 y aurait une autre question à poser , plus grave et plus utile. A quoi bon exprimer en prose ou en vers n'importe , des idées qui ne soient ni simples , ni naturelles? A quoi bon chercher hors de la pensée commune de bizarres inspirations? Ce n'est pas pour le poète une médiocre fortune , que d'éveiller chez le lecteur un essaim d'émotions amies et fraternelles. Celui qui s'isole dans sa singularité , et qui prétend ne ressembler à personne , invente volontiers une beauté factice, sans modèle et sans origine, et que personne ne peut admirer, parce que personne ne la comprend.

Loin donc d'accuser la simplicité Au Pianto, je remercie le poète d'avoir trouvé pour sa tristesse, qui est aussi celle des penseurs qui l'ont précédé dans le voyage, des paroles harmonieuses et limpides, où l'idée se réfléchit comme le peuplier dans le fleuve. De cette sorte le poète est moins surprenant, mais il est plus grand et plus sûr de sa gloire.

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r-H&s. ; ; f Tï"if.y ?*' . *. I". fi\> -

Le roman contemporain admet naturellement deux grandes divisions: Lia première, qui comprend Cinq -Mars? Notre-Dame de Paris , la Chronique de Charles IX; la seconde , où se trouvent réunis , René , V iluptè^ Indiana , Valentine et LéLia*

Malgré la parenté extérieure de ces deux ordres de compositions, force nous est de les séparer, puisque les trois premiers sont de l'histoire, tandis que les autres ne se rapportent directement qu'à l'humanité prise en elle-même.

Cinq-Mars, que l'on a voulu rapporter à la

méthode écossaise, me semble une création indépendante, personnelle, éclose dans le génie de l'auteur, spontanément, sans occasion extérieure et inattendue. Si la popularité ftlvanhoe a pu exciter chez Alfred de Vigny autre chose que de l'admiration, c'a été sans doute le désir d'égaler une œuvre admirable, mais non pas de l'imiter, car le procédé poétique auquel nous devons Cinq-Mars ne ressemble en rien au procédé qui a engendré Ivanhoë. Le roman écossais est

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tissu d'aventures encadrées habilement dans l'histoire. C'est un livre plein d'animation où la fiction déborde la réalité. La poésie, proprement dite, cède volontiers le pas à l'intérêt romanesque. Les événemens s'y arrangent et s'y combinent plutôt pour exciter la curiosité que pour peindre à grands traits l'homme éternel ou l'homme d'un siècle donné.

C'est une invention très habile, mais qui s'adresse à la foule autant qu'à l'élite des sociétés modernes, et qui courtise la popularité franchement et hardiment en n'omettant aucun des ressorts qui peuvent agir sur les facultés vulgaires. L'aujeur à'Ivanhoëdi réalisé ce qu'il voulait, il a peuplé de ses récits toutes les mémoires d'Europe; mais il a négligé délibérément la partie la plus difficile et la plus rarement abordée dans son art, la concision des détails et la précision du style. Il s'est'fait à son usage une diffusion paresseuse et luxuriante , qui permet a l'attention du lecteur deshaltes fréquentes. — Or, dans Cinq-Mars rien de pareil ne se rencontre. La conception est simple, sans ambages, sans détours, j'allais presque dire sans incidens. Sans doute l'histoire y est interprétée, sans doute le témoignage des mémo* rialistes n'y est pas fidèlement suivi , sans doute le iéros principal du livre est singulièrement

idéalisé, le drame inventé par le poète se rapproche assez peu des anecdotes médisantes de Tallcmant des Réaux, et même, faisant la part de l'envie et de la colère dans les bavardages des courtisans, il reste encore dans sa narration assez de vraisemblance et d'autorité pour ternir le nom du Grand-Ecuyer. Mais je suis loin de reprocher au poète cette flagrante infidélité, car il aurait une réponse toute prête : la vérité humaine, absolue, qui domine la vérité relative, locale, historique.

TouslespersomiagesdeGV^-iT/rtrsbienqu'empruntés à l'histoire sont de véritables créations. Car nulle part Louis XIII > Anne d'Autriche, le cardinal de Richelieu , le Grand - Écuyer , de Thou , ne sont représentés sous les traits que le poète leur a donnés. Alfred de Vigny s'est aidé de la réalité, en la poétisant. Cinq-Mars diffère à'Ivanhoë en ce que la toile et le cadre appartiennent à la réalité , tandis que dans Ivanhoë la toile tout entière est peuplée de figures inventées.

Et puis il y a entre ces deux livres une différence plus profonde, que la foule comprend moins volontiers . mais qui , dans la physionomie littéraire d'une œuvre, a une signification bien autrement frappante, je veux parler du style. La

prose ftfoanhoê est flottante , inachevée, sans contours arrêtés, sans lignes harmonieuses et primordiales ; c'est la prose parlée avec ses fortunes inattendues et sa diffusion indolente. Dans Cinq-Mars, au contraire, le style est arrêté, volontaire, condensé; le dessin de la phrase est pur, soumis à des lois sévères, inflexibles; la prose n'est plus à faire, elle est toute faite.

Notre-Dame de Paris ne ressemble pas davantage aux romans écossais. Si Cinq^Mars est le type du roman dramatique, on peut dire avec une égale vérité que Notre-Dame est le type du roman lyrique. Envisagé dans sa généralité, le roman de Victor Hugo est une ode immense, où les hommes s'effacent derrière l'idée qu'ils représentent, comme l'idée elle-même s'abolit sous l'image dont elle est revêtue.

Oui, Notre-Dame est une ode magnifique, mais une ode où la pensée prise du côté intellectuel tient beaucoup moins de place que la couleur. C'est une ode où la peinture domine la poésie*; une ode écrite avec un pinceau. Si l'on pouvait supposer le génie de Pindare descendu sur la palette de Paul Véronèse , on aurait, je crois, une idée assez nette de ce récit singulier, où les personnages et les événemens iv. 16

24a PARI? MODiB^MÇ .

ne. sont présentés que par leur coté pittoresque. , visible; où les caractères et les passions ne se révèlent qu'aux sens et n'atteignent l'âme qu en, passant par les yeux; où les plus intimes seçre£§ du cœur, lorsque par hasard ils paraissent sur la scène, se métamorphosent, comme par en-, chantement, s'amputent sous l'étqffe çbloujs» santé de l'expression et se transforment en spçç^ tacle.

Pour réaliser ce prodige, il a fallu * j'en conviens, une puissance qui suffirait seule à fonder la gloire de l'auteur s'il n'avait des titres suffis s^ns dans ses autres ouvrages. Pour extraire du monde et de l'humanité l'élément pittoresque, et pour construire avec cet élément unique un édi-» (ice imposant, majestueux; pour enfermer tout ?n siècle dans les strophes d'un récit qui ne, remplit pas moins de mille pages, le poète avait besoin d'une organisation sans exemple , d'une volonté énergique, immuable, et d'une habilité dans le maniement de la langue , impossible à déconcerter.

Or, toutes ces qualités se trouvaient réunies dans Victor Hugo.

Il se promènç librement dans le quinzième, siècle, il choisit dans le champ de l'histoire les costumes, lesmonumens, les anecdotes qm

NO TABULÉS LITTÉRAIRES.

agréent à sa fantaisie , et de toutes ces ruines capricieusement rassemblées, il compose une étoffe merveilleuse, richement brodée, semée de fleurs et d'arabesques, diaprée de couleurs sans nombre. A vrai dire, les événeniens et les hommes du temps qu'il a choisi tiennent si peu de place dans son livre que sans la description des armures et des églises, on pourrait facilement s'y méprendre et transporter la scène dans un siècle plus récent ou plus lointain. ?

Mais il est clair que l'auteur n'a vu dans l'histoire qu un prétexte ingénieux pour inventer des hommes impossibles , et qui , placés sur un théà* tre contemporain, n'auraient excité que l'incrédulité. A trois siècles de distance l'imagination complaisante aduict^ sans trop de résistance > les singularités les plus invraisemblables. Elle ne se fait guère prier pour croire aux contrastes les plus inattendus. Phœbus, Claude Frollo, Quasimodo, la Esmeralda, quoique l'analyse humai* ne réfute et répudie la plupart des élémen^ dont le poète les compose, semblent presque probables sous les costumes qu'ils ont revêtus. Placés plus près de nous ils paraîtraient monstrueux.

Et m effet , ce sont des monstres dont k type ne se trouve nulle part , ni dans Fhistoire , ni dans l'humanité, et c'est pour cela précisément

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que la puissance du poète est plus grande et plus surprenante.

Quant au style de Notre-Dame, ce n'est point un moindre prodige que le livre lui-même. C'est un langage ondoyant, rapide, éblouissant, d'une souplesse incomparable, qui ne pouvait convenir qu'à un pareil livre , mais dont un pareil livre ne pouvait se passer.

La Chronique de Cliarles IX est un chefd'œuvre de vérité; non pas seulement de vérité historique, mais surtout de vérité humaine.

Quoique la Saint-Barthélemy serve à dater cette composition , cependant elle n'y occupe qu'une place assez peu importante. Le sujet réel du livre c'est l'amour d'un jeune homme, généreux et candide, pour une femme ardente, rompue dès longtemps aux intrigues de toutes sortes. Le vrai titre du livre c'aurait du être Mergy , car Mergy est le véritable héros du roman.

J'aime, je l'avoue, Diane de Turgis. C'est une femme vaillante et délibérée, qui mène hardiment une aventure; elle comprend du premier regard ce qui manque à Mergy pour la conquérir. Elle offre le combat plus tôt qu'il ne l'àttendait, plus tôt, peut-être, qu'il ne l'aurait voulu. Elle se résigne à la virilité pour lui rendre la

partie plus facile et plus prompte. Elle court victorieusement a sa défaite. Si tout finissait là, ce ne serait qu'une femme vulgaire, bonne tout au plus pour égayer les ennuis d'une garnison. Mais après l'assouvissement des sens, le cœur s'éveille et prend le dessus. Quand elle entend gronder au loin la populace catholique, la femme disparait et l'héroïne commence.

Cette scène est à coup sûr une des plus belles qui se rencontrent dans les œuvres de l'imagination française. Diane essayant de convertir son amant par ses caresses, exaltant sa dévotion par ses baisers, mêlant ses larmes à ses prières, s'élève aux accens de la plus haute poésie.

Ce qu'il a fallu d'étude et d'inspiration tout à la fois pour produire ces pages est incalculable. La concision du style est telle qu'on ne pourrait supprimer un mot sans ébrécher une phrase ; et en même temps les détails sont choisis avec une vérité si scrupuleuse, qu'on n'en pourrait ajouter un seul sans troubler là pureté du récit.

Le roman humain est représenté par trois noms éclatans, mais diversement célèbres , Chateaubriand, George Sand et Sainte-Beuve.

fiéné, publié il y a trente ans, est encore aujourd'hui aussi jeune, aussi vrai, aussi poéti-

que qu'au premier jour. Parmi les gloires littéraires de ce temps-ci, ce n'est pas une singularité indigne de remarque. Depuis trente ans nous avons vu naître et mourir tant de noms a qui l'amitié complaisante promettait une éternelle durée; nous avons vu se lever à l'horizon tant d'astres éblouissans à l'heure de l'apparition - 9 ensevelis maintenant dans une nuit impénétrable , qu'il doit y avoir au fond dé cette pérennité particulière à Béné quelque chose d'invincible et d'inexpugnable , qui échappe aux yeux de la foule, mais qui l'enchaîne à son insçu, et ne permet pas à l'admiration de se refroidir.

Cette poignante élégie, que je classe parmi les romans , parce qu'en effet elle renferme une sorte de récit , se distingue évidemment de9 autres ouvrages contemporains par une alliance bien rare, la réalité du fond et la beauté de la forme Les douleurs de René éveillent aujourd'hui , comme à l'heure où elles se révélèrent pour la première fois, de profondes sympathies dans toutes les âmes d'élite , et en même temps la langue harmonieuse que cette douleur avait choisie pour interprète , bien que très différente à coup sùr de la langue poétique parlée aujourd'hui > a trouvé le secret de ne pas vieillir. — * Le génie oisif et pleurant son inaction',

dévoré du besoin de vouloir et reculant devant la volonté comme devant une profanation, c'est là un type intellectuel, moins commun sans doute qu'on ne s'est plu à le représenter, mais un type vrai , incontestable , un type que la poé- •ie n'avait pas abordé avant Chateaubriand , et c(tte plus tard elle n'a pas su mieux peindre que lui. — La langue poétique est aujourd'hui moins dédaigneuse et moins prude qu'en 1 804. Elle se prête plus volontiers aux familiarités de la pensée. Mais si elle s'est enrichie, elle ne pourrait oublier sans ingratitude qu'elle a dû à Réné ses premières hardiesses et ses premières conquêtes. Elle n'a fait que suivre la voie ouverte par lui * ét c'est a lui qu'elle doit rapporter la gloire qu'elle a recueillie sur ses pas.

Indiana, Valentine et Lélia ont, dans l'espacé de trois ans, placé le nom de George Sand aux premiers rangs de la poésie. Chacun de ces trois ouvrages a signalé dans la manière de l'auteur un progrès incontestable. Dans Indiana le récit est rapide , animé , pittoresque ; mais le style est encore plein d'inexpérience et de hors-d'cëtivre. Dans Valentine, l'expression est plus pu*ë, plus limpide, plus achevée. Dans Lélia enfin té langage atteint aux cîmés les plus hautes de* Vê*>

légance et de l'énergie. Nulle part, je m'assure, on ne trouverait un morceau plus énergique et plus simple , plus éloquent et plus naturel , que l'autobiographie de Lélia.

