RAYMOND BRUCKER
Les jeunes gens de Paris ne ressemblent aux jeunes gens d'aucune autre ville. Us se divisent en deux classes : le jeune homme qui a quelque chose, et le jeune homme qui n'a rien; ou, le jeune homme qui pense et celui qui dépense.
Mais entendez-le bien, il ne s'agit ici que de ces indigènes qui mènent à Paris le train d'une vie élégante.
Il y existe bien quelques autres jeunes gens , mais ceux-là sont des enfans qui conçoivent très tard l'existence parisienne et qui en restent dupes. Ils ne spéculent pas, ils étudient, ils piochent, disent les autres. Enfin il s'y voit encore cer-
tains jeunes gens, riches ou pauvres, qui embrassent des carrières et les suivent tout uniment ; ils sont un peu l'Emile de Rousseau, quelque chose qu'il faut, nommer de la chair à citoyen. Ils n'apparaissent jamais dans le monde où les diplomates les appellenl impoliment des niais. Niais ou spirituels 5 ils augmentent le nombre de ces gens médiocres sous le poids desquels plie la France. Ils *om toujours là ; toujours prêts à gâcher les affaires publiquesou particulières, avec la plate truelle de la médiocrité, en se targuant de leur impuissance qu'ils nomment mœurs et probité. Ces espèces de Prix d'excellence sociaux infestent l'administration , l'armée ? la magistrature , les chambres, la cour. Ils amoindrissent, aplatissent le pays et constituent en quelque sorte dans le corps politique , une lymphe qui le surcharge et le rend mollasse. Ces honnêtes personnes nomment les gens de talent * immoraux , ou fripons ; si ces fripons font payer leurs services • du moins ils servent, tandis que ceux-là nuis eiït et sont respectés par la foule: mais heureusement pour la France, la jeunesse élégante lès stygmatise sans cesse du nom de ganacheé.
Donc , au premier coup-d'oeil , il est naturel de croire très distinctes les deux espèces dè jeunes gens qui mènent uné vie élégante; mais lès observateurs qui ne s'arrêtent pas à la sùperheâe
des choses, sont bientôt convaincus que les différences sont purement morales , et que rien n'est trompeur comme l'est cette jolie écorce.
Néanmoins tous prennent également le pas sur tout le monde; parlent, à tort et à travers* des choses, des hommes, de littérature, debeauk*arts; ont toujours à la bouche, lé Pi ti et Cubourg de chaque année; interrompent une conversation par un calëmbourg; tournent en ridicule là science et le savant; méprisent tout ce quarts ne connaissent pas ou tout ce qu'ils craignent \ puis se mettent au-dessus de tout, en s'instituant juges suprêmes de tout. Tous mystifieraient leur père, et seraient prêts a verser datoè le sein de leurs mères des larmes de crocodile ; mais généralement ils ne croient à rien, médisent des femmes , ou jouent la modestie, -et obérée sent en réalité à une mauvaise courtisanne, ou à quelque vieille femme. Tous sont également cariés jusqu'aux os par le calcul, par la dépravation, par une brutale envie de parvenir, et s'ils sont menacés de la pierre, en les sondant adroitement on la leur trouverait à tous, au cœur. A l'état normal, ils ont tes plus jolis dehors} mettent l'amitié a tout propos en jeu; sont également entraînans ; le même persifîlage domine leùfcs x changeai» jargdns ; ils viâent à la bizarrerie dans leur* toilettes* se font gloire de répéter lès bè*
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tises de tel ou tel acteur en vogue ; et débutent avec qui que ce soit par le mépris ou F impertinence pour avoir en quelque sorte la première manche à ce jeu ; mais malheur à qui ne sait pas se laisser crever un œil pour leur en crever deux! Ils paraissent également indifférens aux malheurs de la patrie , et à ses fléaux. Ils ressemblent enfin bien tous à la jolie écume blanche qui couronne le flot des tempêtes. Ils s'habillent , dînent, dansent , s'amusent le jour de la bataille de Waterloo, pendant le choléra, ou pendant une révolution. Enfin, ils font bien tous la même dépense; mais ici commence ce parallèle.
