CL.vniON
Esclaves!... Vous ne connaissez pas ces Sparlacus de coulisses.
Us apprécieront l'honneur insigne déjouer devant la cour.
CLARION
Us apprécieront... mais ils ne joueront pas.
LE COMTE
Pourquoi?
CLARION
Leurs prétentions d'artistes s'élèveront au niveau de la majesté de l'auditoire; en jouant devant des rois tt des reines, ils voudront tous être des reines et des rois. Tel est leur principe d'égalité.
LE COMTE
Allons donc!
CLARION
Je vous le dis, monsieur le comte, c'est imposable.
F.E COMTE
Impossible? on dit que ce mot n'est pas français.
Clarion.
En France, oui... mais en Suède, non.
LE COMTE
Quelles raisons donneront-ils?
CLARip».
Quand il s'agit de désobéir, ils trouvent toujours des raisons. Tenez, c'est aujourd'hui lundi. Voilà une raison.
LE COMTE
Eh bien, n'est-ce pas un beau jour? Le lundi c'est le printemps de la semaine, c'est la jeunesse des sept jours.
CLARION
Oui, monsieur le cornle, mais le lundi noire premier rôle tragique et notre grande coquette ne jouent pas,
Ï.E COMTE
Et pourquoi?
CLARION
Ils sont indisposés.
F.E COMTE
Bah!
CLARION
En vertu de l'article 1(3 de leur engagemenl.
I>E COMTE
Ah! l'engagement a prévu l'indisposition de tous les lundis!
CLARION
Oui, monsieur le comte, telles sont nos mœurs. Le lundi
est un mauvais jour : c'est le lendemain du dimanche, on s'est beaucoup amusé la veille : le public n'aime pas à s'amuser deux jours de suite, ça l'ennuierait, et nos grands artistes ne veulent pas jouer devant les banquettes.
En ville... mais à la cour... les banquettes sont occupées avant le lever du rideau.
N'importe, le lundi est condamné. Us invoqueront l'article 16 qui supprime le lundi.
Ah! Voilà des raisons que je n'admets pns. 11 me faut un spectacle ce soir et je l'aurai. Portez mon ordre aux comédiens.
Monsieur le comte, épargnez-leur le chagrin de vous désobéir. Vous ne connaissez pas notre premier rôle tragique, il est habitué à jouer des empereurs romains; et il me fait trembler, moi qui lui paye ses appointements et ses detfos ' Quant à notre grande coquette Célimène, elle a le noble orgueil d'une vertu exceptionnelle et n'a d'autre directeur que son cnprice ; or, si j'osais la supplier de jouer un lundi, elle me regarderait, moi et ma supplique, de toute la hauteur de son évenlail.
LE COMTE
Mais au moins elle ne motiverait pas son refus?
CLARION
Oui... avec son contrat qui l'indispose le lundi.
LE COMTE, colère.
Je vais envoyer un médecin pour constater l'indisposition
1 22 N 0 II V E A U T II É A TREDESALON.
CLARION
Oh! monsieur le comte, rengagement porte que les artistes ne recevront que les \isiies île leurs méch cins, et ces médecins sont payés pour cire toujours de l'avis des artistes et les trouver toujours malades.
LE COMTE
Allez à tous les diables!
CLARION
J'obéis, monseigneur!
LE COMTE
Où allez-vous?
CLARION
A la destination que vous avez bien voulu me désigner.
LE COMTE
Nais non... Clarion... demeurez... J'ai besoin de vous; la représentation que je vous demande pour ce soir se lie impérieusement à une haute question d'État. Je vous sais un homme discret, vous étiez au collège... mon confident intime... Il faut aujourd'hui que vous repreniez votre ancien emploi.
CLARION
Un directeur, monseigneur, est engagé pour tous les emplois; vous parlez à un puits.
LE COMTE
Voici mou secret. Aujourd'hui même il doit arriver à Stockholm un jeune homme... un prime... le prince de Finlande, qui peut seul restaurer les affaires de la Suède si nous parvenons à lui faire épouser notre duchesse royale Elfride. Ce mariage peut rendre à la Suéde et la province de Finlande
perdue après Pultava, et les diamants de notre reine Ulrique donnés en gage au père de la duclie>se pour des sommes considérables, prêtées pendant la guerre de Gustave-Adolphe,
Cl ARION.
Je suis fier, monseigneur d'être initié dans le secret des rouages politiques qui fonctionnent derrière le rideau... Mais où est l'obstacle à ce mariage?
LE COMTE
Ah! l'obstacle?... Ce jeune bomme a dix-huit ans... il a le défaut de son âge . . il veut connaître la figure et les charmes de sa femme avant de l'épouser.