Il n'est permis qu'aux esprits superficiels de nier ou de révoquer en doute la relation logique, l'enchaînement idéal , la génération intellectuelle de ces trois ouvrages. Tndiana, P^alentine et Lélia sont trois momens d'une même pensée. La lutte de la passion contre l'égoisme, l'expansion aux prises avec le devoir impassible et glacé, le duel du cœur désabusé contre la jeunesse crédule , n'est-ce pas là une trilogie claire et saisissable? N'est-ce pas une progression harmonieuse et légitime? N'est-ce pas la triple évolution imposée à toutes les âmes ardentes qui se mêlent à la vie , et ne s'en tiennent pas au rôle inactif et paisible de spectateurs ?

Quelque haute que soit aujourd'hui la place de George Sand , quelle que soit l'abondance et la richesse de son stvle , je ne doute pas un seul instant qu'il n'ait encore de nouveaux trésors à découvrir et à nous montrer. Il excelle dans le détail, il imprime à chacun de ses personnages une réalité frappante, inimitable. Mais il lui reste à coordonner plus rigoureusement la combinaison des scènes, à déduire les épisodes avec

plus d'avarice et d'utilité. Ce n'est pas l'invention qui lui manque , car il invente à profusion; c'est plutôt la conception, c'est-à-dire la faculté d'embrasser d'un seul regard l'ensemble d'une fable; ce n'est pas la vue, c'est la prévoyance; ce n'est pas la puissance, c'est la volonté.

Le roman de Sainte-Beuve qui touche par plusieurs côtés aux confessions de saint Augustin est, dans la série de ses oeuvres, une conclusion qui se pouvait prévoir , mais qui ne ressemble à aucune œuvre contemporaine. C'est un mélange heureux d'aspirations mystiques et de descriptions familières. Les plus hautes pensées, les en: thousiasmes les plus détachés de la terre s'y rencontrent souvent à côté des révélations les plus naïves.

Le sujet de Volupté, qui peut-être ne sera pas compris d'emblée dès les premières pages, est plein de grandeur et de vérité. Ce n'est pas moins» qu'on y prenne garde , que l'antagonisme permanent des sens et de l'âme , du monde et de la volonté, du corps et de l'intelligence; le duel acharné de la volupté contre la passion.

Car la volupté interprétée largement ne va pas à moins qu'à déraciner dans l'homme toutes les facultés généreuses; en multipliant les faciles émô-

2 5o PkM BÉotoÉftfrtt.

tiens , élk rend l'âme Incapable sans retour à'ê* motions durables; c'est-à-dire que le plaisir, poursuivi à toute heure, ne permet pas à l'amour de mûrir dans le cœur.

Amélie de Liniers, madame de Couaën et madame de R... ? gracieuses figures qui passent tour à tour devant Amaury, éveillent son amour impuissant, mais sont vaincues par le plaisir. Amaury recule devant un engagement sérieux, et fauté de vouloir, il afflige trois cœurs qui s'ouvrent à lui et se fait une douleur inconsolable.

Il se réfugie en Dieu après avoir envoyé au ciel avec des prières la plus grande et la plus pure de ces trois femmes , celle qu'il préférait, qu'il pouvait atteindre , mais qu'il a laissé échapper, madame de Couaën. - 1

Il y a dans ce roman une inspiration religieuse qui élève à la plus haute poésie chacune des révélations du héros. Cette confidence familier* faite à un ami, pour le salut de son avenir , ne dégénère jamais en causerie désordonnée. On sent, k chaque page , qu'il y a dans cet entfê^ tien un troisième interlocuteur , un témoin il** visible, et ce témoin c'est Dieu.

NOTABILITÉS LITTÉRAIRES. l5l

À parler franchement, il n'y a pas aujôtir* dTiui de comédie. Depuis la mort, de Picard, qu'on a sans doute beaucoup trop admire , il nè s'est rencontré personne encore pour recueillir son héritage. La tragédie, jetée dans le moule antique, paraît abandonnée sans retour. Si un jour, comme je le crois, la tragédie doit renaître, elle pourra, je m'assure, en se distinguant nettement des élégies du dis-septième siècle , des plaidoyers du dix-huitième , et des allusions . de la littérature impériale, trouver le moyen d'aborder dirèctement l'antiquité elle-même dans «es historiens, sans recourir au théâtre d'Athènes.

à l'heure présente le théâtre se résume daris le drame , et le drame se résume dans Victor Hugo, Alfred de Vigny et Alexandre Dumas.

Or, ce que j'ai dit de Notre-Dame de Paris, je puis le dire avec une égale vérité du théâtre entier de Victor Hugo. Après avoir mis l'ode dans le roman , il a mis Fode au théâtre. Après avoif soumis au génie lyrique lé siècle entiev de Louis 5

XI, il a choisi pour réaliser sa fantaisie selon des lois pareilles, Cromwell, Charles- Quint , Richelieu, François I er , Alexandre VI et Marie Tudor.

Etcomme le génielyrique trouve dans le roman plus d'espace et de liberté pour ses caprices, comme la personne du poète peut intervenir à de fréquens intervalles dans le cours du récit, sans troubler la précision des personnages ou la génération des épisodes ; comme le lecteur est plus indulgent à l'imagination que l'auditoire du théâtre , il est arrivé naturellement que le succès de Notre-Dame de Paris a dépassé de beaucoup le succès des drames de Victor Hugo.

Le génie lyrique n'envahit pas impunément la scène. 11 peut servir au délassement de quelques lettrés, mais la fouie ne saurait s'en accommoder; et le drame à coup sûr ne s'adresse pas au petit nombre. Une fois séduit à la beauté des images, à la majesté des métaphores, le poète néglige volontiers deux choses sans lesquelles il n'y a pas de caractères possibles , la vérité relative ou historique, la vérité éternelle ou humaine. Il crée des acteurs de toutes pièces en dehors de l'histoire et de l'humanité avec une faculté unique , monstrueusement développée , mais qui se prête merveilleusement aux contrastes heurtés de la pensée et aux grands effets de style.

Amoureux de lui-même , en extase devant les agiles évolutions de sa parole, l'auteur fait bon marché des faits qui devaient servir à l'encadrement de sa fable; il traite lestement les passions secondaires, mais permanentes , qui acccompagnent toujours le développement des passions du premier ordre. Il met dans un homme une idée unique ; sur cette idée il met un nom et il s'applaudit; sur cette idée et sur ce nom il met un costume et il s'applaudit encore .

Mais quand cette idée baptisée et vêtue dé ses mains, essaie de marcher et de parler, il se trouve qu'elle n'est ni de son temps, ni d'aucuns temps; il se trouve que Didier ne pourrait vivre sous Louis XIII , et s'il ressemblait à quelqu'un ce serait aux lyristes allemands du dix-neuvième siècle, tandis que Marion ne pourrait être courtisane dans aucun siècle; Richelieu, selon le poète, c'est une hache et une couronne , c'est la pourpre romaine sur les épaules du bourreau ; c'est-à-dire que Didier, Marion et Richelieu sont sans date et sans patrie.

Dona Sol, Hernani, Charles-Quint et don Ruy sont inventés par une méthode pareille , et pareillement inhabiles à vivre. La fille d'un Grand d'Espagne, amoureuse d'un aventurier; le roi d'Espagne, et quel roi! le plus rusé de tous

les rois , risquant sa vie sous les fenêtres d'une femme; un vieillard laissant aller en paix son plus mortel ennemi , sur la foi d'un serment ridicule et inaccomplissable partout ailleurs que dans les contes de fées. Quel monde! quelle histoire ! Où trouver les types de semblables personnages?

La même loi qui imposait à Marion la pudeur, à Hernani la religion du serment, cette même loi impose le génie et la grandeur à Triboulet , au fou du roi. Comme il est écrit dans la pensée du poète en caractères ineffaçables que la hideur du corps, ou la publique flétrissure doivent recéler une âme pure , généreuse, immaculée, Triboulet dominera d'un regard, épouvantera d'une parole toute la corn- d'un roi de France , comme Marion faisait honte aux désirs du lieutenant-criminel , comme le bandit espagnol faisait trembler don Carlos.

Pour obéir à la lettre de ce verset souverain , la fille d'Alexandre VI, renommée dans l'Italie entière , pour l'adultère et l'inceste , deviendra l'image idéale de l'amour maternel. La débauche la plus effrénée, l'effronterie la plus hautaine, servira de masque au sentiment le plus pur , le plus élevé. Et pour achever le contraste où le poète se complaît délibérément , cette mc-

NOTA*»!?** WTHré*4IKES.

me femme ejropoitaiwtfra dans un banq^ trente convive* accourus dans son palais. Cette mère si pieuse , si dévouée , cette courtisane héroir que, fera préparer pour le dénouement d'wç fête les cercueils destinés à ses victimes.

Rien n'échappe au niveau de cette loi inflexi-t fele et constante ; la femme de PhiKppe II * U reine égoïste et bigote , qui couvrit l'Angleterre, de bûchers au nom de l'évangile, Marie Tùdor* la digne fille de Henri VIII, sera, par le capriçe du poète, une Messaline impudente et cruelle, qui placera la hache du bourreau dans le fond de son alcôve ; une reine qui harcelait son mari de ses jalousies et de ses caresses, vivra publiquement, au milieu de sa cour , avec un ruffian italien, j

Voila le génie lyrique réalisé au théâtre.

Il serait injuste pourtant de méconnaître les çminens services que*V. Hugo a rendus à la sç^ ne. Je ne crois pas qu'il sojt appelé à y régner j mais il a fait pour la langue poétique au théâtre* pour l'assouplissement de l'alexandrin , pour la mobilité de la césure, pour le relief de 1 expression, pour l'enchatonnement des images, des pro> digea qu'Une faiit pas oublier. 11 a remis en hoty* neur les familiarités si fréquentes dans Molière $tdans Cprneille, etqui sont unlwoin du dialogue dramatique. : ; <

Le jour ou M . Hugo quittera la scène» le jour' où il fera une rétraite prudente, pour- se rénfermer dans l'ode et le roman, son nom, environné d'un gloire plus sereine et plus paisible , ne s'effacera pas cependant de la liste des poètes dramatiques ; il lui restera encore dans cette zone de la pensée une part assez belle et qui n'est pas à dédaigner; il aura trouvé pour l'histoire dont il ne se soucie guère , pour l'humanité qu'il n'a pas pris la peine d'étudier , un langage harmonieux et abondant. D'autres écriront les partitions, il aura créé l'orchestre.

L'unique drame d'Alfred de Vigny, la Maréchale d Ancre, ne servira sans doute pas de pa— tron à tous ceux qu'il pourra faire plus tard, La pratique des acteurs et du public lui révéleront inévitablement bien des secrets, qui pour être secondaires en apparence , n'en ont pas moins une réelle importance. Pourtant ce drame unique, médité long-temps, curieusement étudié , écrit avec un soin patient , renferme des qualités d'invention et de style qui pourront bien à l'avenir se combiner diversement, mais non pas s'effacer ou se détruire. Quoi qu'il arrive, il est donc permis d'envisager dès-à-présent la Maréchale d'Ancre comme la pierre angulaire de l'édifice dramatique d'Alfred de Vigny. Et

ce qui me confirme dans cette opinion, c'est que ces mêmes qualités se retrouvent dans les autres ouvrages de Fauteur.

Si donc il y a lieu d'espérer que le poète, en se familiarisant de plus en plus avec le mécanisme de la scène et les besoins de son auditoire, se modifiera et se fera plus docile ou*x>lus impérieux, ce n'est pas une raison pour ne pas conclure de la Marécliale d'Ancre aux créations poétiques qui pourront venir s'ajouter.

Le plan, les caractères et le style de la Maréchale d'Ancre réfléchissent fidèlement le plan, les caractères et le style de Cinq- Mars. Dans le drame, comme dans le roman, l'enchaînement des scènes est logique, invisible, nécessaire, mais parle à l'esprit plutôt qu'aux yeux. La réflexion devine pourquoi les choses se passent comme elles font , mais l'attention superficielle ne suffirait pas à la tâche , et ne soupçonne pas la moitié des ressorts. Les événemens se succèdent providentiellement , mais la génération de ces événemens humainement intelligible ne paraît pas beaucoup préoccuper l'auteur. Rien ne répugne à la vraisemblance , mais rien non plus ne s'explique assez clairement pour la foule.

Que si l'on compare la portée de cette méthode dans lé roman et dans le drame, dans un iv. 17

livre et à la «cène, je ne croi$ pas que la conclusion hésite un seul instant. Le lecteur réfléchit* le spectateur écoute. Ce qui se révèle au premier demeure souvent obscur pour le second.

On en peut dire autant des caractères. Dans la Maréchale^ comme dans Gnq-Mars, chacun des personnages est composé avec une vérité savante. Les moindres plis de l'âme viennent se traduire dans les rides du visage. C'est la finesse d'Holbein alliée à la grâce de Van-Dyck.

