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l’un des trois procédés suivants, sur lesquels nous n’avons pas à insister, à savoir : la distillation, l’infusion ou la simple addition.
Or, ces produits, composés de spiritueux et d’essences diverses, exercent sur l’organisme humain une double action, et celle qui prédomine n’est pas Faction provenant de l’alcool, mais bien celle qui vient des essences; aussi, convient-il de consacrer un chapitre spécial à ces dernières. En conséquence, nous aurons à étudier, d’abord l’intoxication par les boissons simplement spiritueuses ou éthylisme, ensuite l’intoxication par les boissons avec essences ou absinthisme.
I. — INTOXICATION PAR LES BOISSONS SPIRITUEUSES (EAUX-DE-VIE, COGNAC, RHUM, ETC ), OU ÉTHYLISME.
Sous le nom d'éthylisme , nous désignons l’ensemble des désordres pathologiques résultant de l’abus des boissons spiritueuses distillées et non additionnées d’essences.
Ces désordres offrent un certain nombre de traits communs avec Fcenolisme ; néanmoins ils ont des caractères assez particuliers pour que, malgré la difficulté de rencontrer dans certains milieux des cas purs de tout mélange, il y ait lieu de leur consacrer une description spéciale.
HISTORIQUE. — Regardé tout d’abord comme un poison, l’alcool ne tarda pas à être considéré comme une panacée universelle, et se répandit ainsi peu à peu en Europe ; il fut distribué très tôt aux ouvriers employés dans les mines de Hongrie et servit comme sorte de cordial aux soldats anglais qui faisaient la guerre dans les Pays-Bas (1).
En France, Louis XII accorda, dès l'année 1514, à la communauté des vinaigriers, l’autorisation de distiller les eaux-de-vie, et, en 1678, leur vente, au lieu d’être réservée comme autrefois aux pharmaciens, se faisait publiquement dans les rues; aussi ne fut-on pas longtemps à constater les fâcheux effets de leur abus, et dut-on édicter peu de temps après des mesures restrictives.
Le xvme siècle vit s’accroître la consommation de ces boissons, principalement dans les pays du nord de l’Europe, où se fabriquaient des eaux-de-vie de grains et de pommes de terre. En Angleterre, où la bière était la boisson ordinaire des classes laborieuses, un acte du Parlement, destiné à encourager la distillation, introduisit l’usage des spiritueux dans les habitudes du peuple et, en 1744, toutes les boutiques de la capitale se mirent à vendre de l’eau-de-vie. Cet abus ne tarda pas à être signalé par les médecins de l’époque et il s’ensuivit des mesures répressives qui, vers 1751, ramenèrent la consommation delà bière à son taux ordinaire. En Suède, le privilège de la vente des spiritueux, établi par Gustave III vers Tannée 1783,
(1) Ann. de Camden , 1581.
Traité de médecine.
multiplia tellement le vice de l’ivrognerie qu'il fallut bientôt renoncer à cette branche de revenu.
L'introduction des boissonsspiritueuses aux Etats-Unis d'Amérique remonte aux premiers établissements des colonies anglaises; mais pendant longtemps la consommation en fut très limitée. La croyance que ces boissons sont utiles à l’homme en santé se répandit plus tard, après la révolution américaine, car, pendant cette grande lutte, une ration de spiritueux ayant été attribuée journellement aux soldats pour les aider à supporter les fatigues de la guerre, un certain nombre d’entre eux contractèrent ainsi la funeste passion de l’alcool, dont ils portèrent le goût dans la société.
Ces quelques exemples suffisent à montrer la marche ascensionnelle de la consommation de l’alcool qui, très limitée autrefois, s’est étendue peu à peu par étapes successives, tout d'abord en Europe, et, de là, dans le monde entier. Chose triste à avouer, cette extension a été et est encore le fait des Européens. Ce sont eux, les Anglais surtout, qui. par l’importation de mauvais alcools, ont contribué à la dépopulation de plusieurs races indigènes de l’Amérique, des îles de la Polynésie, et qui. aujourd'hui encore, favorisent les ravages de l'alcoolisme dans la race nègre du centre de l'Afrique.
