‹ Nouveau traité de médecine et de thérapeitique.../ [electronic resource]Chapitre 88 sur 121 · LÈPRE · texte numérisé non relu

LÈPRE

On a signalé des troubles précurseurs indiquant que l'innervation vaso-motrice sécrêtoire et trophique est troublée ; ce sont des phénomènes d'asphyxie locale, de l'hyperidrose suivie d'anidrose, la chute des poils ; bientôt surviennent, tantôt un prurit violent qui résiste au grattage (1), tantôt des sensations d'onglée, de fourmillements, de picotements et d'engourdissements; il semble aux malades qu'ils marchent sur du coton. C'est surtout au niveau des plaques achromiques que l'affaiblissement de la sensibilité se produit en premier lieu, mais on l'observe également dans des régions où la peau paraît exemple d'altérations.

L'anesthésie n'est pas habituellement distribuée, tout au moins au début ni exclusivement, suivan t les territoires nerveux des gros troncs ; elle peut répondre à la sphère de distribution des racines spinales, mais il est loin d'en être toujours ainsi : c'est en partie sur ces faits que l'on s'appuie pour dire que les lésions intéressent en premier lieu les fines ramifications des nerfs périphériques.

C'est surtout aux extrémités que l'anesthésie, dans la grande majorité des cas, est d'abord appréciable : les faces palmaires des orteils et des doigts en sont fréquemment les sièges initiaux ; ultérieurement, elle envahit toute l'étendue des pieds et des mains et remonte graduellement sur les autresparlies des membres; aux jambes et aux avant-bras, c'est surtout à la partie externe que ce trouble estleplus précoce et le plus prononcé; Griesinger a fait observer avec raison que ces troubles de l'innervation sont souvent symétriques. M.Jeanselme a constaté (2) par de nombreuses et minutieuses recherches que, d'ordinaire rubanée au début, cette aneslhésie tend ultérieurement à devenir segmenlaire, par suite de l'élargissement progressif de la bande verticale primitivement intéressée; sa limite supérieure est obliqueetplus ou moins sinueuse; elle ne se termine pas brusquement, mais par une manchette de transition qui peut atteindre quelques centimètres de hauteur. Elle n'est pas immuable; au-dessus d'une zone fixe se trouve un segment dans lequel elle varie d'un jour à l'autre, chez des malades évidemment de bonne foi. Il résulte des études du même auteur que l'analgésie des parties profondes du derme survient d'habitude plus tardivement que celle de ses parties superficielles.

La sensibilité est amoindrie ou presque annihilée dans ses divers modes : les sensations tactiles, douloureuses et thermiques peuvent se troubler isolément : c'est dire que l'on observe dans la lèpre la dissociation de la sensibilité. La sensibilité tactile ne s'éteint qu'après la sensibilité thermique qui disparaît la première et la sensibilité à la douleur; les sensations dépression sont celles qui persistent le plus longtemps. Les sensations de froid et de chaleur se confondent ou

(1) Ehlers, ha lèpre en Islande.

(2) Jeansei.me, Lepra-Conferenz.

donnent lieu à de la douleur ; les malades continuent à les percevoir alors que l'excitation a cessé. D'autre part, elles peuvent êlre retardées et n'être perçues que de cinq à huit secondes après la sensation de contact (1). On a noté également un retard ou une persistance des sensations, ainsi que l'impossibilité de discerner sur quelle partie du tégument a porté une impression taçtile ou douloureuse. Nous avons vu (page 297) que, chez une de nos malades, le seul trouble appréciable était une augmentation de l'écart nécessaire pour percevoir isolément les deux pointes d'un compas.

L'analgésie peut entraîner par elle-même des accidents : c'est ainsi qu'il est fréquent de voir les malades se faire insciemment des brûlures profondes.

L'anesthésie de la plante des pieds amène la suppression des réflexes que son excitation provoque normalement; souvent les réflexes rotuliens sont également très affaiblis et abolis.

Si l'anesthésie occupe la conjonctive, les sensations génératrices du clignement ne se produisent plus, les larmes ne sont plus étalées sur la surface del'œil et il en résulte des troubles souvent très graves dans sa nutrition. Le goût et l'odorat peuvent de même être amoindris ou abolis.

Les filets moteurs sont moins fréquemment intéressés que les filets sensitifs, sans doute parce qu'ils n'existent pas au niveau des taches cutanées, point de départ des altérations. Les troubles de la motilité sont donc, tout au moins au début, le plus souvent moinsaccenlués que ceux de la sensibilité; ils semblent coordonnés aveceuxet avec ceux de l'innervation trophique : on observe cependant des paralysies sans atrophie concomitante des muscles intéressés.

Ces paralysies ne sont pas d'habitude limitées à la sphère de distribution d'un tronc nerveux, mais bien à celle de filets terminaux.

Elles peuvent occuper toutes les régions : à la face, elles sontgénéralement bilatérales et incomplètes ; rarement elles sont totales, surtout des deux côtés simultanément ; d'ordinaire, un certain nombre de muscles sont seuls intéressés ; dans les dernières périodes de la maladie, elles peuvent rendre le visage impassible, embarrasser la prononciation deslabiales et la préhension des aliments, amener l'écoulement incessant delà salive; dans un cas de Hansen, la paralysie des masséters a entraîné l'abaissementde la mâchoire ; souvent, elles intéressent partiellement les muscles de l'œil et donnent lieu ainsi à diverses variétés de strabisme; l'orbiculaire est un des muscles le plus habituellement en état de parésie d'une manière précoce, particulièrement dans les faisceaux de la paupière inférieure (2); il en résulte plus ou moins tardivement l'écoulement des larmes, de l'ectropion et enfin des inflammations de la conjonctive et de la cor-

(1) Jeanselmb, Cours de dermatologie exotique, 1901 .

(2) Kondriawsku, Saint-Pétersbourg, 189G.

316 H. HALLOPEAU. — LÈPRE.

née, distinctes de celles qui ont été décrites antérieurement dans la forme tubéreuse ; rarement, elles aboutissent à la fonte purulente de l'œil. Aux membres supérieurs, ces paralysies produisent plusieurs formes de griffes et gênent la préhension ainsi que l'écriture. Aux membres inférieurs, elles modifient l'altitude du pied et troublentla marche. Chez undenos malades, il résullaitde la paralysie des extenseurs que, pendant la progression, le genou devait être levé fortement pour que la pointe du pied ne heurtât pas le sol ; après projection de la jambe, le membre retombait lourdement: c'est le phénomène connu sous le nom de sleppage{l). L'anesthésie a pour conséquence l'affaiblissement ou la disparition des réflexes; nous avons mentionné l'altération de ceux qui ont pour point de départ la conjonctive (Voy. p. 315) ; il en estde môme pour les réflexes plantaires, crémastériens, tendineux; d'autres fois, au contraire, ces réflexes sont exagérés; la réaction pupillairc peut être également diminuée ou abolie.

Les troubles trophiques portent sur la peau, les muqueuses, les muscles et le squelette.

Du côté de la peau, la plupart des auteurs considèrent comme tropho-névrotiques les altérations pigmentaires et les bulles; il en est de même des escarres et des ulcérations, ainsi que des altérations des muqueuses. Cependanlon a trouvé des bacilles dans le liquide des bulles : y auraient-ils été importés secondairement ? Rien ne le prouve.

Les troubles de nutrition intéressent presque toujours concurremment une partie des muscles ; il est de règle, à la période d'état de la lèpre, de trouver les éminences thénars et hypothénars atrophiées : ce serait même une loi d'après Hansen ; nous avons montré que cette proposition est trop absolue et que l'éminence thénar peut persister dans des cas de lèpre très avancés dans leur évolution (2). Les muscles correspondants des plantes des pieds sont de même fréquemment intéressés (3). Les amyotrophies peuvent se manifester dans toutes les régions; elles concourent avec les paralysies et les rétractions tendineuses et tégumentaires à produire les déformations les plus diverses et les plus prononcées : c'est ainsi que la main présente souvent la grille des interosseux, que les doigts peuvent subir les ' déviations les plus étranges, que, par exemple, les petits doigts peuvent être recourbés latéralement en ansés à concavitésupéneure(4), que la main est dans la flexion ou l'extension forcée sur 1 avant-bras que le pied est également fléchi ou étendu sur la jambe, qu il peut être dévié en dedans par suite de la paralysie des péroniers (varus

(1) H. Hallopeau et E. Jeanselme, Sur une poussée aiBuë de lèpre [Ann. de der-

mt"n Hallopeau Sur un cas de lèpre anesthésique avec déformation singulière éS'S^S^Si^ des éminences thénars et hypothénars, contran-emen, la loi de Hansen (Soc. fr. de dennal. el de sypA.J ISSU).

(3) Laehr, Die nervosen Krankheiten der Lepra. Berlin, 1899.

(.1) II. Hallopeau, ni supra.

, t î\ 1p« altérations s'étendent aux muscles du lépreux de Lorand), que le allé ^° combinaisons que

tronc et P-^XTcs Zo^Z^ons survenant sous K m « Xrque nous avons gérées varient PO a s d e à l'infini. Des paralysies sont subordonnées aces amyo- Uonh " les malades s'efforcent de remplacer les mouvements qn s ont nerdûs par l'usage des muscles qu'ils conservent; c'est ainsi qu ils peuvent 3r un objet entre le pouce et l'index, alors que. leur Cinence hénar ne fonctionne plus : il n'y a pas de contracture, mais on observe parfois des contractions fibrillaires dans les muscles de la "ce leur exploration électrique y dénote alors la réaction de degenérescence (Jeanselme et Huet) (1).

Le squele lie participe fréquemment aux troubles trophiques, soit prm iUvement, s'oit consécutivement à des ulcérations t gumen taires des équestres plus ou moins étendus s'éliminent : c'est ainsi que l on peu voir disparaître des phalanges entières et que es extrémités deviennent le'iège de profondes mutilations. Souvent les oigl ■ p £ sentent la déformation dite en fuseau; elle rappelle celle du spma uentosa et Lorand (2) propose de l'appeler spina leprosa

L'éliminaLionde cesséqueslres nécessite un long ravail de suppuration qui contribue à affaiblir les malades et à les conduire a la cachexie.

Dès les premiers temps de la maladie, les articulations sont souvent le siège de poussées aiguës qui se traduisent par la douleur et de l'hydaHhrose ; plus tard, les altérations des extrémités osseuses et des tendons amènent des ankyloses avec déviations.

D'autres fois, c'est par le fait d'une gangrène en masse que se produisent les mutilations : non seulement une ou plusieurs phalanges, mais toute une main, tout un pied peuvent se trouver e imines. Parfois, c'est une résorption interstitielle qui amène la destruction de certaines parties du squelette : on vo t ainsi des phalanges diminuer graduellement de volume au point de n être plus représentées qu*e par une tige du volume d'une aiguille, et plus tard ^^disparaître en totalité, comme nous l'avons observe dans la sclerodermie (3). D'autres fois, elles s'éliminent en totalité ou en partie il ne reste plus qu'un moignon informe. Les pieds sont comme tasses d'avant en arrière, les dépressions elles saillies normales s effacent l'extrémité prend l'aspect d'un pilon. De même, les mains peuvent être réduites à une sorte de moignon (Jeanselme). En Birmanie, E Laurent a vu maintes fois les quatre membres ainsi mutiles (4 .

Danielssen a signalé la persistance habituelle des ongles ; ils peuvent cependant s'altérer, s'amincir, se doubler d'une couche in-

(1) Jeanselme, article cité.

(2) Lorand, loc. cit. ,

(3) H. IIallopeau, Sur un cas de sclérodermie {Soc. de biologie, 18TJ).

(i) E. Lauhent, La lèpre en Birmanie (Journ. des mal. cul. et syphil., IJO.1).

Page 1