L.-H. THOINOT. — CHOLÉRA ASIATIQUE
cholérique el provenant d'un malade : nous en avons cité, nous en citerons encore des exemples.
2° L'individu qui se cholérisc ne peut être soupçonné d'aucun contact ou direct ou indirect. Ces cas ont beaucoup embarrassé les anciens; ils ont servi de base à la doctrine du choléra spontané: ils relèvent, en réalité, de la propagation hydrique. Le lien inconnu autrefois entre l'individu qui se cholérise el les cholériques antérieurs, c'est l'eau potable qui a reçu les germes émanés de l'intestin de ceux-ci, et les a portés au tube digestif de celui-là.
Le début de l'épidémie de 1892, à Marseille, est un exemple excellent de ces cas de choléra hors de tout contact immédiat ou médiat, relevant de la seule infection hydrique:
Le 23 septembre 1892, le choléra parut à Marseille (1), et du 23 septembre au 13 novembre il y eut 89 décès. Nous avons pu suivre un à un les 40 premiers cas et recueillir sur 32 d'entre eux les renseignements les plus circonstanciés. A l'exception de quelques rares cas doubles dans une même maison, tous ces cas étaient disséminés et semés comme au hasard sur l'ensemble du territoire de Marseille, sans aucun lien entre eux, formant le véritable type du choléra spontané des anciens. Lelien existait cependant : c'était l'eau de boisson. On consomme à Marseille surtout l'eau du canal, puis l'eau de la Rose, l'eau de l'IIuveaune, et l'eau de puits. Les cas relevaient tous de l'usage des puits etde l'Huveaune également souillés: aucun n'était tributaire de l'eau du canal, aucun de l'eau de la Rose.
Lè fait suivant est de même ordre :
Les premiers cas du choléra de la Seine en 1892 se montrèrent au mois d'avril, disséminés dans les communes de Neuilly, Puteaux, Ile Saint-Denis, Courbevoie, Saint-Denis, Colombes, Levallois-Perret, Suresnes et la maison de Nanterre. Dans chaque commune, et à plus forte raison d'une commune à l'autre, aucune relation entre les cas, disséminés vraiment comme au hasard. Le lien véritable, el le seul, était formé par l'usage d'une même eau, Veau de Seine prise en aval de Paris, eau de Seine qui a joué dans l'évolution ultérieure de cette épidémie un rôle que nous avons mis en relief ailleurs. Dans une des communes ci-dessus énumérées, Saint-Denis, qui possède plusieurs distributions d'eau, les premiers cas, absolument isolés entre eux, furent tous compris dans le rayon de la seule distribution d'eau de Seine (2).
III. Le choléra pandémique et epidémique. — Le choléra local: formation des épidémies locales. — A. Choléra pandé mique et epidémique. — Lois de son expansion. — Le choléra pandémique a une puissance d'expansion qui n'est dépassée que par celle de la grippe, et l'agent de sa propagation c'est Y homme. Dans la marche générale des épidémies de l'Inde vers l'Europe par voie de terre ou
(1) Rapport de MM. Bhouaudel, Phoust, Thoinot (Comité consull. d'hyg. pnbl., annexe au t. XXII).
(2) Thoinot et Dubief; PnousT, Netteii, Thoinot, loc. cit.
ÉTIOLOGIE.
de mer, dans la marche de chaque fragment épidémique en Europe, parlout on trouve l'homme en jeu.
«C'est sur les grandes voies de communication, sur le trajet de la grande navigation, sur le chemin des caravanes, des armées, qu'on suil la marche progressive du choléra, dont la vitesse de propagation est proportionnelle à celle des moyens de transport. » Les régions qu'il épargne sont précisément celles qui sont en dehors des relations du commerce et de la civilisation: les iles du nord de l'Europe, les Féroé, les Hébrides, l'Islande ; les contrées polaires du Groenland, la baie de Balïin, d'IIudson, l'Amérique Russe, la Palagonie, les côtes ouest de l'Amérique, la Polynésie, l'Australie à l'exception de quelques points isolés de la côte ouest, l'Afrique centrale. « C'est par les points les plusouverts aux communicationsextérieures quele choléra franchit les frontières des contrées qu'il envahit. Il entre en Perse par Bender, Abouschir, Mcsched et Mâwer, les seules villes commerciales de l'Est; en Russie par Bakou, la mer Caspienne et Astrakan ; en Angleterre par Sunderland (1831), Hull (1848), Southamplon (1865) ; en France par Calais (1832), Dunkerque (1848), Marseille (1834-1835), etc. L'Algérie est envahie par les grands ports d'Alger, de Bône, d'Oran ; le Portugal par Oporto (1833) ; l'Amérique par Québec (1832), New- York (1849), Halifax (1865). » (Laveran.)
Dans son expansion, le choléra pandémique et épidémique affecte deux modes distincts: la propagation par contiguïté, et la propagation par bonds. La diffusion du choléra parti d'Alexandrie sur les divers ports de la Méditerranée, en 1865, est un bon exemple de cette propagation par bonds au cours d'une pandémie. Briquet, analysant les distances auxquelles s'était propagé le choléra de 1849 en France, a donné le tableau suivant. La propagation s'est faite:
225 fois à des communes placées à 1 kilomètre de distance; 381 fois à 2 kilomètres ; 252 fois à 3 kilomètres ; 285 fois à 4 kilomètres ; 92 fois à 8 kilomètres ; 17 fois à 16 kilomètres ; une fois à 20 kilomètres ; enfin dans 58 cas l'épidémie s'est propagée à des distances qui ont varié de 45 à 28 kilomètres (1).
Dans sa dissémination le choléra rencontre des nœuds de renforcement constitués par les agglomérations humaines et, en particulier, les pèlerinages, les foires et les fêtes. Un germe cholérique tombant dans ces masses humaines fait rapidement d'abondantes victimes, et les atteints iront ensuite reporter le choléra avec eux dans leurs
(1) L'un des honds les plus intéressants du choléra nous est fourni par le fait d'Yport, en 18X4 (Dr Gibert). En septembre débarque à Cette l'équipage du navire lerre-neuvien la Marie-Louise. Le choiera régnait à Cette ; les hommes y contractent la maladie en descendant à terre. L'un d'eux, atteint seulement de diarrhée spécifique, part de Cette pour Yport, traversant ainsi toute la France, plus de 1000 kilomètres; il y arrive le 28 septembre, et détermine d'abord chez ses proches, puis dans tout le village, une épidémie qui, du i octobre au 18 novembre, atteignit quarante-deux personnes.
En 1892, le choléra fit de la banlieue de Paris à Bonneval un bond de plus de 120 kilomètres, qui constitua un remarquable exemple de contagion indirecte. Traité de médecine. VI. — 10