Or celte complication, préméditée, ou^ si Ton veut, cette étude consciencieuse et complète, qui dans un livre a ses coudées franches, à qui le temps et l'espace ne manquent pas pour se faire comprendre , n'a pas à la scène les mêmes libertés ; ou s'il lui arrive de se les attribuer , cette usurpation ne va jamais sans de graves inconvéniens. Dans Cinq-Mars le poète a tout loisir de nous dérouler, comme une étoffe précieuse, tous les secrets du caractère de Richelieu; il peut nous montrer la manie sous la volonté» le chat sous le ministre , le politique sous le prêtre ; la beauté de l'expression , la solitude de la lecture, soutiennent l'attention. Mais au théâtre c'est autre ehose ; il faut aux caractères plus de relief et de saillies. Dans un livre , on peut profiler les figures sur un grand nombre de plans

suecestife. A foacene, il fwrt deô^jjboiie^es wdment accusées ; il fâutsupprimer les trait» secondaire* et se résoudre a l'exagération des autres. Un livre est une statue destinée aux galeries studieuses ; un drame est une sculpture monumentale, «isolée pour la fouie. Pour «n livre, tourne four le torse du Marsyas on ne doit regretter ,ni les détails, ni l'achèvement; pour* un drame il faut prendre exemple sur la colonne Trajane, où les masques se varient à profusion , mais où pas une tête ne montre un détail inaperçu d'en-baa. : «

Ainsi, par exemple , le jM-emier acte de la Maréchcdetfjincre fournirait au roman plusieurs chapitres d'une grâce exquise ; toutes les brodelies délicates de ses conversations de courtisans aéraient très bien à leur place dans unlivre. L'oeil ne laisserait pas échapper une perle de cette païure; mais au théâtre, l'éloignetaent efface bien des splendeur*; il faut forcer la lumière pour attirer les yeux.

fPareiUeraent toutes lés coquetteries du style, -fcrès légitimes dans un livre, «ont le plu» souvent prodiguées en pure perte à la scène. Je ne croie -paa, comme je l'ai entendu dire , que lè atyle an théâtre aeit chose aeeondaire. Loin de là» je pense que dans la poésie dramatique la proie ou

3ÔO PARIS MODERNE^

le vers ont besoin d'une forjnç plus arrêtée que partout ailleurs. Mais cette îbrme , qui doit être hardiment découpée, qui doit dessiner nettement la silhouette des idées, n'a rien à faire avec le style des livres.

Eh bien ! le style de la Maréchale ne diffère pas sensiblement du style de Gnq-Mars; les acteurs y parlent un langage attrayant, harmonieux , d'une grâce coquette et savante : le poète s'aperçoit trop souvent derrière l'acteur.

Mais il y a dans Alfred de Vigny deux élémens précieux et qui assurent à ses drames et à ses romans, s'il les multiplie, une durée bien rare en ce temps-ci ; la science historique et la science humaine, Tune qui donne aux créations poétiques une physionomie originale et distincte, l'autre qui imprime aux personnages le sceau de la vérité. »

À vrai dire, le poète ne choisit pas toujours dans l'histoire la réalité la plus réelle. Ainsi Léonora Galigaï n'a pas dans Madame de Motteville et dans le Cardinal de Retz la physionomie héroïque et dévouée qu'Alfred de Vigny lui attribue. Mais ce personnage est au moins très possible s'il n'est pas absolument réel ; et l'on conçoit la prédilection du poète pour le malheur.

Est-ce au théâtre qu'Alfred de Vigny doit

réaliser sa destinée? Qui le sait, et qui pourrait le dire sans témérité? Est-il permis de prévoir ce que l'avenir lui réserve? Est-il permis de mesurer dès- à-présent la patience et le recueillement qui naîtront chez le public français de la surexcitation et de la satiété? Le regard, si perçant qu'il soit, peut-il distinguer les goûts qui se préparent? Le théâtre deviendra-t-il un jour un salon ingénieux , ou bien la scène descendra-telle sur la place publique?

Entre les productions dramatiques d'Alexandre Dumas , trop nombreuses pour sa gloire , il en est trois surtout qui méritent un sérieux examen ,Henri III, Christine et Antony. C'est dans ces trois ouvrages que se résume jusqu'ici la puissance littéraire de l'auteur. Ce qu'il a fait plus tard, loin d'agrandir son nom et de l'asseoir plus sûrement, a porté de rudes atteintes à l'édifice encore inachevé de sa pensée.

11 faut être juste et ne pas tenir compte des récriminations du poète contre la critique. 11^ faut oublier, comme non avenue, l'incroyable préface de Catherine Howard, on il accuse d'ignorance et de mauvaise foi tous ceux qui n'acceptentpas, les yeux fermés, ce qu'il lui plaît d'ap* peler l'histoire dramatisée. La raison ne doit pas

3Ô3 ÏAH1S M0DE&NB.

s'émouvoir de cette boutade puérile , elle «fait prendre ces paroles pour ce quelles valeut, pour l'expression d'une rancune bien naturelle , mai* qui aurait pu se révéler avec et de rudesse.

Henri III, Christine et Antony sont trois créations éminente*. Je n'entends pas dire que ces trois ouvrages soient irréprochables. Mais outre le mérite théâtral qu'on ne peut contester, il y a au fond de ces trois pièces, très habilement construites pour la scène , une valeur poétique moins généralement appréciée, mais pour tant tout aussi réelle. La duchesse de Guise, Monaldesr chi et madame d'Hervey sont trois personnages pleins de sève et d'énergie , trois figure* qui se détachent lumineusement sur le fond de la scène.

£a première de ces trois figures, la duchesse de Guise , rappelle heureusement les dames galantes dont Brantôme nous a laissé la biographie; , si vaillantes et si dévouées dans leurs amours , héroïques dans leurs fautes et presque pardonnables dans l'adultère , tant elles savaient sanctifier ïentraniemen* par la prière et les lar»es. U est fâcheux sans cloute que ce rôle si diversement interprété par deux actrices célèbres , ne soit pas développé plus largement. La même idée, personnifiée par deux femmes également habile*,

éprouvée par deux talens profondément distincts, a laissé voir ce qui lui manquait pour être complète. L'action tout entière , qui devrait se rallier et se condenser autour de cette figure, s'éparpille sur le roi, sur ses courtisans, sur sa mère, sur les ligueurs, qui, à vrai dire, n'ont pas grand'chose a faire dans la pièce. Puisque toute l'action se passe entre le duc, sa femme et Saint- Mégrin , le poète aurait dû s'occuper davantage de ces trois rôles, et laisser dans l'ombre les autresjpersonnages; il aurait dû surtout réduire le nombre de ces derniers. Telle qu'elle est aujourd'hui , la pièce se compose d'une comédie bis* torique dont on aperçoit à peine les premiers rudimens, et d'une tragédie clepure invention, qui voudrait s'agrandir et ne le peut, garrotté* qu'elle est par une action parasite.

Mademoiselle Mars laissait le rôle de la du* ekesse de Guise au plan ou l'auteur l'avait placé ; elle était intéressante et vraie , mais elle se te-» Hait dans la mesure écrite ; elle donnait à chaque mot une valeur précise. Elle variait les inflexions de sa voix de façon à ne pas laisser perdre une seule des intentions du poète. Mais comme elle portait toute sa puissance sur la diction plutôt que sur la pantomime , les lacunes de son rôle m'étaient pas faciles à deviner.

264 PARÏS MODERNE.

Sous les traits de madame Dorval , la duchesse de Guise a changé de caractère : sa diction, plus brève, plus hâtée, moins précise peut-être dans le détail, mais plus hardiment accentuée, s'est aidée d'une pantomime ardente , improvisée chaque jour; alors on a compris que la pièce était tout entière dans ce rôle , et Ton s'est demandé pourquoi l'héroïne du drame avait à peine un acte dans la soirée.

Il y a, je crois, une réponse toute simple, c'est qu'en 1829, Alexandre Dumas hésitai^ en* tre l'école et l'inspiration, entre celle-là^pi prescrivait l'histoire à tout prix , et celle-ci qui demandait avant tout l'expression des sentimens.

Dans Christine, comme dans Henri ///, nous retrouvons l'alliance laborieuse de l'histoire et de la passion. On ne sait trop pourquoi l'auteur s'est mis en tête de construire une trilogie, et comment , l'ayant voulu , il n'a pas dessein.

Les scènes de Fontainebleau ne sont pas en proportion avec les scènes de Stockholm et de Rome; toute la pièce se résume dans Mona~ delschi, Christine et Paula. Ce qui précède et ce qui suit ne fait que gêner et ne sert à rien. — Le rôle de Christine est vrai toutes les fois que le poète s'en tient à la femme. Dès

aborde la reine, il exagère et touche à la caricature. — Paula rappelle trop littéralement le page de Lara , mais elle est bien mise en scène. — Monaldeschi appartient tout entier au poète. Il fallait une grande habileté pour mettre au théâtre un homme lâche, avouant sa lâcheté, et faire pleurer sur sa frayeur. Or , il faut avouer qu'Alexandre Dumas a glorieusement triomphé de cet obstacle.

Mais je suis sûr que le rôle de Christine, personnifié dans madame Dorval, trahirait aux yeux clairvoyans les mêmes lacunes que le rôle de la duchesse de Guise.

AntonjTy la plus populaire de toutes les compositions de l'auteur, est, sans contredit, la mieux construite , la plus serrée de toutes ses pièces. Comme il n'est pas gêné par l'histoire, et qu'il ne perd pas son temps à la rudoyer, il a montré librement comment il comprend la passion. Madame d'Hervey, envisagée poétiquement, est un rôle plus complet que la duchesse de Guise et Christine : la femme s'y révèle plus en plein.

Malheureusement les mœurs de la pièce ne sont d'aucun temps, ni d'aucune société. Les usages les plus vulgaires du monde où nous vivons y sont étrangement méconnus. Dans le silence de

266 FâJtlS MODERNE.

la passion , le langage de» acteurs manque a chaque instant de justesse et lie vérité, et la passion, lorsqu'elle parle, ne- se contient pas toujours dans la limite de l'énergie poétique-. Trop souvent F entraînement des sens est substitué au sentiment idéal. Or , on le sait , le domaine des sens et le domaine de la poésie , si voisins qu'ils soient, ne sauraient se confondre: l'un finit où commence l'autre.

Quant au style de ces trois pièces > il n'y a qu'une chose à en dire , c'est qu'il n'a pas de forme littéraire appréciable, c'est qu'il nestt pas. Quand faut-il espérer que l'auteur y son<géra?

Telle est, à nos yeux du moins, la physionomie poétique delà France en i834. Au delà desgrands traits que nous avons tracés , il y a sans doute; place encore pour des talens recommandante» ; mais Y Histoire finit aux limites que nous avons posées , et au-delà de ces limites , on ne trouve plus que la Chronique:

Il y a , derrière le spectacle littéraire auquel nous venons d'assister , un spectacle plus cu> rieux , plus généralement ignoré , sans lequel le premier demeure inexpliqué en plusieurs parties ; je veux parler de lawa littéraire elle-même. Ce n'est pas une étude facile que de suivre le de*

veloppement des passions sous la culture exagérée de l'intelligence , *la lutte acharnée de la gloire égoïste aux prises avec les plus louables affections; les amitiés, les jalousies et les haines littéraires ont un caractère particulier , ignoré de la foule et que la foule ne soupçonne pas. Un jour nous les raconterons avec franchise telles que nous les avons vues; nous analyserons la vie littéraire de la France comme nous avons analysé la poésie. C'est à Paris seulement que nous pouvions faire cette étude; c'est au Tableau de Paris que nous devions la rattacher.

Gustave PLANCHE.

* ri,t..«i,t"

Dès le début, je me vois dans la nécessité de prendre mes réserves contre le vague de la désignation que je viens d'écrire en tête de ce chapitre, et de poser en fait que, malgré la richesse des monumen8 et des sites principaux contenus dans les murailles de la capitale française, le Parisien ne saurait y rechercher de prédilection, le régime de l'exercice et le charme de la pro-

menade. En thèse générale, le Parisien n'a pas d'amour pour Paris. Les autorités locales qui le représentent, ou qui sont censées le représenter, sont loin d'apporter à l'embellissement de la ville cette dévotion de coquetterie et de sollicitude qui caractérise le plus chétif marguillier à l'endroit de sa paroisse. La vie en plein air n'est comptée pour rien chez ces gens casaniers; ils n'y songent que pur exception» lorsque le médecin en signe expressément l'ordonnance. On dirait que le pavé de la ville est encore le pavé du roi : le proverbe a passé dans les mœurs. Blasé sur le développement de ces merveilles qui résument architecturalement l'histoire de tant de générations , le Parisien ne les visite que par hasard , comme un débouché , comme un passage, ou pour en faire de temps en temps les honneurs à la furie artiste des provinciaux et des étrangers , toujours plus amoureux et mieux instruits que nous-mêmes des singularités pittoresques qui donnent un oaractère à nos édifices «t a nos jardins. Si le Parisien , le moins artiste de tous ks êtres* estime en «e moment le plan séculaire des «Champs-Elysées , c'est (j'en risque le serment) pour ks concerts de Masson de Puitsneuf; j'avoue toutefois que , lorsqu'il se rend au théâtre de la rue de Chartres , il passe volontiers

LES PROMEHJlDES DE PARIS. 3qt

par le Palais-Royal : le but lui lait tolérer là route. Le Jardin des Plantes aurait même quelque de crédit s'il se trouvait sur la traversée du Gymnase à l'Opéra.

Aux yeux du citadin proprement dit, la grande ville n'est qu'une auberge cosmopolite > un foyer de spéculations, le riche bazar où l'industrie nationale , entourée de son état-major de capitalistes, trône sur une armoire en fer. Grâce à cette manière d'envisager l' utilité de la métropole, nous tenons surtout à ce que l'on ouvre des rues correctes , munies de leurs doubles trottoirs, tirées au cordeau du ministère des finances au temple de la Bourse , et d'une barrière à l'autre pour la circulation rapide des omnibus et des messageries. Tout au plus, par suite de l'expérience que les étroits corridors de rues qui rampent autour des églises de nos vieux quartiers peuvent servir de forteresses à l'émeute, on songe à l'assainissement de ces cloaques. Si la politique n'avait ses transes, la capitale garderait ses plaies. On y tracera donc, un jour ou l'autre, au marteau, de larges parallèles que le canon pourra balayer dans toute la longueur, de véritables routes militaires; mais il nous importe peu qu'une municipalité vigilante tienne b main à ce que les boulevarts et les places publiques,

les enclos semés d'arbres et les larges quais au pied desquels la Seine roule dans une digue de parapets , lieux qui semblent appeler la multitude après ses travaux pour qu'elle y stationne et qu'elle y respire , conservent quelque attrait ou s'enrichissent de prodigalités élégantes. Paris est, avant tout, une prison pour les Parisiens» et, de jour en jour, cette prison voit augmenter le nombre de ses cachots. Lorsque le regard intéressé d'un capitaliste avise , au centre de notre périmètre , un timide coin de terre où fleurissent des arbres, oasis de ce pêle-mêle de gravois, vite ces arbres sont arrachés comme de l'ivraie pour faire place à quelque masure phthisique de six étages et plus , où Ton casernerait au besoin la population d'une commune entière. Le démon de la maçonnerie se démène et livre une guerre de placemens et d'hypothèques à la santé publique. Le soleil rejaillit sur des badigeonnages, et, dans une atmosphère incendiée, nous respirons une odeur universelle de plâtre. On y vit à petit feu. Mettez les Champs-Elysées en vente : demain le quinconce est à bas/ On appelle cela faire travailler. Lorsque le Parisien , las de cette geôle de chaux , a des caprices de liberté , il ne songe à les satisfaire qu'en dehors de ces murs d'enceinte , à moins que les menaces

du baromètre ne le refoulent, même au plui fort des grandes chaleurs de Tété, dans les étuyes dramatiques, devarft un drame fané par la~vogue et remis aux derniers sujets (Je la troupe.