Les médecins, en présence de ces effets, ne manquèrent pas de signaler à plusieurs reprises les dangers des eaux-de-vie, et souvent, grâce à leurs recommandations, des mesures furent prises afin d'en diminuer les inconvénients. L’ivresse attira tout d’abord leur attention, et ils nous en ont laissé des descriptions très complètes. Le délire aigu du buveur, pendant longtemps confondu avec l’intoxication aiguë, en fut séparé à la fin du xviii' siècle et dans les premières années du xix' ; mais les conséquences éloignées des excès de boissons spiritueuses attirèrent peu leur attention, malgré la distinction faite anciennement par un médecin du duc de Lorraine, Jean Monsin (1), qui sépara nettement « les accidents aigus, dont la fin est aussi soudaine que la naissance, des accidents chroniques ou de longue durée, toujours plus difficiles à arracher ».
11 faut arriver, en effet, jusqu’à Magnus Huss (2) pour avoir une description détaillée, scientifique de l’alcoolisme chronique. Son ouvrage toutefois attira peu l’attention des médecins, jusqu’au jour où parut l’article Alcoolisme du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales (3), qui, rédigé d’après des observations personnelles, vint rappeler et compléter l’œuvre de Magnus IIuss.
A cette époque, il est vrai, l’alcoolisme chronique ne fut pas encore définitivement accepté, et bien des fois, pendant près de trente
(1) «Jean Monsin, De l’ivresse et de l’ivrognerie, 1612, ch. niii, p. 58.
(2) Magnus IIuss, Alcoholismus chronicus, trad. de l'allemand. Stockholm und Liepsig. 1852.
(3) E. Lanceueaux, Dict. encyclop. des sciences médicales, t. II, p.615. Paris, 1863.
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années, il me fallut luller pour faire admettre l’existence de ses nombreuses manifestations par des confrères et des collègues qui m’accusaient de tout rapporter à cette intoxication. Pourtant, je ne puis rien retrancher de ce que j’avançais alors, mais il m’a fallu reconnaître que l’alcoolisme n’était pas, comme je l’avais pensé tout d’abord, une maladie univoque, et que toutes les variétés de boissons spiritueuses dont nous faisons usage aujourd’hui offrent des manifestations propres, ce qui m’a amené à consacrer une étude spéciale à chacune d’elles (1). Un certain nombre de thèses et un ouvrage intéressant de Magnan (2), les recherches d'un grand nombre d’aliénistes ont, de leur côté, contribué à faire ranger l’alcoolisme chronique parmi les maladies les plus sérieuses du cadre nosologique.
L’expérimentation enfin, dans le but de vérifier et de contrôler l’observation clinique, a également contribué au même but. C’est ainsi que Dujardin-Beaumetz et Audigé (3), que Daremberg (4), Joffroy et Serveaux (5) ont mis en évidence l’influence néfaste de l’alcool, même le plus pur, lorsqu’on vient à en abuser.
DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE. — Tous les peuples font usage aujourd’hui des boissons alcooliques, mais n’en abusent pas au même degré. Si l’on en croyait Montesquieu (6), l’ivrognerie, répandue par toute la terre dans la proportion de la froideur et de l’humidité du climat, augmenterait depuis l’équateur jusqu’aux pôles, d'où la nécessité, pour réprimer ce vice, de lois non identiques.
Ainsi formulée, la loi de la topographie alcoolique est trop absolue, car, si les pays froids portent plus que les contrées chaudes à abuser des spiritueux, il n’en est pas moins vrai que ces boissons produisent des ravages à peu près aussi considérables dans ces dernièrescontrées. L’exemple des îles polynésiennes et de certains pays africains ne laisse aucun doute à cet égard. Le climat n'est, en somme, qu’un élément du problème ; mais, en dehors de cet élément, il convient de tenir compte du caractère de la race, des formes diverses de l’entraînement, des habitudes acquises, pour arriver à la solution exacte et à la formule précise des lois propres à chaque pays.
Il n’en résulte pas que le climat soit sans influence sur l’éthylisme ; tout le monde sait que les climats chauds ne permettent pas l’usage de l’alcool au même degré que les contrées froides; et qu’il est
(1) E. Lancereaux, Leçons cliniques de la Pitié et de rHôtel-Dieu. Paris, 1891-93.
(2) V. Magnan, De l’alcoolisme, des diverses formes du délire alcoolique et de leur traitement. Paris, 1874. — