L.-H. THOINOT
CHOLÉRA ASIATIQUE
ils ne présentent peut-être pas toutes les garanties qu'on est en droit d'exiger aujourd'hui.
Budd raconte qu'en 18">4 un cholérique arriva dans une fabrique d'Angleterre : sur 648 habitants, 144 moururent du choléra dans l'espace de cinq semaines. La maladie se développa exclusivement chez les habitants de la maison se servant des fosses d'aisance où les évacuations avaient été déposées.
Dans quelques localités, les cas de choléra ont été surtout nombreux aux abords d'égouts ouverts et mal entretenus, ou de ruisseaux desséchés, véritables senlines à ciel ouvert pleines de matières cholériques (l).
Les deux faits suivants enfin paraissent assez démonstratifs.
Le Dr Fauré (de Foix, Ariège) raconte qu'en 1854, à Sainl-Picrre-dc-Rivière, un paysan et sa femme mouraient du choléra, dans une maison isolée. Après leur décès la maison fut fermée, mais non désinfectée. Quinze jours après arrive de Saint-Martin-de-Caralp, localité entièrement indemne, une famille de cinq personnes qui prend possession de la maison. En quelques heures toute la famille subit une intoxication cholérique : un enfant à la mamelle est enlevé eu quelques heures, les deux autres enfants ont une attaque de la plus haute gravité ; le père n'a que de la diarrhée.
M. Kiener rapporte qu'en 1884, à Mudaison (Hérault), il n'y eut que deux cas, et voici les circonstances dans lesquelles ils se produisirent : C..., étranger à la localité, avait loué une maison dans le village pour la durée de son entreprise ; il allait tous les jours à Lunel. Le 2 septembre, il est pris de choléra et succombe en quelques heures. Le cadavre est enlevé, et la maison est fermée. Cinq ou six jours après, le propriétaire vienthabiler la chambre même où C... avait succombe. Il est atteint à son tour, et succombe le 9 septembre.
Les recherches biologiques ne sont guère favorables au rôle de l'air. Les vibrions cholériques ne peuvent être entraînés dans l'air que mis en liberté, débarrassés delà gangue humide qui les enveloppe, en un mol desséchés ; or il semble que la dessiccation tue le vibrion cholérique, moins vite peut-être qu'on ne l'avait cru tout d'abord, mais en un temps assez restreint (2).
En résumé, Pair n'est qu'un véhicule secondaire et sans grande importance du germe cholérique.
Quant au mécanisme de l'infection parle germe cholérique véhiculé
(1) Voy., dans mes Études sur le choléra de 1884, les exemples de Brignoles (Var), où le quartier le plus frappé avoisinaitle Caramy, ruisscau-égout a sec ; de Bëziers, où le gros foyer fut l'avenue de Toulouse, parcourue clans toute sa longueur par un égout à ciel ouvert, aboutissant de plusieurs egouts de la ville: do Solllès-Pont, où les cas se sont groupés surtout dans le voisinage de certains egouts et dune immonde rivière desséchée, le Gapeau; de Lunel, etc. ,
(-) Si dans la matière nourricière de culture étalée en couches minces, la dessiccation, en effet, tue les vibrions en moins d'une heure, Kitasato, Bbr^holtz, Gotos (Arch. de mèd. expèr., t. IV, p. 92) ont vu que, convenablement desséche, le vibrion pouvait survivre de quinze A vingt jours en moyenne.
ÉTIOLOGIE.
par l'air, il paraît simple : l'air passant sur des fosses d'aisances, fumiers, égouts, etc., contenantdes matières cholériques,se chargerait de germes et les porterait aux premières voies aériennes des individus respirant cet air; de là les germes gagneraient facilement les voies digestives. L'air pourrait d'ailleurs les ensemencer directement dans la bouche.
2° L'eau. — C'est en Angleterre avec Snow, Simon (1), etc., qu'est née la doctrine de la propagation du choléra par l'eau. A l'étranger, à Halle (Delbruck, 1867), en Hollande (Ballot), etc., on rassemblait des faits confirmatifs de la théorie anglaise. En 1873 le Dr Blanc faisait au Congrès de Lyon, en France, l'exposé des faits classiques en Angleterre et aux Indes, et peu connus encore chez nous (2). De l'épidémie de 1884 date en France le grand mouvement qui porta les médecins vers la théorie hydrique du choléra : il n'est que justice de rappeler ici les noms de MM. Marey et Brouardel, qui ont si activement propagé chez nous cette doctrine ; nous croyons aussi que nos Études sur le choléra de 1884, entreprises sur les conseils de cesdeux maîtres, n'ont pas été étrangères à sa vulgarisation. Les travaux de Koch et de l'école de Berlin portèrent bientôt la question sur le terrain biologique, et fournirent un appui complémentaire à la preuve déjà faite par l'observation.