Tous les ans, de parla truelle , laiomme d'air vital que Phygièrie réclame est réduite a son expression la plus simple : le moindre carre? de gazon se dresse en ruche 5 le mur, qui protégeait ce gazon vomit, des boutiques. Des fourmilières d'hommes s'entassenf sous des plafonds avares, , et s'infectent réciproquement comme dans un bagne. Le printemps , «à Paris , est presque une affaire d'érudition : on ne s'en xlouterait pa*s le moins du monde si , quinae jours après l'èVenément, les journaux, à l'affût des choses . ne nous avertissaient du retour des hirondelles. PeulG-être ces oiseaux*, phfs sensés que noué déserteront-ils bientôt cette cité *Le plâtras où la police fait la gucrré aux pots de fleurs , de.peuf qu'il«ne tombe une rose sur 1 les ptes#iis. A la. bonne* heure -des tuiles* ou un coiîvreur! ' * #

"Ifiie faut^as désespérer qu'un jour; la maçonnerie estant une puissance , un de ces spéculateurs politiques, 4oW nous savons (^jà des' merveilles t nè Vê*é a tirer parti des lieux où J le pubKc a gratuitenteht *ses entrées , 1 sous la protection indispenèable du seigen* de ville. Dès tonstruciv. 18

tionsde maisonnettes et de jardinets trouveraient à coup sûr des locataires, et ce serait de l'argent placé à dix. Cette révélation, dont je comprends tout le danger , pourra bien être le coup de grâce des promenades de Paris.

Mais pourquoi s'en affligerait-on , puisque l'habitant de Paris s'y promène le plus rarement qu'il peut, et même pas du tout, à moins qu'une affiche ne l'y attire?

Si nous n'étions étroitement emprisonnés dans le titre général de cet ouvrage , il nous serait facile de remplir notre cadre en suivant les familles parisiennes hors de Paris , sur l'étendue d'un rayon qui plongerait dans les zones de la banlieue ; sauf à démontrer que, sans quitter de vue la fumée de la capitale , cet éloignement et sa durée, minime l'un et l'autre, sont en raison directe 4e l'importance des fortunes. Les plus riches , glissant en calèche jusqu'à l'extrémité du rayon , pour atteindre leur maison de campagne : les plus pauvres, s'arrétant à pied contre la lisière de l'octroi, dans les cabarets du voisinage ; et ce serait une description qui ne manquerait pas de variété que le pèlerinage, moitié facétieux , moitié dévot , des amateurs du Calvaire , ou celui des solennités foraines de Saint-Cloud , célèbres par le jeu des eaux et le fracas des mil-

LES PRQfimWPS m A RIS. 2?5

listons • us aimerions ci nous arrêter dans les champs semés de roses de Fontenay, et peutêtre à suivre pas à pas , le long du cours accidenté de la Bièvre , cette longue file de sites et de hameaux dont Aulnay est le plus délicieux. Puis , des réunions chantantes de la Glacière , et des rendez-vous damans de la Chaumière du Mont- Parnasse , toujours en traçant une ligne de circonférence capricieuse autour de Notre-Dame, dpnt les tours se montrent au bout de l'horion ; après avoir froissé les molles pelouses de Vincennes, et traversé les vergers chargés de pêches de Montreuil, pour atteindre les guinguettes de Ménilmontant , nous aurions à vous dire les joies correctes et bourgeoises de l'Ile d'Amour, en contraste avec le tumulte populaire de la Courtille; au delà, nous ferions halte à la Villette pour voir couronner une rosière ; puis, après cela, dans l'île pittoresque de Saint-Denis, dont les matelottes illustrent à bon droit le nom du gros et bon vivant Perrin, notre ami et compère. . . Mais que de points oubliés déjà sur^a route, sans parler des lilas vulgaires de Romainville , dégroupes amoureux éparpillés dans les Prés Saint-Gervais , des pêcheurs solitaires et patiens qui prennent racine sur les berges du canal de J'Ourcq ; d'ailleurs notre consigne est précise > et nous défend cette

excursion. Achevez donc vous-mêmes ettout seuls ce demi-cercle, en remontant vers les bois de Montmorency: cuvons dirigeant au fil delà plaine, de la basilique royale à la terrasse de Saint-Germain , corridor de gazon et de tilleuls qui longe une vaste lorêt, et vous aurez , en quelque sorte, récapitulé la véritable nomenclature des promenades parisiennes. Seulement , au lieu de galoper à peu près méthodiquement sur ces divers points, dans Tordre de leur circuit topographique, consultez l'almanach des fêtes qui, tous les ans, ramène avec un ordre périodique l'anniversaire d'une gaité patronale, où l'on est sûr de rencontrer la même foule et la même joie, lorsque , par hasard , on a le même beau temps.

Cet échantillon de ce que je ne puis me permet tre, doit vous suffire. La consigne est sévère : je rentre à Paris; mais c'est avec un regret tout parisien, car, il faut l'avouer , dans les promenades que cette ville renferme , la poitrine se sent rétrécie comme l'horizon, et ses rares verdures, marquées au coin de la s)foiétrie, commandent en même temps l'étiquette du style et du maintien: deux gênes que l'on se garde bien d'écouter dans les champs, où l'on peut se rouler sur l'herbe, et dire impunément les mille et une folies qu'inspirent le grand air et la liberté.

Je sais qu'il n'y a rien d'absolu dans l'abandon que je signale à propos do nos promenades à l'intérieur; les plus habituellement désertes ont leurs beaux jours , et la plupart ont une heure par jour; mais je maintiens que , l'éti^Mter, pour juger et résumer par ItUTinème Tensenwle de la physionomie parisienne, aura plus tôjt fait de^prendre immédiatement un.billet aujmrcau de l'un de nos théâtres à la mode, que s'il entreprenait de visiter tour à tour ces stations diverses-, où le type citadin ne se met en relief qu'après une étudç assez difficile, comme une médaille brisée dont il faut rajuster les fragmens. Le parisien, au foyer d'un théâtre , pose de pied en cap ; partout ailleursr, il n'existe que .sous l'enipiïe d'une -préoccupation spéciale , celle de la circonstance qui l'attire à des jours et à des heures fixes vers certains lieux, pour un plaisir prévu , pour des vanités dont il nous reste à dire l'enceinte e.t le caractère.

Le Champ-de-Mârs.,, illustré par tant de déceptions politiques,, a partir de la fédération où M.tle Talleyrand, pour le quart-d'heure évêque, officia , jusqu'à la magnifique revue d'août i83o, dont l'enthousiasme dut faire sourire de pitié le spirituel diplomate , sera notre point* de départ dans cette appréciation de promenades parisiennes que nous allons d'ailleurs parcourir et caractériser

avec l'importance du sujet , c'est-à-dire très su

Le nom du Champ-de-Mars iriâique assei la destination menaçante que l'usage assigne à cé vaste paràllélôgratnnle , si cependant ce ri' est une ironie. A bien dire, nombre de revues né furent que des parades , et plus d'une fois, saris doute , dans une intention purément comminatoire , on essaya de l'étalage d'une arhiée sur l'esprit des ambassadeurs , sauf à ce que les puissances dont ces ambassadeurs étaient les délégués nous rendissent point pour point, et jactance pour jactance.

Jë me souviendrai toujours que, en ce lieu, le lendemain des barricades, alors que" les retardataires des trois grandes journées, pour rattraper nottë fcèle peut-être, se laissaient aller de la meilleure foi du monde a l'électricité du moment,j 'entendis pitié d'une fière et belliqueuse parole sortir de la bou* cbe de certains personnages, qui, depuis, ont vu de fort grand Sang- froid décimer la Pologne abattue ; ces messieurs , qui tous sont devenus fonctionnaires, ou peu s'en fàut, voulaient déployer immédiatement l'étendard de la propagaride, frâjjper au cœur le mauvais génie des coalitions ayant qu'il ait eu le temps de se reconnaître, et fortifier les résultàtë êe la révolution dë juiHèt par

pferficiellement

LES PROMENADES DE PARIS. 27g

l'émancipation des peuples de la frontière. Pour se mettre à l'unisson des combattans de juillet , ils les dépassaient : rien de libéral comme les ladres, une fois en train. On pouvait craindre qu'ils ne laissassent pas à la France le loisir de reprendre haleine. Si cette attitude guerrière avait duré, je crois que les souverains, comme aux jours du réveil de l'Allemagne contre Napoléon, se seraient hâtés de prendre l'initiative et de donner à leurs sujets des libertés, d'ailleurs, comme chacun sait , promises ; et cela pour se ménager, en désespoir de cause, les bénéfices de l'arrière pensée. Par bonheur pour les monarques 3 la meilleure partie de ces chauds révolutionnaires s'est laissée rompre assez promptement à la discipline par le pouvoir ; la sainte-alliance ne fut pas humiliée jusqu'au mensonge, et ce feu de paille est tombé. L'anarchie préoccupe aujourd'hui nos turbulens beaucoup plus que les coalitions, et la Russie, remise de ses alarmes, sourit aux désastres de Lyon dont le sang et l'industrie s'écoulent par la même blessure , aux morts de la rue Transnonain qui, pour premier mérite, ont mis une distance convenable entre là

population êt l'armée.

Maintenant le Champ-de-Mars est d^

citoyenîN

•1 MiT if:

le mot jure avec la chose ^ et les meilleures plaisanteries jie sont bonnes qu'une fois. Le matin , dans la saison des exercices , on y forme encore nos soldats à la manœuvre, mais incognito x i l'heure où Paris dort. Nous saurons- toujours assez à temps, en cas d'émeute, que la troupe excelle au maniement des armes. Le reste du temps, c'est un hippodrome pour les courses de chevaux, une succursale pour les haras. Lord Seymour y préside à la satisfaction unanime des maquignons. Alors, autour des jalons et des balustres de corde qui forment un cercle dans cette enceinte, des curieux viennent à pied, en berline , sur les pelouses des talus de la fédération,

assister aux joutes avec des milliers d'ombrelles, également bonnes contre le soleil et la pluie, c'est-à-dire, également mauvaises; mais les cour-? ses au clocher, plus originales, car elles sont ordinairement rendues très dramatiques par le mauvais sort de deux ou trois écuyers qui se rompent le cou, ont diminué la vogue de ces joûtes, et volontiers on ne se rend plus au Champ-de-Mars que pour les aérostats. L'annpnce d'un projet de navigation aérienne , sous' le commandement du. colonel Lennox , avait par exemple attiré , le troisième dimanche d'août, l'élite des promeneurs de la capitale. Une nacelle d'osier, pourvue

de nageoires artistement construites, et soutenue par un ballon gigantesque, devait transporter dix-huit personnes dans l'espace , et tenter r à l'aide des contre-courans de l'atmosphère, de se diriger vers un point convenu. Le continuateur de l'audace des Montgolfier n'a pu même tenter son entreprise : sur cet espace mal abrité , ouvert a l'impétuosité du vent , un ballon d'un pareil volume présentait une surface trop démesurée pour ne pas devenir victime de la vigueur du premier souffle de l'air. L'étoffe a éclaté , le Parisien a perdu ses pas, et, dans plus d'un groupe, nous avons pu juger que la mortification d'un dérangement qui ne se trouvait récompensé par aucun spectacle , étouffait à peu près chez tous l'esprit de bienveillance et d'urbanité. Avec la foule , dans les programmes d'audace , il faut risquer le sort de Pilastre Desrosiers , ou s'attendre à ce que l'on vous jeté la pierre. On souscrit volontiers pour les morts, on ne pardonne pas aux vivans : la curiosité est un sentiment impitoyable. Qui tiendra compte, je vous prie, au colonel Lennox d'un progrès dans la science par l'invention si ingénieuse de ce ballon d'intérieur , que l'on remplit d'air atmosphérique, en guise delest, ou que l'on vide à sjon gré pour rémonter de plus belle dans les régions supérieures? Deux ou trois

i8* PAkis Mùoaài.

eîprite généreux, peut-être; lé resté retombera dans son incrédulité après avoir supposé, tout au moins, que cet essai tenterait l'impossible pour ses débuts.

Habituellement le Cbamp-de-Mars n'est donc pas une promenade. On s'y rend à travers des flots de poussière pour une revue, pôiir unë Course de chevaux , pour Une expérience d'aéronautes; et ses talus sont déserts dès que là cérémonie est terminée.

