L.-H. THOINOT. — CHOLÉRA ASIATIQUE
loyers respectifs. Les faits d'IIurdwar et de Jugurnalh, dans l'Inde, sont célèbres. En 1783, à Hurdwar, il se trouvait réuni plus d'un million d'individus, lorsque le choléra éclata et fit périr 20 000 hommes dans l'espace de huit jours; mais il n'y eut pas alors de propagation. Ce qui s'est passé à Hurdwar en 1867 est beaucoup plus significatif (1).
Le choléra n'y avait pas paru depuis neuf ans. Le pèlerinage, qui rassembla un nombre incalculable d'Indous, commença en avril, et le 12 eut lieu la cérémonie du bain. Le 13 avril, au soir, huit cas de choléra furent reçus dans un des hôpitaux d'IIurdwar; le 15 la multitude se dispersa. « Les pèlerins portèrent le choléra partout avec eux; les routes étaient bordées de cholériques; les bûchers couvraient les campagnes d'alentour et beaucoup de cadavres furent jetés dans les canaux et les rivières, ou simplement abandonnés surles routes. La maladie fut communiquée aux villes et aux villages par où ils passèrent, et les pèlerins, portant avec eux la maladie et la mort, les semèrent sur leur passage d'IIurdwar jusqu'aux confins de l'IIindoustan.
Les faits du pèlerinage de la mecque ont été trop longuement étudiés ailleurs pour faire l'objet d'une nouvelle mention.
En Europe nous retrouvons, à la différence d'intensité près, des faits analogues; on cite ainsi la foire de Tuy, en Portugal, qui, en 1855, propagea le choléra dans la province de Minho, etc.
« La foire ou fête locale, disions-nous en résumant les enseignements du choléra de 1884, fait apparaître l'épidémie, en lui donnant son maximum d'intensité, alors qu'elle n'était qu'en puissance dans la commune; ou bien, alors qu'elle existait déjà, elle lui imprime une marche nouvelle, lui faisant atteindre son maximum d'acuité. »
La diffusion du choléra est soumise, en règle générale, à certaines concluions de température; toutes les saisons ne lui sont pas également favorables. La loi ordinaire est que les épidémies se développent pendant l'été et l'automne, s'apaisent pendant l'hiver, souvent même jusqu'à la latence complète, et reprennent une nouvelle force d'expansion au retour des chaleurs. Cette loi générale ne se vérifie pas toujours. C'est en mars 1832 que débutal'épidémie de Paris, qui atteignit un de ses sommets en avril. C'est en novembre 1884 qu'eut lieu l'atteinte de la même ville. C'est en plein hiver que débutèrent, en 1848, les épidémies de New-York et de la Nouvelle -Orléans. A Bergen encore, .'épidémie parut en janvier et y sévit violemment par un froid assez considérable pour congeler le mercure (Griesinger). Rappelons enfin que l'épidémie de l'asile d'aliénés de Nietleben (Allemagne) parut au commencement de 1893, à une époque où la température était inférieure à 20°.
La durée des épidémies varie suivant qu'on envisage la question au
(1) H. Blanc, Coiu/rcs de Lyon, L873.
ÉÏIOLOGIE.
point de vue général d'une pandémie, au point de vue régional et au point de vue local. Nous ne parlerons ici que des pandémies et des épidémies régionales, traitant ailleurs des épidémies locales. Les pandémies ont duré respectivement, en calculant l'expansion première et les reviviscences pour chaque épidémie : de 1830 à 1837 ; de 1847 à 1855; de 1865 à 1874; de 1884 à 1887 ; soit de trois à huit ans.
De la durée des épidémies régionales on peut dire ceci : la durée du choléra dans l'ensemble d'une région donnée — et nous entendons par ce mot les divisions politiques: France, Angleterre, etc. — n'est, en général, qu'une courte fraction de la durée totale de la pandémie. Mais les diverses parties de la région touchée réagissent fort inégalement. Dans l'une le choléra frappe et passe, dans l'autre il s'implante deux, trois ans et plus même: la Bretagne, où le choléra a duré de 1892 à 1895, est un exemple de ce fait pour notre pays. En règle, les pays du Nord ont plus de tendance que les pays méridionaux à fixer le choléra pendant un laps de temps assez long : telle la Russie, telle la Scandinavie où, d'après T. Wistrand, de 1853 à 1859, le choléra a reparu en Suède d'année en année, y régnant localement dans les zones circonscrites jusqu'au commencement de l'hiver.
Delà constitution cholérique. — Il arrive dans quelques cas que des affections gastro-intestinales, plus ou moins généralisées, précèdent, dans une contrée donnée, l'apparition du choléra : de ce fait J. Guérin a tiré la doctrine du choléra spontané naissant de la constitution cholérique, qui a eu son heure de célébrité. Ces diarrhées nombreuses sont, d'après lui, le premier acte du choléra, puis bientôt apparaissent les cholérines, ensuite quelques cas isolés de choléra, quelquefois de choléra noslras, et enfin l'épidémie cholérique ; diarrhées, cholérines, cas de choléra nostras, tout cela est compris dans le terme constitution médicale cholérique.
La spontanéité du choléra n'est plus à discuter. Quant à la constitution cholérique, elle constitue un fait assez fréquent, mais non absolu. Briquet avait déjà montré, en 1849, que sur 145 arrondissements frappés, 22 avaient présenté avant l'épidémie cette constitution médicale, et que, dans 72, il avait au contraire été expressément noté qu'aucun trouble digestif ne régnait lorsqu'éclala le choléra. Besmer (1) a prouvé qu'en 1866, à Paris, dans les semaines qui avaient précédé l'épidémie de choléra, les Lroubles intestinaux étaient très rares. Nous avons démontré pour 1884 que rien n'avait été plus inconstant dans les localités frappées que l'existence de cette constitution. Nous croyons d'ailleurs que Griesinger a posé la question sur son vrai terrain et démasqué la confusion, toujours faite en ces cas, en classant les diarrhées et troubles intestinaux antérieurs au choléra confirmé en deux groupes:
(1) Besnieb, Soc, mâd. des lui/)., 1873.
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a La constitution dite cholérique n'est que l'action prolongée et encore faible de la cause du choléra; l'agent infectieux existe dans la localité, mais peu actif, ou ne rencontrant pas les causes adjuvantes nui lui sont nécessaires ;
b. Les diarrhées antérieures n'ont aucun rapport avec le choiera , elles dépendent des causes ordinaires saisonnières.
Il n'est que juste d'ajouter qu'une contrée où règne la diarrhée constitue toujours un terrain propice au choléra importé.
B Le choléra local ; formation des épidémies locales - a. modes d'envahissement d'une localité. - Pour prendre une idée nette des modes d'attaque d'une localité par le choléra, il fautenvisager le cas d^une localité de petite étendue (hameau ou village) et située à longue dis tan ce de tout foyer cholérique; les faits ont alors la valeur d une expérience. L'importation du germe dans ces conditions se réalise de trois façons principales : importation par l'homme; importation par r/cs effets ■ importation par Peau.
l'Importation par /homme. - L'importateur arrive d'un foyer cholérique éloigné^ malade, ou le devient aussitôt après son arrivée : c'est Yimportation par cholérique avère. ...
Les exemples saisissants de ce mode d'importation abondent.
En 1849 l'épidémie ne régnait encore que dans les wno H de Dunkerque lorsque le choléra apparut à Yport, a 40 htues ae logueeldeDunke! l de cboléra cl déjà plonges
Ailleurs l'importateur arrive d'un foyer cholérique non en état de
vant :
ÉTIOLOGIE. 6-149
do Prudes). Le sieur Oliv... était atteint de légère diarrhée. Son parent Trie visite, prend le choléra, cL en meurt après l'avoir communiqué à son entourage. Quelques cas se montrent encore à Bouleternère, et, de ce petit village, le choléra envahit tout le déparlement des Pyrénées-Orientales, y causant plus de 600 décès. Il a donc suffi dans ce cas d'un simple diarrhéique venu d'un loyer cholérique pour infester un département, entier.
Enfin l'importateur peut être sain, n'accuser, et n'avoir, en réalité, aucun malaise touchant au choléra. Voici d'abord les faits ; nous discuterons ensuite leur interprétation.
A Octon, petite commune isolée de l'Hérault et jusque-là indemne, une femme de soixante-sept ans est, le 8 août 1884, atteinte de choléra foudroyant qui l'enlève en dix heures. Or il se trouvait que son gendre était à Octon depuis l'avanlveilie, et qu'elle en avait reçu visite. Habitant Lunel, cet individu avait, la semaine précédente, fait séjour A Arles et dans d'autres localités contaminées, mais n'avait jamais ressenti le moindre malaise (Kiener).
La commune de Camps (Corrèze) était indemne, et située à longue distance du foyer méridional de 1 884, lorsque le sieur B...y importa le choléra. LeD'L... soigna les malades, et resta indemne lui-même; mais sa mère et son oncle, habitant l'une Gagnac, l'autre Mativie (Lot), furent pris de choléra à la suite de leurs relations avec lui.
Il n'existe à ces faits que deux interprétations possibles : les importateurs ont, dans le foyer cholérique d'où ils venaient, chargé leurs effets ou leurs mains (c'est l'hypothèse probable pour le second cas cité, celui du Dr L...) de germes cholériques, et, tout en restant indemnes eux-mêmes, ont pu ainsi faire apport du germe. Ou bien, réalisant une condition dont nous aurons à reparler ci-dessous (l),ils ont, sans en éprouver aucun malaise, absorbé le germe cholérique dans un de ses foyers, l'ont cultivé dans leur intestin, évacué avec leurs selles, et en ont ainsi pu faire apport à distance.
2° Importation par des effets. — Le fait de Saint-Michel-des-Prunières, cité plus haut, est typique de ce mode d'importation. C'est encore véhiculé par des effets qu'en 1884 le choléra franchit les 1000 kilomètres qui séparent Celle a" Yport, créant, à si longue distance des foyers méridionaux, ce petit foyer erratique (2).
En 1884, dans un misérable hameau de la commune de l'Epine (Hautes - Alpes), le hameau de la Péguière, situé à 800 mètres d'altitude et sans com-
(1) Voy. p. 154.
(2) Voici sommairement l'histoire de ce fait, rapporté par M. Gibert (du Havre). En septembre 1884, le bateau terre-neuvien Marie-Louise abordait à Cette où régnait le choléra. Les hommes descendirent a terre et plusieurs d'entre eux prirent le choléra, entre autres le nommé Emile Baz.... Apres guérison, cet homme traversa en chemin de 1er toute la France pour gagner Yport. Arrivé dans cette localité, il fit avec l'aide de sa belle-sœur le lavage de ses ell'ets souillés lors de sa maladie : celle-ci tomba malade tout aussitôt, et ainsi prit naissance une épidémie qui, du 4 octobre au 18 novembre, atteignit quarante-deux personnes.