LE RÉCIT DE THÉR AMÈNE
THÉSÉE
Mais tu bats la campagne!
Ta montagne ne vient qu'après le dos ; comment Arranges-tu cela?
THÉRAMÈNE
J'aurais dû simplement Vous dire sur la mer.
THÉSÉE
Et sans beaucoup de peine Tu t'épargnais ce dos que tu mets à ta plaine.
THÉRAMÈNE
L'onde approche, se brise et vomit à nos yeux Parmi des flots d'écume un monstre furieux : Son front large est garni de cornes menaçantes; Tout son corps est couvert d'écaillés jaunissantes; Indomptable taureau, dragon impétueux, Sa croupe se recourbe en replis tortueux...
THÉSÉE, se frappant le front.
A tes distractions lu ne mets point de bornes! Pourquoi dans mon palais viens-tu parler de cornes?
THÉRAMÈNE, avec naïveté.
Tiens! Je n'y pensais pas!
THÉSÉE
Menaçantes, dis-tu?
Pourquoi?
THÉRAMÈNE
Je les voyais par leur côté pointu.
THÉSÉE
Jaunissantes, pourquoi?
THÉRAMÈNE
Elles sont jaunes.
Mais, ma foi, pour la rime
THESEE.
Ali ! si quelque jour j'imprime Ton rapport saugrenu, lu verras, étourdi, Comme ils vont le traiter les journaux du lundi !
THÉRAMÈNE
Ses longs mugissements font trembler le rivnge ; Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage ; La terre s'en émeut, l'air en est infecté, Le flot qui l'apporta recule épouvanté...
THKSÉE.
Tu n'as donc jamais vu de flot? Quand il arrive
Il ne s'arrête pas sur le roc de la rive,
Il recule toujours, qu'il porte un monstre ou non.
.l'aime assez l'épilhète utile après le nom;
Or, pourquoi me dis-tu que ce monstre est sauvage?
lin monstre ne peut pas être poli.
THÉRAMÈNE, à part.
J'enrage!
Le ciel avec horreur le voit... Dis, précepteur, Comment s'y prend le ciel pour voir avec horreur1?
THÉRAMÈNE
Tout fuit, et sans s'armer d'un courage inutile Dans le temple voisin chacun cherche un asile...
Tas de poltrons! Voyez, ils prennent tous l'élan Vers un temple voisin! Ils ont peur d'un merlan
LE RECIT DE THER AMÈNE. 2i7
Ces lâches à V effroi ne mettent [dus de bornes! Ce peuple de bergers craint une bête à cornes ! Tu quoque, Théramène ! Et les gardes aussi ! Quels gardes! n'ayant rien à garder jusqu'ici Us gardaient ; mais sitôt qu'avec une autre pose Il a fallu veiller et garder quelque chose, Ils n'ont plus rien gardé, ces gardes! Us ont pris La fuite et non l'épée, en poussant de grands cris!
Se tournant vers les gardes.
Gardes nationaux! Eh bien, je m'associe Au monstre jaunissant et je vous licencie!
THÉRAMÈNE
Ilippolyte, lui seul, digne fds d'un héros,
Arrête ses coursiers, saisit ses javelots,
Pousse au monstre, et d'un dard lancé d'une main sure,
Il lui fait dans le flanc une large blessure...
S'il prend ses javelots, ils ne peut aussitôt Lancer un dard, mon cher, il lance un javelot. On lance ce qu'on prend ! Dirais-tu, vieille buse. Il prend ses pistolets, et lance une arquebuse? Pourquoi large blessure? — Un dard est fort aigu, Fort mince, et le trou fait est toujours exigu. Pousse au monstre, as-tu dit?
THÉRAMÈNE
C'est dire en clair langage Qu'il lance ses coursiers sur le monstre sauvage.
THÉSÉE
Alors, pourquoi dis-tu, dans le vers précédent : Arrête ses coursiers1?
THÉRAMÈNE, à part.
Narrateur imprudent!
"»s NOUVEAU Mi: \ T l; î: DE SALON.
Qu'.-ii-je dit? Je commets sottises sur sottises!
THÉSÉE
Or, maintenant passons à deux mitres bêtises. Puisqu'il n'avait qu'un dard à lancer, ton héros Pourquoi va-l-il saisir beaucoup de javelots?
THÉRÀMÈNE,
Un suffisait.
THÉSÉE
D'un dard lancé d'une main sûre Il lui fait dans le flanc une large blessure. C'est ton expression, n'est-ce pas?
THÉRÀMÈNE,
Oui, grand roi.
TIIh-ÉK.
Vil flatteur!... Dirais-tu, même en parlant à toi, Jl lui fait d'une épée une large blessure?
THÉRÀMÈNE.
Excusez-moi, seigneur, je n'ai pas la voix sûre; J'ai tant couru pour fuir le monstre jaunissant Qu'un seul poumon me reste...
THÉSÉE
Et l'autre?
THÉRÀMÈNE.
Il est absent.
THÉSÉE
C'est uu détail... Reniions dans le récit...
TlfÉF'.AMÈNE, .:, part.
Quel homme