En le quittant, de "même que la foule, dois-jé mentionner l'esplanade des Invalides, coupée par de grands carrés de gazon très bien tentié parce qu'ils ne servent à rien , où quelques sbldàtt estropiés font sentinelle, dans la crainte peut-être qu'un enfant s'y repose , et qu'un mendiant y dorme? Ce ne peut être aux inofFensitë canons établis sur leurs affûts, entre les fossés ét les jardins de l'hospice militaire , qu'il faut attribtiér la éolitudë éternelle de cette esplanade. Depuis que l'on a très spirituellement conduit à bien lès mesures coèrcitives du siège d'Anvers , parodie militaire, qui ne fut prise au tragique ni par la Hollande ni par la France, èt pendant laquelle nos blessés ont éu des prohiesses dé croix, nos officiers dës espérances d'avancemerft; prômésses tombées en programmes, e$pérancë

LES FROMTCÎÙDfcS DE PARIS. *63

mortes en promesses; depuis lorsj ces boûciiëé de bronze n'ènt fait retërith 4 (Jtie dé pacifiées détonations , et des cantique^ de pdtidrë pour 1* paix à tout prix. II est bien reconnu qtië si le* mèches de l'artillerie flambent encore, c'est pour Vgnir en aide a la policé, lorsqu'il paràîfc ëbnvenable dé purifier par la mhraille Céleste d'exaltation que le malheur dé juillet i malheuf éloquèminent déploré par M. Guizotfa déjiosé comme un limon dans Vimaginaticm ftoptdàirë.

À ce sujet, nous prendrons là Kberté de pétitionner , auprès de qui dé droit , ptiftir que l on ôté au plutôt de notre vue cé buste deLàffyëtté qui décore assez tristeméht la maigre fbntâinê du roiid- point, entre deux bois de lances déni les drapeaux sont toujours à la lessive. Ce buste* indépéhdamnient de ce que si përsévétfâfhcé' a stâtionnér là pourrait ressemblé* à Pavant-goût a'un Panthéon au pethvpîed ( et dés académiciens ont ajourné leur décision k dix éfnfc), laissé ttfàîttér dans les nies une odettf dë barricada fort messéante. Il figurerait bien mieu* àtï «dont St.- Michel du dans te préau de la Forcé.vQûWd on licencie Une àrméé , le géiiérai doit partager fc ébrl des éoldatt*. » ••• ^ ? **i<È»ww

Non» devons «ràvërier la Séïtté gflér étf&fer dan* lés Cl&nips-lUysée* dont M. Laiferé, habile

architecte et grand massacreur d'arbres, a, dans un accès de galanterie pour les locataires de FÉlysée-Bourbon , si judicieusement déshonoré le quinconce. Il a fallu ménager au duc de Berry des points de vue , et, sur un mot du prince , la scie a bravement mis à raz du sol, le tronc de ces ormes d'un demi-siècle , dont le feuillage ne servait tout au plus que de dôme et d'abri contre le soleil aax joueurs de boule du menu peuple , échauffés buveurs de bière encannette. L'ombre et la verdure sont les seuls abus contre lesquels, à Paris , nos autorités gagnent chaque jour du terrain; on voit bien que les grands fonctionnaires, affligés de palais et de maisons de campagne , ne se promènent pas sur le terrain de la foule. C'est à distance raisonnable qu'ils étudient l'opinion publique ; il serait lassant de voir les choses par le menu. Je ne compte pas les jours d* avènement : tout avènement à ses charges ; et si le rapprochement n'était injurieux pour les servantes, je n'oublierais pas ici de commenter le proverbe du balai neuf.

Quoi qu'il en soit de ces mutilations irréparables , les Champs-Élysées , par le dessin de leur ensemble , présentent un riche parcours depuis F arc-de-triomphe de la barrière de l'Étoile jusqu'à la place, restée sans nom à force de bap-

LES PROMENADES t>E PARIS. a85

ternes, où M. Thiers , dans son génie , a décidé que l'on camperait l'Obélisque de Louqsor. Les Champs-Elysées ont leur part dans la mobilité de la vogue. Tous les ans , avant Pâques , par une routine qui n'a plus rien de son étymologie religieuse puisque l'abbaye de Longchamps n'existe plus , on y vient en pèlerinage ; mais comme de proche en proche , ces cavalcades , ces files de calèches et de tilburys , ces flots de piétons encaissés dans les galeries latérales , restreignent de quelques centaines de toises l'étendue de leur ligne d'exercice qui venait autrefois se terminer contre la base du Mont- Valérien, on peut^ avec un facile calcul de réduction, déterminer l'époque où l'avenue élyséenne cessera d'être le musée des expositions annuelles de la mode. Là se signale l'industrie des carrossiers, le génie des modistes et des couturières; d'intelligens commis, fashionables d'ailleurs, qui ont un intérêt dans la maison de leur chef; des demoiselles de magasin, au maintien aristocratique , chargées de parures pour la perdition de nos âmes , se promènent en manière d'étalage sur le front de cette boutique immense pour colporter leurs échantillons. On dirait une cour. Tout cela est à vendre. Je ne parle pas des commis et des demoiselles. Autrement, comment expliqueriez-vous la patience évangélique de ces mil-

386 pajws

Uers de martyrs exposés à vif et en grand apparat, comme les sénateurs de Rome sur les curules , à tous les caprices d'ondées et de poussière qui , pendant le mois d'avril , caractérisent notre température gauloise? Comme dans toutes les joies parisiennes , la force armée , brillante du lustre de l'uniforme , le sabre à la main , pour que nul n'en ignore , piaffe et blasphème au profit du maintien de l'harmonie publique et des files de voitures. C'est du plaisir au pas , une distraction à en gagner le spleen ; et sous aucun prétexte • cet ordre admirable ne peut être interverti que par des privilégiés de tout genre.

Tirons le rideau sur la fête de Lougchamps , et même sur d'autres fêtes dont , à mon gré , le moment n'est pas venu de vous entretenir : faisons halte au pied de ces arbres , quand vient la nuit , alors qu'il n'existe plus dans ce jardin populaire que des lueurs rares qui jaillissent des vitres de l'estaminet , des réverbères de la grande route , et de la petite rotonde où l'on se groupe en respirant un air frais > autour de cet orchestre sonore que Masson de Puits-Neuf va transporter dans l'hôtel de M. Lafïitte. Dites-moi: que pensez-vpus d'un pays, où l'invention de Bordier- Marcet est si connue? où, par une fantaisie de grand seigneur qui ne se soucie nullement de

l'odeur infecte des lampions , un ministre des finances a pu dépenser à sa guisë quelques cent mille écus pour suspendre d'élégans candélabres de fonte dans la baie de toutes les arcades de la rue de Rivoli, candélabres éclairés au gaz, uniquement à l'usage des illuminations officielles? que pensez-vous franchement de ce pays qui paie du plus pur de sa sueur de telles extravagances, et qui laisse négliger la découverte économique de Bordier-Marcet, tandis que, dans ses promenades, il règne une obscurité de coupe-gorge? Je dis coupe-gorge, et je n'exagère pas. Le quartier de François I er , ville miniature, isolée entre Chail- Jot, les Champs-Elysées et la rivière, dans une site admirable, est devenu désert. Pourquoi? Demandez-en la cause à ces procès jugés à huis clos, sur les bancs delà police correctionnelle. Le nombre de ces mystères d'infamie, qu'on veille ou non désormais à leur répression, laisse un préjugé sur ce groupe de maisons où l'on ne parvient qu'a travers le quinconce : et ce préjugé ne disparaîtra que lorsque les ténèbres d'alentour seront dissipées par des réverbères. Je ne crois pas beaucoup aux voleurs, si ce n'est dans les grandes foules et dans les grands emplois ; mais je parie pour les mauvaises moeurs qui cherchent les ténèbres et des complices. Wa-t-on pas vu des spéculateurs d'une

espèce sans nom, mettre la honte, comme un pistolet, sur la gorge des passans,et les menacer d'un scandale contre lequel de très hardis se sont trouvés sans courage? 11 faut désinfecter cela. La dépense est minime ; cependant , comme elle ne regarde que les piétons , je doute que les administrateurs de la fortune publique encourent de sitôt le reproche d'innover sans prudence et sans mesure, (m dit les Français légers : l'administration s'en défend.

Si donc il vous arrive de prendre un pied à terre dans les environs de la pompe à feu , vous serez étonné, le soir , en revenant du centre de la ville, de l'abandon sinistre des Champs -Élysées , et de ces rares apparitions qui rôdent sous les arbres , espions ou libertins , que l'on prendrait volontiers les uns pour les autres.

Rendons le jour à ce cloaque, puisque le jour le pur i fi e , et quittons-le . Tra versons ra pidement cette promenade j et donnons un sourire de pitié à l'arcde-triomphe de l'Etoile, qui dresse encore, depuis 1810, ses lourdes charpentes sur l'horizon, derrière les grilles municipales de l'octroi : monceau de pierres, plagiat d'architecture, contre lequel deux gouvernemens ont déjà fait naufrage , après avoir essayé d'y graver leurs noms , qu'un autre gouvernement se dispose à gratter, dans le but d'y

mettre le sien : peut-être même en aura-t-il letemps. Descendons, en donnant une attention passagère aux bijoux d'architecture de la cité Beaujon ; aux nombreux jardins de pépiniéristes ; aux fumeurs engourdis de l'estaminet Beaulieu ; aux laiteries flamandes, où Ton ne trouve, quand on veutdulait, que de la bière et des gauffres ; à ces salons de Mars et de Flore, où je veux bien croire que l'on danse; à ces joueurs de paume environnés de curieux, la bouche ouverte; à ces jeux dont les manivelles , pavoisées de banderolles , font tourner des familles tremblantes . tantôt sur un plan horizontal, tantôt perpendiculairement et autour d'un axe 5 descendons , entre les deux chevaux en marbre de Coustou le jeune , sur la place Louis XV ou Louis XVI , que Ton peut aussi désigner , par surcroît , sous le nom de place de la Concorde ou de la Révolution. 3Ne riez pas! il y a toute une occasion de signaler indiscrètement le mystère de votre façon de voir politique dans le choix que vous ferez parmi ces appellations si diverses. La franchise n'est pas habile tous les jours. C'est peutêtre pour trancher la difficulté que l'on y placera l'Obélisque. Va pour la place de l'Obélisque!

Il paraît que l'on y est décidé ; moi , je préférerais une fontaine. Nous n'avons déjà que trop de ces espaces nus , où le vide a ses franches couiv. 19

a go PARIS MOPEftNE.

dées, où Ton craint de passer lorsqu'il règne du vent, parce que Ton est enveloppé par des tronv bes de poussière, et lorsqu'il darde un soleil de la canicule, parce que ses réverbérations épuisent et brûlent. Ce n'est pas Y a-propos que Ion consulte , c'est M. Thiers. Un peu plus tard on changera d'avis, tenez-le pour certain; mais il y aura quelques fourgons d'écus versés dans h rivière , et c'est toujours cela.

Je ne veux pas me demander ce qu'il en coûte seulement en écus (les hommes spnt pour rien) d'aller emprunter au ciel de l'Egypte des monumens sans signification pour nous , vestiges inintelligibles qui bravent la sagacité de l'érudit, tandis qu'à beaucoup moins de frais , a coup sur, on stimulerait la verve nationale en proposant à ses créations des récompenses. Si jamais nous avons une architecture nationale , Méhémet-Ali nous fera des offres pour la charrier vers le Mil. Quant à moi , je fais fi de ces merveilles exotiques que Ton né doit pas à la victoire, et dont unpacha se défait comme d'une marchandise en mettant un pour acquit au bas de sa facture. Tout au plus cela m'épargne un voyage a la façon du cabinet de M. d,e Sommariva et des collections des voyageurs qui rangent sur leurs tablettes des bric-à-bracs du moyen-âge et des curiosités de

LES PaOJKEjSApES PE PARIS.

la, Chiite. Un mauvais plaisant a proposé de mettre l'Obélisque au Gros-Caillou. Ce sera je dernier mot des Parisiens sur ce monolithe que M. le comte de La Borde ^ dans un accès de métaphore, a nommé, je crois, un diamant de granit. Montez l'aiguille de Cléopâtre sur une épingle.

Parmi nous , cet exilé du désert n'est en rapport avec rien qui parle a nos souvenirs. Si du moins on consultait les harmonies de la capitale pour se décider sur un emplacement, peut-être là pensée publique se prêterai l-elle à l'anachronisme : on tolère les anachronisraes quand ils sont heureux. Je ne sais qui a parlé du tcrre-plain du Pont-Nev^f, sauf à précipiter les baraques de ce ppnt dans la Seine , et à charger les assises (les arches de figurations empruntées à l'Égypte. Au revers du courant , les réverbérations prolongeraient l'Obélisque dans Je fleuve ainsi que ses accessoires, et ceci ferait un autre eflfet que sur la place de la Révolution, à deux pas de vo^re ppnt des Grands - Hommes, par lequel, à dérision ! on se rend à la chambre des députés.

Nous devrions être depuis long-temps dans les Tuileries. Si nous donnons un mot à toutes les bévues , nous n'en finirons pas. Ici, d'ailleurs, nous npus sentons en verve d'éloges, tant pour les gracieux parterres dont S. M. Louis-Phi-

2ga PARIS MODERNE.

lippe , mille fois mieux inspirée que Le Nôtre (par M. Fontaine , à la vérité) , a plaqué la façade de sa maison de ville, que pour les diverses et admirables consignes qui forment la charte de ce grand jardin , laquelle charte est une vérité.

Je n'ai jamais bien compris la colère de M. de Chateaubriand contre les jolies promenades que notre bon roi s'est taillées pour son usage : je voudrais , moi , les avoir sous la main , au bas de ma fenêtre , dans le faubourg Saint -Denis, moins les sergens de ville dramatiquement accoudés sur les rampes , et aussi le Spartacus de Foyatier, dont la sculpture est belle , mais dont le geste équivoque rappelle le plus saint des devoirs. Ce prolétaire de marbre ne me conviendrait nullement si j'étais roi. Je vous en fais juge : il a l'air d'attendre que l'on sonne le tocsin.