Oh ! ce prince est un bourgeois; un vrai politique épouse. . , les yeux fermés.
LE COMTE
Bref, il veut la voir etile pas être vu... et la duchesse a la même idée... Il vient pour voir avant d'accepter. Si la princesse lui plaît, il l'épouse; si elle ne lui plaît pas, il bat en retraite et disparait.
CLARION
Poltron !
Le théâtre m'avait paru un lieu fort bien choisi pour cet examen, d'où dépend peut-être la fortune de la Suède. Voilà pourquoi j'ai tant besoin de celte représentation pour ce soir, car le prince est un jeune fou... un marin honoraire... qui fait ses campagnes de mer sur la terre ferme. .. toujours à la poursuite de quelque intrigue d'amour, tout prêt à nous échapper, et qui ne restera que vingt-quatre heures à Stockholm si nous ne trouvons le moyen de le retenir.
CLARION
Je comprends... C'est grave!
Très-grave. Voyons, Clarion, voyons, mon ami, ce spectacle il me le faut... Je ne puis être arrêté par ces misérables obstacles dont vous me parlez. Cherchez... commandez une bonne fois à tous ces caprice*, à toutes ces fantaisies d'artistes qui n'ont rien de sérieux et qui peuvent compromettre aujourd'hui des intérêts si importants!
CLARION
Attendez... 11 me vient une idée... Je puis rendre le lundi à la semaine; je vais leur proposer un feu. Voulez-vous leur donner un feu?
LE COUTE
Un feu?.., Qu'est-ce que cela?
CLARION
Monseigneur, nous appelons un feu une chose qui échauffe leur zèle refroidi, une gratification de cinquante pisloles et au-dessus même; plus le feu est bien nourri, plus le comédien est chaud.
LE COMTE
Va pour le feu.
CLARION
Il ne s'agit plus que de trouver un spectacle.
LE COMTE
C'est facile, je pense.
CLARION
Facile... C'est toujours le nœud gordien à dénouer... Ah je tiens l'épée d'Alexandre.
LE COMTE
Voyons, coupez vite.
CLARION
Nous pouvons jouer la comédie du Dissipateur.
LE COMTE
De Destouches. Mon confrère...
CLARION
En diplomatie Mais non, le Dissipateur est impossible.
LE COMTE
Pourquoi ?
CLARION
Le rôle de Finette est trop beau... notre coquette ne consentira jamais à jouer le rôle inférieur de Julie.
LE COMTE
Prenons une autre comédie... votre théâtre français est un Pérou dramatique.
CLARION
Les fausses Confidences Oh! non, Araminte écrase
trop Marton.
LE COMTE
N'écrasons personne.
CLARION'
J'ai mon affaire : le Jeu de Vamour et du hasard. Sylvia, Lisette... L'une vaut l'autre. Exxquo... toujours comme à Heidelberg.
LE COMTE
Va donc pour In pièce de Marivaux.
18fi NOUVEAU TIIÉATHE DE SALON.
CLARION
Vous serez content... C'est noire pièce de triomphe... La Corinne y est admirable.
r.E COMTE.
La Corinne?
CLARION
Oui... Une beauté rayonnante dont je vous parlais tout à l'heure. Elle éclaire la salle... J'ai songé plus d'une fois ;\ faire des économies sur mon lustre. Excusez celte hyperbole.
LE COMTE
Mais votre speclacle ne sera-1-il composé que d'une seule pièce. C'est insuffisant pour la soirée.
CLARION
Je vous proposerai, si vous le voulez, une petite comédie qui obtient partout le plus grand succès. Un joli sujet, de l'esprit dans le dialogue; je la joue très-souvent,
LE COMTE
Elle est de qui? De Molière?
CLARION
Non, monsieur Je comte.
De...
CLARION
De moi... Vous verrez une actrice charmante dans un rôle travesti, la petite Villeroy, un bijou d'amoureuse.
LE COMTE
C'esl forl bien
CLARION
Je cours chercher mes acteurs au lliéâlre, où ils sont réunis, car ils ne voudraient pas jouer sans avoir l'ait un petit bout de répétition sur la noble scène où ils doivent ce soir.,.
LE COMTE, sonnant.
Je vais envoyer, ne vous dérangez pas. (A l'huissier qui entre.) Qu'on aille au grand théâtre dire aux comédiens de se rendre sur-le-champ au théâtre du palais, de la part de M. le directeur.
CLARION, vivement.
Non, de la part de Son Excellence le ministre, c'est plus sûr... si je les appelais, moi, ils seraient tous partis pour la campagne.
LE COMTE
Enfin! voilà une difficulté applanie... Respirons.
L'HUISSIER, lui remettant des papiers.
Monseigneur... de la part du premier ministre.