La doctrine hydrique se fonde sur deux ordres de preuves : a) celles tirées de l'observation; b) celles tirées des études biologiques.
a. Preuves Urées de l'observation. — Le fait fondamental est celui qu'a rapporté Snow. Il repose sur l'étude de la topographie du choléra dans un quartier de Londres, Broad Street.
Snow pointa surunecarte les maisons atteintes dans ce quartier parle choléra, et vit qu'il en résultait une tache irrégulière poussant des prolongements en divers sens et dans laquelle se voyaient des enclaves respectées par le fléau. Il chercha à quoi correspondait cette figure bizarre et découvrit qu'elle était exactement superposable à celle qu'affectait toute la canalisation d'une certaine pompe puisant dans la Tamise une eau impure : les maisons épargnées étaient alimentées par une autre canalisation. On trouva des exemples de passants atteints pour avoir bu dans Broad Street l'eau prise à la pompe malsaine ; on découvrit le cas d'une femme frappée dans un quartier éloigné pour s'être fait envoyer de l'eau de la pompe de Broad Street, etc.
Le fait du Dr Macnamara, cité par Blanc au Congrès de Lyon, constitue une véritable expérience :
fl) Simon, Report of lha two lasl épidémies .. . Impure wnler. London, 1856.
(2) Voici comment Briquet Imitait, en 1865, la théorie de Snow : « Dans cette hypothèse, on prétend que les matières animales et minérales contenues dans les eaux de puits, augmentées par les liltrations provenant des fumiers et des latrines, disposent au choléra et qu'elles vont môme jusqu'il produire directement cette maladie, quand, en temps de choléra, s'y joignent les déjections souillées par le miasme cholérique... Mais on a eu en France, en 1849, la contre-épreuve de ce fait : le département de l'Yonne, qui a été l'un des plus maltraités, est arrosé par l'Yonne qui ne roule, à proprement parler, que de l'eau pure! n
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« Je vais maintenant faire connaître un fait où nous savons, sur le témoignage le plus positif et le plus évident, que des évacuations cholériques se sont trouvées mêlées dans un vase renfermant de l'eau à boire, le tout étant resté exposé aux rayonsdu soleil durantloule unejournée. Le lendemain, de bonne heure, une pelile quantité fui avalée par dix-neuf personnes (au moment de la boire, cette eau ne présentait rien d'anormal ni par son odeur, son goût, sa couleur). Tous ces individus continuèrent à jouir d'une bonne santé durant la journée; un d'eux en s'éveillantfut pris de choléra. Les autres, durant cette seconde journée, ne furent nullement incommodés, mais le jour suivant deux d'entre eux furent atteinls par la maladie.... Le qualrième jour enfin deux autres cas, les derniers, se déclarèrent.
Dans nos Recherches sur le choléra de 1884 nous avons avancé et soutenu, par des faits nombreux à l'appui, les quatre propositions suivantes :
1° Lé choléra suit volontiers les cours d'eau, et particulièrement ceux de faible importance, les torrents, les petites rivières ;
2° L'eau est un agent propagateur du choléra soit à petite, soit à grande distance ;
3° Le choléra se développe manifestement autour de puits, de fontaines, dont l'eau a été souillée par le germe cholérique.
Existe-t-il dans un pays deux sortes d'eau potable, l'une souillée, l'autre exemple de loule contamination? le choléra frappera les tributaires de la première, mais épargnera d'une façon absolue, ou tout au moins notable, les tributaires de la seconde.
4" Étant données plusieurs agglomérations soumises à une épidémie cholérique, toutes autres conditions hygiéniques étant égales départ et d'autre, celles-là souffriront moins de l'épidémie qui auront de meilleures eaux (1).
Depuis 1884 les faits confirmatifs de la doctrine hydrique se sont accumulés en France et à l'étranger, et la liste bibliographique en est considérable aujourd'hui. Nous nous bornerons à en citer deux, empruntés à l'épidémie de 1892 : l'un a trait au choléra de Hambourg- Altona ; l'autre au choléra dans la banlieue de Paris.
L'épidémie deàambourg-Altona{%). - Altona est immédiatement contiguë à la partie ouest de Hambourg. Les rangées de maisons d'une même rue se suivent, partie dans Hambourg, partie dans Altona, et l'étranger ne saurait dire où est la frontière, si elle n'était marquée de chaque côté par la présence d'un employé des deux polices.