Les Tuileries , local émérite du premier pouvoir venu , se morcellent en un grand nombre de points principaux pour l'observateur. C'est d'abord la terrasse du bord de l'eau, qui, par son issue riveraine , sert de passage aux députés ministériels entre le pavillon de Flore et le Corpslégislatif . Des fenêtres du roi , l'on en résume le parcours. Je me souviens qu'un jour de bataille représentative, je fis la rencontre d'un grand

LES PROMENADES DE PARIS. 2g3

monsieur qui développait ses bras à l'instar de la manivelle d'un télégraphe, en se dirigeant à pas précipités vers le château ; on me dit son nom , et , sur la joie qui le rendait pourpre , je compris que je ne devais pas en avoir. Cet endroit est favorable pour jouir du développement des cortèges sur le Pont-Royal, et aussi des préparatifs de fêtes nautiques le long du quai d'Orsay. Tout Paris s y est porte pour examiner le fameux bâtiment de toile et de voligcs qui coûta , dit-on , vingtcinq mille francs de trop. 11 n'en serait aujourd'hui ni plus ni moins s'il eût coûté, prix de facture, cette bagatelle de plus, et, ma foi, nous devrions tous être bien-aises qu'un galant homme y ait gagné quelque chose. Les mécontens sont une race insupportable. Si le puritanisme gérait le monde, on n'aurait pas le plus petit mot pour rire. Ce fut la, m'a-t-on dit, contre la rampe de fer dont le prolongement domine le jardin , que, par une matinée paisible des premiers jours de juin 1 789, un vieillard à la stature élevée , au front sérieux et pur, traçait avec indolence des figures astronomiques sur le sable ; tout au prestige des harmonies du lieu, il prêtait une attention solitaire au cri des ramiers qui se poursuivaient dans le feuillage ; lorsqu'un jeune homme, radieux de plaisir et le visage en sueur, inter-

rompit le calme de la terrasse en franchissant l'escalier comme un éclair:— Bailly, s'écria-t-il ! rendez-vous au sein de l'assemblée nationale, on vous cherche : elle vient de vous élire président

àj l'unanimité Puis, l'apparition s'éclipsa,

laissant Bailly plus ému crue surpris de la nouvelle. Epoque étrange, où le mérite et l'absence n'avaient pas tort; où les honneurs n'étaient pas le prix de l'intrigue et de la course! Évidemment nous ne reprenons pas le chemin de g3 par 89. En descendant cet escalier dont le palier central présente une niche où se meurt de la morsure de l'aspic une Cléopàtre de bronze , vous pénétrez sous un massif de marronniers originaires de l'Inde, qui forment, par l'entrelacement de leurs magnifiques rameaux , des allées sombres ou de fraîches salles de verdure. Ici, plus de députés : le regard s'arrête avec complaisance sur des bataillons de lycéens, écarlates de satisfaction, qui s'exercent au jeu des barres, tandis que le professeur, jeune encore, tranquille et souriant au milieu du vacarme, s'épanouit à la lecture d'un passage d'Horace, dont le sens est devenu clair pour lui malgré les classiques de M. Lemaire. Sur la fin de l'été, lorsque les coques épineuses de ces marronniers laissenl échapper leurs fruits, les écoliers se hâtent de

les recueillir et d'en former de longs chapelets , ou de les sculpter délicatement en corbeilles , en figures grotesques. Un peu plus loin, à la droite du bassin octogone , glace à mille raies, où l'été des cygnes se pavanent, où l'hiver glissent des patineurs , et qui lance dans les beaux jours une gerbe de diamans traversée des couleurs de l'iris, les caméristes parisiennes, coquettes et lutines, en bonnet blanc, en tablier noir, se rassemblent avec des enfans qui sautent à la corde, font courir de légers cerceaux, ou dansent en rond sur le rhythme traînant et naïf d'un de ces airs qui sollicitent si puissamment l'intérêt de tous les âges comme une tradition du berceau. Le troupier, si dur aux pauvres gens en temps d'émeute , tourne ses pouces d'un air gauche et décontenancé devant ce double cordon de jeunes filles que la chaleur et le plaisir colorent ; tandis que, près de la statue d'Annibal, sculptée par Sébastien Slodtz , de graves politiques , le parapluie entre les jambes et la tabatière au fond du chapeau , ruminent les destinées de l'univers en dormant sur le Constitutionnel. Déjà vous entrevoyez , sous les contre-allées de la terrasse des Feuillans, les huit rangs de chaise* où stationnent, avec une préoccupation de médisance, des essaims de jeunes femmes entreme-

lées d'hommes, lesquels discutent, non sans porter le mouchoir à la bouche , sur l'usurpation des manches de robes : mode horrible et diplomatique , inventée pour le salut des épaules étroites, et comme pour mettre les difformités de la taille à la charge; d'une manie générale. Plus d'un bulletin de modes se médite au milieu de ce torrent de causeurs dont les yeux distraits effleurent les charmilles de figures. On se salue, on sourit des lèvres, et, si peu que vous prêtiez l'oreille aux discours sans façon des gens qui passent, vous saisirez dans leurs propos des expressions qui suffiraient pour mettre à même de lacérer les brevets de tous les imprimeurs du monde. Constatons un progrès dans les mœurs : l'agent provocateur, du moins en matière de discussion orale, n'effarouche aujourd'hui personne. Il peut montrer sa carte et demander au premier venu son opinion : on la lui dira. Il se formule au courant de l'air des réflexions que M. Persil trouverait séditieuses dans la 7/7bune , et qui n'empêchent pas les opinions, en apparence irréconciliables, de cheminer bras dessus bras dessous. On ne nous trichera pas cette conquête. Le mauvais goût de la persécution n'est plus qu'un ridicule de parquet, une rouille qui se met à l'esprit dans l'atmosphère des fonctions. Je conçois à merveille que les jardinets, der-

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rière lesquels s'est barricadée la royauté des barricades , soient un obstacle à ce que l'enthousiasme s'ameute sous les fenêtres du palais. Le fait est, je ne cherche pas le pourquoi, que nous n'avons plus les oreilles affligées par ces exaspérations d'amour que Louis XVIII estimait à leur juste valeur, en jetant à ces braillards, du haut des balcons , une phrase banale qu'un geste des plus impertinens commentait immédiatement pour les gens de sa suite: mais il m'afflige qu'on ait placé des treillages dans les rotondes aérées des grands massifs, sous prétexte d'y cultiver, autour du piédestal de quatre à cinq statues, deux ou trois pouces d'un maigre et stupide gazon que Ton interdit à nos enfans. Ce gazon n'est utile à rien, et son entretien doit coûter à la liste civile. Au delà, il reste suffisamment de corbeilles de fleurs bouffies de lilas et de géraniums, pour qu'on ne vienne pas chasser les bambins de ces tapis à bon marché, entourés autrefois de bancs de pierre pour les mamans. Par une conspiration dont je veux bien n'accuser que le hasard, ces bancs, sièges gratuits, où, durant une partie du jour , de jeunes femmes se tenaient pour travailler à quelques broderies sans perdre de vue leurs marmots émancipés ; ces bancs sont disparus. Je ne sais pas trop ce que l'on y gagne pour le bail des

ehaises. Seulement la solitude coule à pleins bords autour de cet échantillon de printemps tenu sous les scellés , et qui se fane sans profit pour personne. Un noble et royal isolement veille à la ronde, et les divinités de marbre, pâles et sévères , végètent fièrement sur leurs piédestaux. Pourquoi chasser les petits enfans? Laissez-le» venir à vous. Rendez-nous leur tapis d'été, ces foyers d'attroupemens inoffensife, les refrains du< premier âge qu'ils répétaient de si grand cœur en se tenant tous par les mains , exercice pour eux* charme et tableau pour nous, le plus bel attrait de ce jardin peut-être! Je parie que Louis-Philippe nous les rend, les gazons et les bancs depierre, si on les lui redemande , et dès qu'on lui démontrera nettement que c'est une usurpation. Louis- Philippe est un bon-homme. Tout le monde en était d'accord avant qu'il fût sur le trône, même la duchesse de Berry. Peut-être n'en conviendrait-elle plus; les opinions changent. En respectant l'interdit jeté sur ces lieux consacrés autrefois aux rendez-vous enfantins , il nous reste a parcourir d'un pas symétrique, entre ceux qui nous talonnent et ceux que nous talonnons , k riche avenue des Feuillans, si monotone et si belle de ses ormes disciplinés par la serpe , de son sable égalisé par le râteau , de ses orangers

LES PROMENADES DË tfÀRIS. 299

qiië l'on gouverne comme des peuplés , que l'on étête ; mais la fiimée de Teniiui nous prend au cerveau dans ces allées d'ambre et de fleurs àrtificiellës , défilé de femmes qui posent commë des peintures , défilement d'hommes qui les lorgnent comme une exposition; et je ne me sens pas même la patience de respecter l'ordre et la marche de cette promenade éternelle qui réunit, pour exercer notre vertu, la volupté dé l'étiquette au charme d'une mortelle faction.

Pour le coup , on va me crier d'un accent de triomphe que je suis tombé dans le scandale d'urië contradiction, puisque j'ai montré que ce jardin était une pronjenade très fréquentée. Attendons! L'heure de la retraite sonne. A l'instant, uné grille se ferme : au bruit d'un tambour o^ui donne des spasmes d'impatience , des fantassins, là baïonnette au bout du fusil , symbole de modération que tous les goùvernemens se lèguent à leur dernier soupir, envahissent là foule et la poussent vers les issues, comme des chasseurs qui rabattent le gibier dans lès filets. Le ciel est doux , l'air est facile a respirer : les poumons se dilatent avec délices à cette heure si sereine et si pure , la seule qui sôit vraiment rafrâîchissanté eh été. ÏT importé, il faut déguerpir. C'est pâr tbtërarice, voyez-vous, que vous êtes ï*eçù (le jour

dan» les promenades publiques , et à condition , ne l'oubliez pas, que vous porterez une mise décente. A la rigueur, pour votre gouverne, une mise décente se compose d'une redingotte usée jusqu'à la corde, et d'un mauvais chapeau. Sur ce dernier point, je sais un brave garçon ruiné par la mitraille de Fourvières , qui se vit refuser, le 25 juillet dernier, l'accès xie la terrasse des Feuillans, à propos d'une casquette qui, je suis juste, ne valait pas deux sous. Presqu'en même temps, un loup cervier qui venait de gagner deux millions à la bourse k l'aide d'une fausse nouvelle, nous passa sur le ventre en roulant comme un tonneau du marche-pied de son équipage. Il m'écrasa contre la grille. Pour nous consoler, la sentinelle, honnête perruquier du Marais , un de ces citoyens à qui la garde de la charte est remise et que l'on peut toutefois désarmer par ordonnance , dit cordialement à l'homme à la casquette : — Revenez aprèsdemain, mon ami : c'est l'anniversaire des glorieuses; on n'y regarde pas de si près.

Le soir de l'anniversaire , je le rencontrai en effet dans les Tuileries, où nous restâmes jusqu'à près de onze heures. Je crois, Dieu me pardonne ! qu'il y avait des canons sur la terrasse du bord de l'eau. Je n'en répondrais pas; mais qu'ilsy fassent,

LES PROMENADES DE PARIS. 3oi

ou simplement le long du quai, leur voix enrhumée de basse-taille se mêlait assez distinctement aux éclats du feu d'artifice. Par le temps qui court, un tel voisinage éclaircit toujours la foule. Le peuple et le pouvoir se comprennent à demimot. Cela peut passer pour de la bonne intelligence.

Aussi , dans les temps ordinaires , nul ne s'étonne que l'on cadenasse les grilles de bonne heure, au couvre-feu de la retraite, et que les promenades soient mises sous clé. La monarchie ne se familiarise plus avec le petit monde : une solitude en avant, une solitude en arrière , de bonnes patrouilles sur les flancs , ce sont des douceurs indispensables pour un métier si rude que la royauté. Vous comprenez qu'une fois l'hospitalité passée en coutume, il faudrait, avant quinze jours, illuminer le jardin. Ce serait pis qu'impolitique, ce serait dispendieux. Les boulevarts sont assez bons pour nous.

Permettez -moi d'omettre le Carousel dans cette'galerie. Le Carousel ne sera jamais qu'une laide solitude , sillonnée de régimens , prise en écharpe par les fiacres. Si j'en étais le propriétaire, je louerais cet espace pour un marché aux fleurs.

Voici le Palais-Royal, redevenu symétrique

3o3 rP ^s xqqgtyiç.

4ejpui.s que Ton a discipliné les ^utiquiers copine des çouscrits. C'est triste comme tout ce gui e$t correct; il y a tant d'ordre que l'pn ne s'y retrouve plus. Je passe vite au jardin , et l'aspççt çlçs deux petits pavillons où se tiennent les loueur^ de journaux, me fait souvenir qu'à deux pas de là, le pistolet à la main, monté sur une taille, Çamille Desmoulins porta le coup le plus décisif à l'ancien régime. A ces délibérations de flamme d'un temps où l'opinion ne dépensait pas son énergie en s' évaporant par les mille et une soupapes du journalisme, des habitudes plus froides ont succédé, grâce à la circulation des feuilles publiques. Chacun lit isolément ces feuilles , à son aise , en tournant autour des parterres, en suivant d'un regard distrait les élans d'un oiseau qui vole. Attentez à ces feuilles, vous mettrez ces lecteurs en. contact. Songez-y bien : il y a de l'électricité dans un cri de rage, et la plume laisse calme. Une nécessité est entrée dans la vie, qu'il faut admettre bon gré mal gré. Curieux spectacle, je vous jure, que celui du Palais-Royal , dans la matinée où les ordonnances de Charles X parurent. On n'alla pas chercher • si l'article i£, ce poignard caché dans les plis de la charte, légitimait ou non la soustraction violente d'une habitude universelle : recherche

LES PROMENADES DE PARIS. 3o3

frivole! La résolution, du château fat acceptée comme un défi, comme un outrage que nul texte de charte ne rendait tolérable , d'autant que les avertissemens n'avaient pas manqué. L'usage rigoureux du droit peut être une lourde faute : on l'ignore trop. Ce ne fut pas le parjure, où était-il? ce fut l'affront qui révolta. Le cartel tombait dans la rue , la population ramassa le gant : Camille Desmoulins se montra partout.