LE COMTE
Quoi donc?
l'huissier.
Le traité de commerce avec la Norvège, soumis à votre signature. •
LE COMTl'.
Ah!
CLARION (à part).
Il se hâlait trop de respirer.
LE COMTE, jetant les veux SUP un papier.
Ah! Clarion, que ne puis-je, comme cet ancien, remettre
à domain les affaires sérieuses... et celle-ci c'est un autre nœud gordien... on ne le coupe pas... on le dénoue.
Monseigneur... C'est toujours par nos dénoùments que nous brillons.
LE COMTE
En vérité? Eh bien, je voudrais voir comment vous vous y prendriez pour dévider l'écheveau des difficultés que nous rencontrons à ce traité.
CLARION
Des traités, des engagements, j'en signe tous les jours.
Eh bien, nous sommes seuls, vos comédiens n'arrivent pas, je veux mettre votre habileté à l'essai : je vous nomme ministre pour cinq minutes. Asseyez-vous là, sur ce fauteuil.
Ah ! monseigneur...
Asseyez-vous, vous dis-je, n'avons-nous pas été assis au collège, sur le même banc?
Clarfojn, saluant, Il était pins dur que ce fauteuil.
LE COMTE
Et d'abord... approuvez-vous ce traité?
Non, monseigneur, car je l'ai critiqué hier tout bas en lisant le projet dans la Gazette de Stockholm.
LE COMTE
Ah!
CLARION
Si vous lisiez mou traité avec la Corinne!... Voilà un traité... Il me lie pieds et mains et la laisse libre comme l'air.
LE COMTE
J'espère que mon traité n'est pas copié sur le vôtre. Mais enfin, et votre avis, monsieur le directeur... monsieur le ministre; votre avis, franchement!
CLARION
Eh hien, mon avis, monsieur le directeur du théâtre diplomatique... c'est que votre traité ne vaut rien.
LE COMTE
Ah ! Et que lui manque-t-il?
Tout.
LE COMTE
11 me semble qu'il est pourtant très-avantageux pour la Suède.
CLARION
Oui, monsieur le comte, très-avantageux... trop avantageux... et voilà précisément ce qui le rend mauvais.
LE COMTE
Expliquez-vons.
CLARION
Voici. Lorsqu'un traité est très-avantageux pour l'un des signataires, il est naturellement tics-désavantageux pour l'autre.
LE COMTE
C'est évident.
CLAIUO.V
Or, il arrive un jour où le signataire mécontent s'aperçoit de sa sottise.
I I. COMTE
Lh bien, tant pis pour lui.
CLARION
Non pas... Il se dégage et vous envoie un exemplaire de notre opéra-comique le Traité nul. Tout est à recommencer. \os dix articles sont excellents, mais ils deviennent mauvais faute d'un onzième.
Lu onzième...
CLABJOH.
Que je connais trop, celui-là, l'article du dédit, à savoir : six millions payables sur bonnes garanties par la partie contractante qui voudra se dégager.
LE COMTE
Cet article M exisie-t-il dans vos traités de théâtre?
CLARIOH.
- Oui, mais les bonnes garanties me manquent. Mes actrices ne pavent pas, et la Norvège peut payer; la Norvège n'est pas une actrice.
LE COMTE
Eli ! F.h ! cela mérite réflexion. L'article H sera demandé.
CLARIOH.
Le théâtre!... monsieur le comte, le théâtre... Tout est facile chez noua . .
LE COMTE
Excepté le théâtre.
CLARION
Que voulez-vous, monsieur le comte, un directeur n'est pas obéi comme un premier ministre.
LE COJITE.
Je ne suis encore que le second.
Le second? Eh bien, monseigneur, quand chez nous un double a du talent et de l'ambition, il s'arrange pour se donner l'occasion d'être nommé premier rôle en. chef et sans partage.
LE COÎJTL.
Le conseil peut être bon, toutefois je n'en profiterai pas.
CLARION
Eh bien, moi qui vous l'ai donné, monseigneur, comme vous je le trouve boa et ne veux pas le perdre... Permettezmoi de le garder. Le second rang n'est pas le mien... Je vise pliis haut.
LE COMTE
Plus haut.. . Où donc?
Que notre représentation soit brillante... Elle le sera... et vous saurez tout. Présentement, qu'il me suffise de vous dire (pie mon heureuse rencontre avec Votre Excellence est pour moi le plus favorable de tous les augures... L'étoile de Heidelberg me montre ma fortune à l'horizon, ce que je veux être je le serai... Le premier à Stockholm a un grade de plus que le second à Paris.
LE COMTE
G est la devise de César.
CLARION
De César Clarion. (A part eu sortant.) Il nie fera directeur du lliéàtre de la cour.