De cette fortune flottante et agréablement gaspillée, les uns en ont le capital, et les autres l'attendent ; ils ont les mêmes tailleurs « mais les factures de ceux -la sont à solder. Puis si les uns , semblables à des cribles , reçoivent toute espèce d'idées , sans en garder aucune ; ceux - là les comparent et s'assimilent toutes les bonnes. Si ceux-ci croient savoir quelque chose , ne savent rien et comprennent tout; prêtent tout à ceux qui n'ont besoin de rien et n'offrent rien à ceux qui ont besoin de quelque chose ; ceux-là étudient secrètement les pensées d' autrui, et placent leur argent aussi bien que leurs folies à gros intérêts. Les uns n'ont plus d'impressions fidè-
les , parce que leur âme , comme une glace dépolie par l'user , ne réfléchit plus aucune image; les autres économisent leur sens et leur vie tout en paraissant la jeter, comme ceux-là , par les fenêtres. Les premiers, sur la foi d'une espérance, *e dévouent sans conviction à un système qui a le vent et remonte le courant, mais ils sautent sur une autre embarcation politique, dès que la première va en dérive; les seconds toisent l'avenir , le sondent et voient dans la fidélité politique ce que les Anglais voient dans la probité commerciale , un élément de succès.
Mais là où le jeune homme qui a quelque chose fait un calembourg ou dit un bon mot sur un revirement de trône; celui qui n'a rien, fait un calcul public , ou quelque bassesse secrète, et parvient, tout en donnant des poignées de mains à ses amis, le flatteur ! Les uns ne croient jamais de facultés à autrui , prennent toutes leurs idées pour neuves, comme si le monde était fait de la veille; ils ont une confiance illimitée en eux , et n'ont pas d'ennemi plus cruel que leur petite personne. Mais les autres sont armés d'une défiance continuelle des hommes qu'ils estiment à leur valeur, et sont assez profonds pour avoir une pensée de plus que n'en ont leurs amis qu'ils exploitent ; alors le soir , quand leur tète est sur l'oreiller, ils pèsent les hommes comme un avare pèse ses pièces d'or.
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Le. un. « fâcheat d'une ^pertinence «un p<* ^éc et se laissent plaisanter par les diplomates qui les font poser devant eux en tirant le fil principal de ces pantins , Tamour-proprè ; tandis que les autres se fbnt respecter et choisissent aussi èiett leurs victimes que leur protecteurs. Alors , un jour, ceux qui n'avaient rien, ont quelque chose y et ceux qui avaient quelque chose* n'ont rien. Ceux-ci regardent leurs camarades parvénus à une position, comme des sournois, des mauvais cœurs; mais aussi comme des hommes forts.
— Il est très fort, est l'immense éloge décerné à ceux qui sont arrivés quibus cumque vas a la politique, à une femme ou à Une fortune. Parmi eux , se rencontrent certains jeune* géns qui jouent ce rôle en le commençant avec des dettes; et naturellement, ils sont plus dangereux que ceux qui le jouent sans avoir un 4oa.
il existe encore certain* béjaunes qui arrivent de province, et auxquels les jeunes gens à la mode apprennent l'art d'écorner proprement une «tittlêssion. Ces écervelés périssent à Paris s'ils ne se réservent pas un dernier gâteau à manger dans leur province , quelque établissement certain. Malheur à ces héritiers passés sans transition de leurs maigres cent francs par mois a toute la fortune paternelle, s'ils n'ont pas assez d'«?»
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prit pour s'àpércevoir que l'on se moque d'eux* — C'était un pauvre garçon ! est l'oraison funèbre destinée à ces infortunés qui viennent découvrir à Paris, moyennant quelques billets de mille francs , la valeur exacte des harnais , l'art de né pas trop respecter ses gants , y entendre de savantes méditations sur les gages à donner aux gens, et chercher «fuel forfait est le pflus avantageux h conclure avec eux. A^rès un an ou deux, ils savent parler en bons terme* de leurs chevaux, de leur chien des Pyrehéesç ils peuvent reconnaître, d'après la misé , le marcher j le brodequin, a quelle espèce appartient une femme ; jouer l'écarté, retenir quelques mots à la mode, et conquérir, par leiir séjour dans le monde parisien , l'autorité nécessaire pour importer plus tard en province le goût du thé* l'argenterie à forme énglaise , et se dorider le droit de tout mépriser autour d'eux pendant le resté de leurs jours.
