L.-H. THOINOT
CHOLÉRA ASIATIQUE
VI. Le choléra endémique d'Extrême-Orient. — Ses projections sur l'Europe : épidémies navales. — Le choléra présenle dans certains pays de l'Extrême-Orient des caractères de fixité et de permanence tels qu'on doit y voir des foi/ers d'endémie cholérique. Parmi ces pays, il faut citer la Birmanie, les villes ouvertes de la Chine, la Corée, le Japon (où un relevé cité par Proust montre, de 1877 à 1890, une série non interrompue et fort élevée de décès cholériques annuels), les îles hollandaises de l'archipel Indien, etc. Mais, de tous ces pays, ceux qui intéressent le plus la France sont ceux qui forment notre empire actuel d'Indo-Chine : Cochinchine, Annam, Tonkin. « Le choléra est endémique au Tonkin, en Annam et en Cochinchine, depuis de longs siècles.... Il s'y manifeste en permanence sous forme de cas sporadiques, et au printemps et en automne par des recrudescences endémo-épidémiques plus ou moins accusées. » (Proust.)
L'Annam et le Tonkin ont été, depuis 1884 seulement, le théâtre de nombreuses recrudescences épidémiques parmi lesquelles nous signalerons celles de 1885, 1887, 1888, 1890, etc. Ces recrudescences ont porté sur des parties du territoire plus ou moins étendues, et le Tonkin paraît, d'après ce que nous savons aujourd'hui, le principal centre de cette endémo-épidémie de nos possessions d'Extrême- Orient.
Le danger possible de projections cholériques vers l'Europe est attesté par les épidémies déclarées sur les vaisseaux quittant pour l'Europe ces foyers endémiques d'Extrême-Orient, et dont voici quelques exemples. En 1885 le Château-Yquem, parti de la baie d'Along, eut une épidémie cholérique qui dura trente-quatre jours et tua trente-huit de ses passagers militaires convalescents, embarqués au Tonkin. Mêmes faits en 1886 sur le Tonkin, parti de la baie d'Along; sur la Niue, partie de la baie d'Along ; en 1888 sur le Canton qui prit le choléra à Saigon, etc.
Résumé général. — Les notions exposées dans ce chapitre peuvent se résumer de la façon suivante :
1° Le choléra, tel que nous le montrent les épidémies européennes duxixcsiècle,esld'origine asiatique,et son berceau véritable est l'Inde.
2° De 1817 à nos jours lecholéra,aprèsavoirabordél'Europe enl823, a cinq fois étendu ses ravages sur l'ensemble de ce continent : de 1830
coup de mer, suivant la déclaration du capitaine, arrivait le 25 juillet à Aden. Le 26 il y avait un cas de choléra... sur un chauffeur qui mourut le 27. » VHesperia. fut envoyé en quarantaine à Camaran par les autorités d'Aden. En réalité, arrivé en patente nette à Aden, VHesperia avait, depuis Bombay, du 13 au 27 juillet, perdu six passagers du choléra, ce que le capitaine finit par avouer à Camaran. La quarantaine dura quarante-sept jours pendant lesquels il y eut 19 attaques cholériques et 17 décès. Dix jours après la dernière attaque, VHesperia quitta Camaran et se rendit a Djeddah, d'où les pèlerins gagnèrent la Mecque. Le 21 ou le 22 octobre le choléra éclata a la Mecque.
à 1 837 ; — de 1 817 à 1 855 ; — de 1 865 à 1 874 ; — de 1 884 à 1 887 ; — de 1892 à l'heure actuelle.
3° Considérées sous le rapport de leur origine, ces épidémies peuvent se classer de la façon suivante :
Quatre sont venues de l'Inde par la voie de terre (Afghanistan, Perse et les bords de la Caspienne) : ce sont les épidémies de 1823, 1830, 1847 et 1892 (1). L'épidémie de 1865 a suivi la voie maritime de l'Inde vers l'Europe en marquant deux étapes sur sa route : le Hedjaz et l'Égypte. Quant à l'épidémie de 1884, elle nous semble, elle aussi, venue de l'Inde par voie de mer, avec l'Egypte comme étape intermédiaire en 1883.