Alors cela devient un défi, renvoyé à son adresse, que la lecture en plein vent des journaux que l'on se distribue sous le nez des espions. Une chaise sert de tribune , tous lisent la même chose à tous , la même parole s'élève dans Paris entier. C'est ainsi que les masses se pressent entre elles: et maintenant , comme à Fontenoy : Tirez les premiers , messieurs !

Mais, après les sévices, admettez le divorce!

Dans ces mêmes ailées, alors si tumultueuses, passez maintenant : là, dans le jour, des enfans s'amusent , moins coquets que ceux des Tuileries , tout aussi gais. Le soir, après diner, ides fumeurs circulent, le cigare à la bouche : nouvel événement passé dans les mœurs , et. dont je n'ai rien a dire , si ce n'est quand le tabac est de piètre qualité, ce qui me semble impardonnable. On m'assure pourtant que la régie se forme et

3o4 PARIS MODERNE.

qu'elle débite à des prix fous des denrées qui ne sont pas de dernier choix. A la bonne heure!

Singuliers fumeurs, après tout, que les Parisiens! qui tout en aspirant par bouffées le Havane indigène, récolté dans le département du Bas-Rhin, et gesticulent, et parlent, et se démènent, comme pour ne pas prendre garde a ce qu'ils font, et s'étourdir sur la corvée. Je sais de bons jeunes gens qui ne se déferont plus de cette habitude, sans en acquérir jamais le goût. Le chien de la contagion les a mordus. Peut-être en résuitera-t-il que nos femmes , rappelées d'hier dans ce jardin par la cessation des scènes de scandale qui naguère étaient un attrait du lieu pour l'imagination échauffée des godelureaux de province , déserteront en masse à cause du cigare. C'est vraisemblable et c'est écrit : le Palais-Royal doit devenir un grand estaminet. Alors on ne fermera ses grilles qu'à minuit : l'intérêt trouvera le moyen de faire modifier la consigne. Ce que l'urbanité n'aura pu mettre en vigueur , s'établira tout naturellement pour un débit de faro de Bruxelles et de bière de Louvain. L'industrialisme est une noble chose.

Tantôt pour une cause , tantôt pour une autre , je vois se rétrécir le cercle de nos promenades; les boulevarts seuls sont à nous , mais flétris par les révolutions qui, faute d'armes, tordent les til-

LES PROMENADES ftE PARIS. 3o5

leuls et les charmes comme faisaient les demidieux de la fable. En vous indiquant nos boulevarts , je vous conseille de les parcourir pour la vingtième fois peut être dans un chapitre du troisième volume, plus explicite, signé par Léon Gozlan. Le jeune coloriste en a résumé le trajet avec un charme de vérité qui défie le pinceau, avec un bonheur de touche qui ne permet pas de se risquer après lui : mais il en a passé la plaie sous silence, comme s'il avait eu la crainte de ternir d'un seul mot l'éclat de sa guirlande de fleurs et de lumières. Cette plaie, c'est la mendicité : la mendicité , lèpre et livrée du riche ; la mendicité , dont on a dû faire un crime dans une société bâtie sur des écus, où l'agiotage, au rebours du jugement dernier, pèse les fortunes dans sa balance. Asseyez-vous, ou promenez -vous , la mendicité vous cerne ou vous talonne : spectre qui a faim et dont le regard vous dévore î qui cherche à séduire votre charité par le dégoût, par la satiété, par des extravagances. Heureux le mendiant, si, grâce à l'effroi de se frôler à ses guenilles , la coquetterie qui marche à pied s'est vue contrainte de délier ses cordons. C'est alors que Ton regrette de ne pas avoir un équipage : car le Parisien associe volontiers les idées de misère et de vol , iv. 20

3o6 PARIS MODERXE.

sans songer que l'élégance de la toiletta <#t h* politique indispensable du filou. Au courant de la parabole des boulevarts, je vois des familles entières cheminer, le plus gravement du monde, sur les dalles imprégnées de feu par la chaleur du jour, ou s'éventer autour d'un guéridon de bois peint, l'une sur l'autre, à la porte des cafés, comme dans la satire du repas ridicule, pendant qu'un flot de m endians les assiège» Comptez les industries qui n'en- sont pas, les misères qui vous tendent la main, cette procession désespérée de pauvres diables qui, pour un sou, chanteront, la mort dans l'âme, et riront , si vous avez la barbarie de l'exiger. Ces enfans même sont vieillis par la précocité du malheur. AveG le mot de vagabond, chaque semaine on éclaircit leurs rangs; puis on noûs les rejette avec insouciance, gangrenés par la geôle; et, comme il faut vivre^ ainsi que l'a très amèrement dit Beaumarchais , bien qu& l'on ne soit plus en prison , une moitié se déprave, l'autre se tue. C'est la résolution du problême pour ces derniers. Il se pose à tout moment» çe problême, pour les autres , jusqu'à ce que, à force de détours ingénieux, notre législation , compatissante et profonde, les ait conduits» pais les corridors de la chiourme, a la, rampe de l'êV cha&ud. Il faut tout dire : nous sommes. faits. <k

ce que cela soit ainsi. C'est dans Tordre, Tordre tel qu'il est.

A moins on déserterait ces promenades; et je conçois les timides et casaniers bourgeois de Pari», qui se tiennent heureux de s'ébattre dans un jardin de quinze pas , entre des plombs qui suintent, entre deux murs de soixante pieds de hattô, plutôt que d'être assaillis par ces mille mendicités qui font que Tâme se dessèche lorsqu'on a peur d'épuiser sa bourse.

Il me semble qu'il existait autrefois, en grand nombre , de beaux jardins , où pour une mince rétribution on était admis à des danses et à des jjsux* Dans mon enfance, on allait à Tivoli, on courait au Vauxhall. J'entends dire qu'il y a encore de la vogue pour ces établisscmens ; je le veux bien, mais, autour de moi, je ne sais personne qui s'y rende. Pourquoi c ela ? De peur de conclure par quelque réflexion désobligeante, je passe.

Tenez , ce serait une jolie promenade que les quais du canal St. -Martin, si les eaux de ce canal, parfois stagnantes , ne laissaient rayonner de malsaines vapeurs dans les environs. On bâtit sur ces quais , mais comme à regret : les trembles et les peupliers qu'on y sème contre des bornes qui semblent se donner la main , assainiront peut-être le tracé qui va de la Viilette à la

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Bastille. En attendant , l'Entrepôt, dernière étape des denrées coloniales, est le palais de ce désert, qui a ses crises de mouvement et de bruit, aux jours d'arrivage. L'hiver seul y déploie un faste inusité , quand les traîneaux et les patins impriment leurs coupans de fer sur une étendue sablée par la neige, et que, souriantes au danger qui les emporte , mais enveloppées de soieries doublées de fourrures , les femmes sont radieuses de leur témérité sous le feu des reproches. Jeux imprudens, et contre lesquels rien n'est prévu! Au point d'intersection de la rue de Ménilmontant et du canal, près du Pont-Tournant, il se trouve une misérable cabane, où, dans l'automne de 1829, le 5 septembre, des débardeurs du port apportèrent un jeune écolier qui venait de glisser en plein jour au fond de l'eau , en s'amusant avec ses camarades. Il donnait quelques signes de vie, cet enfant! cela suffisait, mais on voulut un médecin. C'était pourtant bien simple, • n'est-ce pas, de lui chercher aussitôt un lit, de l'envelopper de linges chauds , de frictionner ses petits membres avec de F eau-de-vie? On le sauvait ! . . . Eh bien ! non ; des hommes exposés tous les jours à ce péril ne savent pas seulement cela. Voila l'éducation telle qu'on nous l'a faite. Le sauveur de mon neveu ( ce malheureux enfant

LES PROMENADES DE PARIS. OOg

était mon neveu), se désespérait en demandant une inspiration à des ouvriers tout aussi troublés que lui-même et qui n'en savaient pas davantage. Il n'y avait, dans cette triste baraque, ni matelas, ni linge, pas un seul moyen de se procurer du feu : il n'y avait rien. Ni conseils, ni secours,, mon Dieu! On courut de tous les côtés avec dix adresses de médecins. Le pontonnier qui trouvait que cbaque minute durait une beure , ferma la porte et courut comme les autres, tandis que mon pauvre Jules agonisait sur une planche et dans l'abandon. Une heure, une heure entière fut consumée par ces horribles délais. Plusieurs femmes, abattues par la crainte, écoutaient la sueur au front. Quand le secours arriva, le malheur était sans ressource. Le zèle de trente braves gens venait d'échouer devant un oubli de la police!... M. Mangin, le préfet de police d'alors, vivement admonesté, répondit comme il savait répondre : par des paroles pleines d'aigreur, accompagnées de promesses formelles. C'est en r834 seulement que l'on a créé une brigade d'habiles nageurs qui, jour et nuit, doivent faire sentinelle au bord du canal : et notez que, depuis 1829, sur ce point, la statistique porte à soixante par an, terme moyen, le nombre des noyés. Quelquefois il me prend une peur que,

3lO PARIS MjQttEfttOE.

dans un vertige d'économie, la chambre qui nous représente, bon gré, mal gré, ymn et moi, »e raye un chiffre égal à celui de d allocation de* mandée , sur les appointemens de quelque grand fonctionnaire! car., alors, à tout prix, il faudrait le retrouver.

Nous sommes sur remplacement de la Bastille. Négligeons la barrière de Vincennes et la belle avenue de Saint- Mandé , promenade purement locale , en dépit de sa beauté , sauf les jours forains. Traversons la place Royale , empreinte d'un double caractère de solitude et de «féodalité; avec ses antiques et graves édifices où les llohan semblent respirer encore; avec ses arbres décrépits, qui semblent ployés par l'étiquette devant la statue de Louis XIII; avec ses femmes sexagénaires et frileuses, en grand deuil, qui tricotent près d'une petite corbeille , le née chargé de lunettes, les pieds sur un petit tabouret, tandis que des enfans, moins bruyans qu'ailleurs, étalent leur maladive pâleur de vieillards. Il y a des jours où la physionomie parisienne change comme notre firmament, où tout semble jeune et riebe de joie. Je n'ai jamais eu de ces horizons-là sur la place Royale. J'ai toujours un peu l'efirpi, je l'avoue , d'y rencontrer Sully et ses quarante hallebardiecs , et ce ne serait rien si , du moins *

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Gabrielle d'Estrées, dans l'encadrement de quelque balcon, toute fière d'une beauté qui contrebalançait l'ascendant du ministre , répondait par un salut moqueur à la morgue du vieux protestant.

IVous avons franchi le pont d'Austerlitz. Notre halte ne sera pas longue dans le Jardin des Plantes , le plus riche , le moins à la mode de tous les jardins. Ce n'est pas sans intention que les Grecs ont placé le hibou dans les attributs de Minerve, et la téte de Méduse sur son bouclier. Cependant je regarderais ce manque de vogué comme un avantage pour le jeune botaniste qui vient étudier la Flore des latitudes les plus opposées; rien n'est mortel comme un imbécillé qui calque ses mouvemens sur les vôtres avec une fatale volubilité de questions absurdes. Pendant les jours dédiés à la foule, l'érudit du Marais , qui sait vingt pages de Buffon par cœur et souvent moins , est ravissant à suivre à la piste * lorsque* d'une voix qui recrute un auditoire, il explique à ces dames les mœurs de l'éléphant et les particularités de ce superbe animal qu'il ne fait pas bon mettre en colère. Il n'oublie pas surtout le gâteau traditionnt d de r ours Martin, et, à ce sujet, la légende obligée. Chose une fois dite, tous les ours du Jardin des Plantes sont des ours

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Martin : tous ont. mangé leur invalide. La légende a fait des petits. L'explicateur ne comprend pas que Ton choie des bêtes si dispendieuses , et qui ne sont pas contentes de leur ordinaire à moins d'un Parisien par an : ces dames ne le comprennent pas non plus. C'est dans tous les lieux où Ton se trouve à même de curiosités d'un certain ordre, c'est surtout au Jardin des Plantes qu'il faut admirer le Parisien , avec son invulnérable aplomb de rentier, qui connaît tout et quelque chose de plus : on peut , en cette occasion, évaluer la somme de connaissances tronquées et de préjugés baroques qui ont fait leur lit dans son cerveau. Toute réfutation est impossible. Je me souviendrai toujours qu'au tertre du labyrinthe , et par allusion a ce tertre qu'il décorait emphatiquement du nom de colline , un de ces encyclopédistes qui ne franchissent jamais la barrière, me jura que vers la cime des principales montagnes du globe , au pic de Ténériffe entr'autres, le rhum perdait complètement sa force et se métamorphosait en eau. Pour ne pas être en reste , je me vis contraint de lui dire qu'à la descente et par contre-coup cette eau-là devenait du kirch : et nous nous quittâmes bons amis. J'étais de sa force.