Presque toujours ces pigeons, attirés dans la grande maison de prostitution appelée Paris > >y choisissent un parrain parmi les jeunes gens à la mode , et, comme un corvette timide qui se tient dans les eaux d'une frégate» ils en suivent les mouvemens avec la ferveur d'un élève qui %%n est qu'a copier des nez ou des bras. Le parrain i lui, prend son pigeon, sonbéjauné, sa corvette,
son élève en amitié pour s'en servir dans le monde, comme un hardi spéculateur se sert d'un commis de confiance. L'amitié fausse ou vraie de leur parrain est pour ces niais une position sociale, et ils se croient déjà forts en exploitant à leur manière leur ami intime. Ils vivent dans le reflet de leur ami , se mettent constamment sous son parapluie , ils en chaussent les hottes , et se dorent à ses rayons. En se posant près de leur parrain, ou même en marchant à ses côtés, ils ont l'air de dire : — Ne nous insultez pas! nous sommes deux vrais tigres ! Souvent ils se permettent de dire avec fatuité : — Si je demandais telle ou telle chose à un tel, il est assez mon ami pour le faire...
Mais ils ont soin de ne jamais rien demander à un tel. Us le craignent, et, quoique imper* ceptible, la crainte que témoigne le pigeon réagit sur les autres } et sert à un tel.
— C'est un fier homme que un tel , dit le pigeon. Ha! ha! vous verrez, il sera ce qu'il' voudra être. Je ne m'étonnerais pas de le trouver un jour ministre des affaires étrangères. Rien ne lui résiste.
Puis le pigeon fait de un tel ce que le caporal Trim faisait de son bonnet, un enjeu perpétuel.
— Demandez à un tel , et vous verrez !
Ou bien : — L'autre jour, nous chassions, uk tel et moi; il ne voulait pas me croire, j'ai sauté un buisson sans bouger de mon cheval!
Ou bien : — Nous étions, un tel et moi, chez des femmes, et, ma parole d'honneur, j'étais, etc.
Un beau jour, si vous demandiez à un tel s'il connaît M. Paul de Manerville, l'héritier débarqué , un tel le définirait ainsi : — Vous me demandez ce que c'est que Paul? Mais Paul.... c'est Paul de Manerville!
Parmi les jeunes gens à la mode il s'est formé depuis la révolution de juillet une secte nommée la secte des négateurs. Le Négateur est celui qui , ne sachant rien , nie tout pour en finir avec toute espèce de chose. La où l'ignorant fait une tache, le Négateur fait un trou. Il nie le gouverr nement, il nie la légitimité, il nie Philippe, il nie Henri, il ne nie pas Dieu, parce que pour lui Dieu n'existe pas; il ne nie que ce qui existe; il nie la liberté, il nie la république., il nie l'aristocratie , il nie le peuple, il nie la science., il vous nie la négation; seulement, il ne nie pas le niais; acte d'humilité dont il faut lui tenir compte.
Les Sécateurs sont une secte qui s'est formée pour contrecarrer les négateurs. Le Sécateur tranche, affirme; avec lui tout, existe. Il dit :
vous êtes un sot, là où le Négateur dit : vous n'êtes rien d* tout. Le Sécateur est généralement plus fiche, plus impertinent, plus spirituel que ne Test le Négateur. Nier est une impuissance, affirmer est l'abus de la force. Vm agit, l'autre proteste.
Quand un Sécateur et un Négateur se rencontrent, la conversation marche assez bien 5 et •ils sont gens de bonne compagnie il n'y a pas de duel; mais •'il survient des seconds, ils ne s'entendent plus, parce que deux négations font une affirmation, et ils s'embarrassent au point de dire quelque chose de juste qu'il est cependant assez difficile de deviner à cause des opérations algébriques qu'il feut faire pour soustraire les fausses quantités; aussi quelques étrangers, qui savent (e français , sont-ils fort étonnés quand ils se trouvent sous les feux croisés d'une batterie négatrice répondant à l'artillerie sécatrice.
Néanmoins , croyez-moi , je vous affirme qu'il existe entre ces deux termes des jeunes gens qui ne sont rien , qui semblent n'avoir été créés que pour porter des pantalons , et qui ont beaucoup de succès auprès des femmes , précisément pareè qu'ils portent des pantalons.