4° La voie maritime est un chemin vers l'Europe toujours ouvert au choléra indien, et aussi au choléra endémique d'Extrême-Orient : les épidémies navales de ces dernières années sur des vaisseaux venus de l'Inde (2) et de l'Extrême-Orient en donnent la démonstration. Par la voie maritime se crée presque chaque année une épidémie au Hedjaz, prolongement direct du choléra indien, et menàce perpétuelle pour l'Egypte et l'Europe.
5° A côté du choléra indien d'importation, il existe manifestement en Europe un choléra de reviviscence. Le choléra peut, dans un point où il a sévi par importation, se réveiller après un silence d'une durée plus ou moins longue. Cette reviviscence donne lieu à un choléra d'une virulence et d'une faculté d'expansion très variables. Tantôt cette faculté d'expansion est nulle ou à peu près : la reviviscence est purement locale. Tantôt la faculté d'expansion s'exerce sur un territoire plus ou moins large : tel paraît avoir été le choléra d'Espagne en 1890, et tel encore, suivant quelques auteurs, le choléra né sur les bords de la Seine en 1892, et qui a couvert un si grand nombre de points de notre territoire. Tantôt enfin le choléra de reviviscence reprend toutes les allures du choléra d'importation et se généralise comme lui. De ces reviviscences à grande expansion il" y a deux exemples connus : l'un en 1851, l'autre en 1869. En 1851, le choléra qui, de 1847 à 1850, semblait avoir épuisé son action sur l'Europe entière, se réveilla en Silésie et de là parcourut une grande partie de l'Europe. En 1869 le choléra, mal éteint depuis 1867 en Russie et dans la Pologne, repartit de Kiew pour aller faire incursion en Europe.
(1) L'épidémie qui a débuté en France en 1892 est mise à part.
(2) Le fait suivant, emprunté au Mémoire cité deM.Mahé, est typique à cet égard. « Le 13 ou 14 avril 1884, passait en libre pratique, à travers le canal, le transport de guerre anglais Crocodile, venant de Bombay avec quinze cent cinquante-huit personnes. Il avait accusé à l'office sanitaire de Suez cinq décès de maladies ordinaires depuis son départ. » Un cas de choléra se déclara à bord pendant le passage du canal; force fut bien d'avouer au moins celui-la. Repoussé de Malte, le Crocodile continua sa route sur Portsmouth. « De Suez au delà de Malle, il y eut encore cinq cas de choléra. »
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6» Le choléra asiatique pei.L-il prendre pied en Europe et y devenir
endémique? . : ,
On n'a vu jusqu'ici que des faits de longue persistance dans quelques contrées d'Europe - telles certaines parties de là Russie et de la Scandinavie (1); telle encore la Bretagne française ou, de 1892 à 1895, le choléra n'a cessé d'exister. Mais l'endemidte du choléra asiatique sur un point quelconque de l'Europe ne nousparaît m démontrée ni acceptable.
ÉTIOLOGIE. - I. L'agent pathogène. - L agent pathogène du choléra est le microbe découvert en 1883 par R. Koch, dans les matières fécales des cholériques.
Le vibrion de Koch (komma-bacille ou bacille virgule, spirille, etc.) se présente quand on l'examine sans coloration, sous une forme trapue, courte ne tement recourbée, tantôt en arc de grand rayon, tantôt en derm-cerc o Sa ne" ,T st extrêmé • elle est due à des cils de nombre et de d.spos.Uons 11 variabL Ils cii; peuvent même quelquefois faire défaut dans la forme Ype 7) A e t de cette forme normale, il existe dans les cultures ancienne des formes atypiques (dévolution) d'aspects variés (formes sphériques, corps
mTZ2d:^lL^ bien par les procédés simples, mais ne 't^/nï^
bouU on qui à la température de 1 etuve, se couvrent d'une pelhcule blan- HtÏ mince et fragile, et dans le lait, sans y déterminer de coagulaUon La eu ÎSe su gélose n'a rien de spécial ; la pomme de terre donne une culture brun s Je Rappelant quelque peu celle delà morve. Les cultures les plus carac- Z t Ces on Scelles qu'on obtient dans la gélatine parère onenplagues. L p Xe dom e au bout de troisà quatre jours l'aspect suivant: la .sur ace de ^le s'est déprimée £^
d'air empennée; ^^^^^ est liquéfiée dans toute floconneuse a pi is 1 aspect u ™ ' Commencementde liquéfacl.on.
cette partie; au-dessous de len/on,^ .1 caractérîstique de la culture
Cette liquéfaetio n P^-^» £ ^ ^éfaction d^ la gélatine dans
? colonlT e d veloppe d'abord sous forme de petit disque blanc jau-
Sri' conSgulierr ondulés ; mais ^^ZZZ^ * ^uLtdet^ -n. au del, un
m Voy. ci-dessous, p. 1«- .„,.