En vous éloignant à petit bruit de ces allées

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mélancoliques que le cèdre du Liban embaume de ses exhalaisons de résine, vous rencontrerez, de distance en distance , de pâles et imberbes lecteurs, à figures studieuses de séminaristes, boutonnés jusqu'au menton, enveloppés dans la cravate noire, enthousiastes de la science, et dont le génie de Cuvier fait blanchir les cheveux, assistant, un livre à la main, aux tourmentes hypothétiques des époques an té-diluviennes. Respectez ces saintes rêveries, et, s'il vous tarde de finir cette accablante tournée , prenez vite avec moi le chemin du Luxembourg, second palais Pitti, dont Marie de Médicis fit copier le modèle que vous avez vu peut-être à Florence. v ^

A ces couples de jeunes gens qui portent des livres sous le bras, en gesticulant avec feu, échappés des hôtels garnis de la rue SaintrJacques, prompts à repousser d'un regard fier l'indiscrétion qui les fatigue , à suivre d'un œil étincelant sous ces polygones de futaies des femmes qui ne se laisseront aborder que par un seul à la fois, vous devinez le proche voisinage du quartier scolastique, Je veux dire de l'École de Médecine et de l'Ecole de Droit. En examinant, près de la grille, ces laquais, fiers de l'aiguillette qui se balance à leur épaule , et qui déplient lestement un marche-pied pour rece-

voir entre les bras , à deux ou trois, un pirir de France tordu par les rhumatismes, c'est un rapprochement à faire que celui des traditions agonisantes de l'aristocratie placées dans le berceau latin* tandis que la milice de nouvelle date des théories représentatives campe a deux pas de l'Hôtel des Invalides. Ici , du moins, le contraste est également dans les mots et dans les choses, et l'arrière-garde de l'ancien régime se trouvé face a face avec l'avant-garde des révolutions. Disciples de Spuraheim ou de Lava ter, cherchée au milieu de ces jeunes hommes celui qui jettera dans le feu > je ne sais quand, le livre d'of de la pairie: il s'y trouve. Peut-être même un de ses amis , dont la chaîne est rivée par un écrou dans la main du président de cette cour suprême, va-t-il s'asseoir sur la sellette de M. de Polignac, pour avoir espéré quelque coup d'état populaire; sentinelle impatiente, qui lâcha son coup de feu lorsque le temps n'était pas encore de la partie. Au moins M. de Polignac, dont la famille est au nombre des plus influentes familles de la noblesse, depuis madame de Maintenon, pouvait-il compter sur la fraternité de corps en comparaissant devant la pairie. Pour que tout soit égal, donnez au peuple à juger ces jeunes

LES PROMENADES DE PARIS. 3l5

Sur ces terrasses dont la déclivité se courbe vers T Observatoire, il n'y a pas que l'amitié, qui convienne de ses rendez-vous. Je ne sais si, i

moi , vous avez remarqué ces promeneuses nesques, l'œil humilié de la nudité des statues de marbre, et qui doivent ^ je le suppose, un at> trait de plus à ces voiles courtisans dont leur 4iiscrétion s'environne : roses d'hier, qui laissent échapper un reste de parfum. Que de veuvages promènent l'amertume de leur deuil, à l'ombre de ces orangers où la consolation a peut-être élu domicile. Il est un âge de la vie des femmes* lorsque la mémoire a ses mécomptes et l'espérance ses superstitions, où la bonne-foi de la jeunesse dont le cœur est vierge leur semble le pre-*

mier de tous les dons du ciel Je n'en di

pas davantage: je ne pourrais plus le dire sérieusement.

Résumons ce pèlerinage. A peu de chose près, j'ai tenu compte de toutes les promenades de Paris, ou du moins des lieux qui pourraient en être le prétexte : quelques uns de ces lieux sans attrait par eux seuls , et les consig] chassent des autres , dès la porte d'entrée* ou k heure fixe : avanie que le Parisien supporte arec urbanité. Excellent Parisien, va! Ensuite, le propriétaire, emporté par Le tourbillon de l'exemple

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et le génie du calcul, dévaste par de belles maisons qui lui payent de gros loyers, ces enclos qui dressent cà et la leurs têtes furtives d'acacias audessus d'un mur. Supposez maintenant, deux révolutions, rien que d'ici à dix ans, et les boule* varts eux-mêmes seront abandonnés, car ils ne donneront plus d'ombre. Voilà Paris!

. Si vous me demandez comment je le voudrais, il ne me resterait qu'un scrupule, c'est de n'en plus finir avec ma réponse. Je voudrais que ce que l'on perd d'un côté, on le rattrapât de l'autre; je voudrais qu'il y eût des promenades réellement publiques pour mes enfans et les vôtres, pour moi-même, à deux pas de nos arrondissemens tifs. Je me moque bien de votre rue Louis- Philippe, moi ! Je me moque bien de l'Obélisque où vous ne comprenez rien du tout; de ce Versailles dont les pieds sont pourris, et que l'on répare éternellement par la tête avec des fonds pris dans ma poche. Au prix de je ne sais combien de millions qui se versent dans ce tonneau des Danaïdes., puisque vous élargissez nos rues tous les ans, ouvrez-nous, vous le pourriez, «des places qui soient plantées de tilleuls, galeries entretenues dans leur fraîcheur par des fontaines, entourées de gazon. Placez-y des barrières peinte*, et non de maussades grilles comme à la placeRoyale,

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dont l'enceinte ressemble au préau d'une maison de force: au centre, la fontaine : on ne saurait trop multiplier les fontaines. Suivez mes conseils, et je vous rends la santé , je vous ouvre des promenades. A l'instant, les mœurs se déprisonnent, et l'individualisme , ce ver rongeur des nations , s'efface ; car les enfans qui s'aiment et se rapprochent tout d'abord , sont le lien le plus énergique des familles : celui - la qui sourit à mes enfans , m'inspire aussitôt de la prédilection pour les siens. Réunissons-les donc sous la surveillance des mères. Elles médiront entre elles , c'est infaillible, des absens et des absentes ; mais qu'importe ! on s'en absentera moins. Les mœurs domestiques seront sous la censure de tous , et n'en seront que meilleures. La vie cachée est pleine de mal. Je vois, dans ces groupes du soir , un échange d'idées qui tiendra l'esprit en haleine, et, aussi, réunira les intelligences dans une sorte d'enseignement libre ; le tout , sans nuire a ces divertissemens spontanés qui s'improvisent par saillies, lorsque l'on est débarrassé des soucis et des affaires du jour ; divertissemens qui seront d'autant plus purs • je vous le promets , qu'ils ne se déroberont pas aux regards. L'humanité n'est pas faite pour vivre sous la clé. Esfcce qu'il n'y a pas quelque chose de monastique et d'inhumain,

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dites-moi , dan* ces mœurs exclusives , qui redtn* tent la cohue et U eonlact des grandes foule** mais qui , peut-être , s'ils y voyaient jour , semé* feraient au peuple , surtout en petit comité* pour savoit au juste ce qu'il en est. Je me figure Par ria, devenu tout-à-coup un magnifique village?, avec son luxe , ses gerbes de gaz dont on ne serait pas avare , ses cercles à la porte des maison* , ses chants d'écolières," applaudis par Fétranger ravi qui s'arrête. Ce spectacle en vaudrait un- autre, je pense ! On apprendrait alors, ce que peu de gens savent , à connaître la multitude; à la respecter , comme elle en vaut la peine et quoi qu'on dise, car elle n'est pas au-dessous y que je sache, du plus fier de ses contempteurs. Ceux qui l'ignorent se civiliseraient : ils émousseraient le tranchant de cet orgueil , qui fait bon marché dit sang des autres. ILe préjugé désarmé , l'humai» nité deviendrait une religion. Pour cela, que nous faut-il? des salons en plein vent , et rien de plue Voilà déjà l'urbanité qui se glisse dans le* relations de voisinage , et ne nous sommes-nous pas laissé dire par les raisonneurs à la solde deshommes d'état, que c'était le premier mérite de l'institution de la garde nationale ; institution de fraternité. Je ne veux paa> cela m'entraînerait si loin, réfuter ces raisonneurs , et leur mon-

LES PROMENADES Ûfi PARIS. 3*9

trer la bourgeoisie en armes au milieu du peuple les bras balans , la démission de ceux-ci et l'exclusion de ceux-là , les intérêts acquis, tambours en tête , prêts à faire feu sur les intérêts à acquérir : on m'appellerait républicain, ce qui me réfuterait à mon tour , comme chacun sait. Mais au nom de ce mérite qu'on veut bien supposer à la création de notre milice urbaine, je demande que ce corollaire ne soit pas dédaigné : il est le complément et l'âme. Dès ce moment la

qui rapprochent les hommes , ce sont les plaisirs de l'esprit et du cœur qui cimentent ces rapprochemens. La Bourse n'est pas la cité ; et je veux bien vous apprendre , excellons Parisiens que vous êtes , que vous n'avez pas de cité : si voua ne le croyez pas, vous avez tort. Il avait pui*samment raison , ce président de je ne sais quelle chambre , et dont le nom m'échappe , qui s'emporta de toute sa verve contre un témoin satisfait de se poser en citoyen devant la magistrature. Toi , citoyen ! mais, mon ami , tu rêves! Ott ne mérite le mot que lorsque Ton a la chose : tu n'es pas citoyen, ni moi non plus. De fait, noua sommes isolés comme des grains de sable; aans= cohésion et sans force , a la merci de la premiers usurpation, violente ou rusée, qui s- installera

du télégraphe. Toute notre histoire est là depuis un demi-siècle : la garde nationale le sait bien. Laissons cela. Il me semble que je ne vous demande pas cher pour vous rendre la cité et les mœurs delà cité : c'est à vous de voir et de vouloir. Quand nous y mettrons-nous? Il y a des bizarreries qui me passent. Voyez un peu ! Nos quais sont aujourd'hui d'une largeur î\ faire défiler des régimens par front de bandière, ce sont des Champsde-Mars; eh bien ! ils sont si évidemment taillés pour cela, et pour cela seul , que malgré les odieuses réverbérations du soleil sur le pavé , par suite de quoi les deux tiers du temps on ferme les boutiques riveraines ( car il faudrait être d'un tempérament africain pour traverser ces étendues) , on ne profite point de cet espace pour un double rang d'arbres dont l'effet serait si pittoresque avec l'accompagnement de notre fleuve. Mon Dieu!

n'ayez pas peur; il leur faudra douze ans, à ces arbres, pour servir à des barricades. La plupart des villes cherchent à ce que les eaux où elles se mirent soient entourées d'harmonies naturelles. Est-ce que ce ne serait pas une nécessité d'hygiène, en même temps qu une pensée artiste, de continuer ces quais en boulevarts? Napoléon, qui ne songeait pas que pour lui, se pr<

j'imagine, un plan de ce genre, en parlant de convertir en promenade l'île Louviers, bijotf dé fleurs qui devait terminer le Collier des deux rives: le temps et l'imitation auraient complété la parure. Je le demande au plus lourd citadin de cette ville frivole, ne s'est-il pas accoudé souvent, les cheveux mouillés et la bouche ardente, sur le parapet au penchant duquel reposent les établissemens Vigier, baignoires que rafraîchissent des éventails de feuillage? Je ne propose pas autre chose., mais je le propose en grand, et pour la moitié du prix de l'Obélisque, on s'en passerait la fantaisie. J'en veux à l'Obélisque.

De la sorte , on parerait aux ravages de l'avarice qui , les mains dans le plâtre et l'œil aux aguets, cherche à maçonner dans tous les coins. Et, au lieu de remplir les hôpitaux qui s'obèrent, à ce qu'on dit, pour tenir les malades à la diète, nous aurions peut-être dans quelque temps une population saine et vigoureuse à la place de ces enfans dont le sang est pâle, de ces femmes étiolées dont le teint passe en proverbe, de ces hommes dont les lèvres éteintes n'aspirent qu'un air vicié sur une terre morte.

11 existe pourtant , je vous réservais cet aveu dans l'intérêt de ma conscience , des jours où ce Paris qui se précipite dans la banlieue pour reniv. ai

3as paris moderitb;

contre* des promenades , ouvre à la fbia set gril-» les toutes grandes pour la banlieue qui nous arrive en niasse. Paris entier devient un vaste champ de foire et fait les honneurs deses richesses. Ses monumens publics se chargent de lampions, des drapeaux se balancent aux fenêtres , les enfans tirent des pétards dans les rues. Au matin, les troupes de tout genre ont déployé leur %tle, ligne et garde nationale : puis les églises se sont remplies , et les cloches ont rappelé le tocsin des trois jours. La Marseillaise, elle-même, a très- , sailli sur des tertres ornés de croix. A la nuit tombante, en attendant le fracas de la pyrotechnie, signal de dispersion, on a . parcouru les salons de coutil qui regorgent de danseurs, et les tentes des marchands qui, pour forcer la vente, mettent

leur étalage en loterie. Devant les jeux que l'on rencontre à chaque pas, autour des mariniers de la Seine qui grimpent au glissant mit de cocagne, la foule , toujours curieuse , a fait des stations ré«i pétées. Mais le feu d'artifice éclate, c'est le dernier éclair , suivi de fumée : les lueurs s'éteignent, la féte expire , et la multitude congédiée se brise. Quoique cela n'ait pas le mérite d'une commémoration sincère, c'est un spectacle ; ejtle fidèle se prête encore avec respect aux solennités religieuses bien qu'il ait pénétré l'hypocrisie du desservant.

J'ai vu d'autres promenade* encore , mais accidentelles; et, de celles-là, je voudrais ne rien avoir à vous dire. C'est lorsqu'à la suite des batailles entre l'ordre et la liberté, ces deux émeutes, en civilisation, que le juste-milieu n'a pu concilier jusqu'à ce jour, le noir clocher de Saint- Méry nous montra ses flancs ouverts par le canon; c'est lorsque chacun de nous alla porter son tribut de charité , de larmes et d'effroi dans le tronc qui se trouve à la porte d'une maison de la rue Transnonain , n° 1 2 ; maison déserte ! Tout Paris a visité ces deux endroits. Leur funeste célébrité prélevé un impôt sur l'étranger lui-même. Au moins, dans le cloître du 6 juin, les passans qui réfléchissent sur les douloureux malentendus de nos émotions civiles peuvent se dire, en songeant aux morts qui jonchèrent ce champ de désastre,— Ceux-là se sont défendus!. « .

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