‹ Nouveau théâtre de salonChapitre 52 sur 132 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

LE COMTE , seul.

11 y a vraiment du bon dans la tète de ce cher Clarion. Être premier ministre; il a raison. Oui, c'est mon rêve, mon ambition, le but que je poursuis... et pourtant c'est emprisonner ma jeunesse dans ce cabinet, c'est jeter mon cœur au fond de ce portefeuille... Puisque je suis seul, je puis me parler à moi-même et me dire mes vérités, comme à un ami... et je n'ai pas de meilleur ami que moi-même... Il y a deux hommes logés là (se frappant le froni) dans ce front, l'un veut se livrer avec ardeur au rude travail de l'ambition, l'autre veut s'endormir avec nonchalance dans les doux loisirs de l'amour. L'amour, Clarion vient de mêle rappeler... Je l'ai connu!... Un amour laissé en terre lointaine, et qui me poursuit encore avec le nom de Louise... el un amour, hélas! qui me (il éprouver le désespoir d'une défaite sur le terrain des victoires faciles... Dominer la foule, commander aux hommes, savourer les voluptés du pouvoir, s'enivrer de l'orgueil des grandeurs; avoir au-dessus de sa tête le sceptre du roi et sous ses pieds les têtes de la multitude! que cela est beau à trente ans!... Oui, mais un vieillard m'a dit un jour : « A trente ans, on ne sait pas combien peu de minutes nous séparent de soixante. .. » Je vais dévorer ces minutes dans les mensonges et les vanités de l'ambition et je ne connaîtrai jamais le bonheur d'être esclave... esclave aux pieds d'une

femme aimée; entendre sa voix à mon oreille dans les suaves confidences du son! lui donner toutes les pensées de mes jours, tous les rêves de mes nuils, et vivre de cette vie de tendresse et d'amour qui est la fête perpétuelle du cœur! 0 faiblesse indigne!... Non, non! l'amour e^t le hochet de l'enfant ; la noble ambition est le travail de l'homme : ma lutte est finie : l'homme a dompté l'enfant.

Page 1