S NicdLLB et Mobax, Ann. de VInsl. Pasteur, L893.
ÉTIOLOGIE.
nitreux, dans des bouillons de culture, on observe une coloration rose violet qui brunit par l'exposition à l'air.
Ajoutons enfin que l'injection inlrapérilonéalc de culture du bacille virgule provoque chez le cobaye une péritonite mortelle.
Tel est le vibrion indien découverL et décrit par Koch . Mais tous les vibrions cholériques ne sont pas faits sur co type idéal. Les recherches sur les déjections cholériques et dans les eaux ont fourni depuis 1892 à divers savants un grand nombre de vibrions atypiques, auxquels le litre de cholérigènes ne saurait être refusé, et dont la connaissance a singulièrement élargi la conception restreinte de Koch.
Cunningham (1) avait, il y a quelques années déjà, conclu de ses recherches dans l'Inde à la multiplicité des bacilles cholériques. L'école de Berlin avait protesté contre celte assertion (2) ; aujourd'hui l'opinion de Cunningham ne rencontrerait plus guère d'adversaires.
La morphologie des vibrions cholériques est déjà chose très variable. A côté du type trapu court, recourbé, virgulaire en un mot, décrit par Koch et réalisé par les vibrions trouvés à Hambourg, à Angers (Metchnikoiïj, dans les eaux de la Seine à Saint-Cloud et à Gennevilliers (Sanarelli), et parla majorité des vibrions isolés dans les selles de cholériques, on rencontre des vibrions à peine recourbés — tels que le V, Bomanus isolé dans l'épidémie de Rome en 1892 par Celli et Santori (3) — et des types allongés, minces, tels que ceux isolés dans l'épidémie de Massouah (Pasquale), dans le choléra juxtaparisien de 1892 (V. de Courbevoie de Nelter) et dans le choléra parisien de 1884 ; les vibrions de Cochinchine (Calmette) et de Gand (Van Ermenghem) appartiennent à ce même type. M. Metchnikoff, en transformant artificiellement et d'une façon durable le vibrion trapu et recourbé d'Angers en vibrion mince et allongé, a montré expérimentalement le peu de valeur des caractères tirés de la morphologie pure.
Rien de plus variable encore que le nombre et la disposition des cils chezles vibrions cholériques (4j. Les vibrions de Shang-haï, Hambourg, Courbevoie (1892), Angers, n'ont qu'un cil situé à l'une des extrémités; les vibrions de Massouah, Calcutta, Paris (1884) ont quatre cils placés d'ordinaire deux par deux à chaque extrémité; un vibrion indien provenant du laboratoire de Koch n'avait pas de cils.
En un mot il est impossible de nier que le vibrion cholérique pourrait être cité comme un exemple frappant du pléomorphisme si répandu dans le monde des bactéries (Metchnikoff) (5).
Le caractère de mobilité perd aussi sa valeur : il est des espèces vib'rioniennesqui peuvent être immobiles.
La non-coagulation du lait n'est pas la règle : Nelter l'a démontré pour le
t v'Jl vrMi"AM' Sc"inlific Memoirs h'J lhe med. oIJicers in the Armtj of India,
(2) Friedrich, Arb. a. d. h. Gesundheitsamte, VIII.
(3) Celli et-SANTOm, Cen.lra.lbl. fur Bakler, XV. On peut citer encore le vibrion de bhang-hai, semblable à un vrai bacille; celui de Malte, plus semblable à un cocco-nacillc qu a une virgule (Friedrich), etc.
(4) Nicollb et Morax, loc. cit.
(5) Metchnikoff, Troisième mémoire sur le choléra (Ann. de l'insl. Pasteur, 1894).