Hambourg et Altona ont cependant deux alimentations d eau potable diffé-
(1) Consulter, sur ce point, le remarquable travail de M. Bouveret : Étude sur les foyers cholériques de l'Ardèclic (Lyon med., lSb5). .„ f Hua und
11) Voy. Le choléra et la ftltraikm de. Veau, par R. Koch f. Hyg, uM
Tnf KrLk t XIV 1S93 p. 613) et Le choléra à Hambourg, par Gaffky, etc. Ïi£ïï« fZ'Zeklhen LundheUsanUe X, m^^J^t clans la Revue d'hygiène, une analyse de ce dernier travail à laquelle nous emprun tons cet exposé.
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rentes La prise d'eau de Hambourg est située à 2 kilomètres en amont du point de l'Elbe qui recevait dès le 13 août des déjections cholériques, et 1 influence des marées se fait sentir A Hambourg jusqu'à 1500 mètres en amont de la prise d'eau. Altona reçoit de l'eau de l'Elbe prise en aval de Hambourg en un point où elle a reçu tous les égouts de cette ville, mais l'eau serve à Altona est de l'eau filtrée dont les bassins de filtration n'ont pas cessé de bien fonctionner pendant l'épidémie.
Or la proportion des décès pour 10000 habitants a été de 142 à Hambourg et de 21,3 à Altona, et encore faut-il déduire les cas importés de Hambourg à Altona. Mais voici qui est encore plus démonstratif. Sur une carte sur laquelle sont pointés les cas et les décès sur un périmètre de 400 mètres a droite et à gauche de la frontière Hambourg-Altona, on voit ceux-ci très confluents dans toute la partie est (Hambourg), et très discrets et dissémines sur le territoire d' Altona. Le choléra s'arrête à la frontière d' Alloua. Deux pâtés de maisons de Hambourg seuls sont indemnes et ne présentent aucun cas de choléra : l'un est le Hamburger Hoff (345 habitants) qui, bien que surle territoire de Hambourg, reçoit l'eau de la Compagnie d'Altona ; l'autre est une fabrique de pianos (400 ouvriers) qui s'alimente en eau d'un puits artésien.
Le choléra de la banlieue de Paris en 1892(1). — Il y a dans la banlieue de Paris cinq catégories distinctes d'eaux potables : 1° l'eau est puisée dans la Seine en aval de Paris ; 2° l'eau est puisée dans la Seine en amont de Paris ; 3° l'eau est puisée dans la Marne ; 4° l'eau est fournie par l'Oise ; 5° il n'y a pas de distribution d'eau ; l'alimentation se fait par des puits ou publics ou privés.
Mais dans l'alimentation en eau de Seine aval il y a lieu de faire une distinction capitale. Quatre machines fournissent cette eau : les machines de Boulogne (pont de Sèvres), de Suresnes, de Neuilly, de Saint-Denis. L'eau fournie par les machines de Boulogne, de Suresnes, de Neuilly est identique ; la Seine est de même valeur ou à peu près au droit de ces trois machines, et l'eau qu'elles prélèvent est d'un autre côté l'équivalent général de l'eau prise en amont de Paris, à ce détail près, fort important en l'espèce: la Seine a reçu toutes les pollutions déversées pendant la traversée de Paris. Quant à l'eau fournie par la machine de Saint-Denis, elle diffère notamment de la précédente. Le collecteur parisien a, en eflet, déversé ses eaux polluées dans la Seine, à Clichy, en amont de la machine de Saint-Denis, et a ainsi introduit dans l'eau puisée à Saint-Denis les causes de souillure que chacun imagine.
Il y a donc lieu de distinguer dans l'eau de Seine aval : l'eau de Seine aval première zone fournie par les machines de Boulogne, Suresnes, Neuilly; et l'eau de Seine aval deuxième zone, donnée par la machine de Saint-Denis.
Les communesalimentées par l'eau de Seine aval deuxième zone sonl:Saint- Ouen, Saint- Denis, l'Ile Saint-Denis, Épinay, Aubervilliers (2). Les communes alimentées par l'eau de Seine aval première zone sont : Boulogne, Suresnes, Puteaux, Neuilly, Courbevoie, Levallois, Clichy, Asnières, Gennevilliers, Colombes, Nanterre.
(1) Consulter, pour les détails, L.-H. Thoinot et H. Dubief, Rapport au préfet (le police sur l'épidémie cholérique de 1892 dans le département de la Seine. Paris, 1893, et Ann. d'hyg., 1894, t. XXXI, p. 126.
(2) Aubervilliers'a normalement l'eau de Marne, mais reçut, dans des circonstances que nous dirons plus loin, au cours de l'été de 1892, l'eau de la Seine puisée A Saint-Denis.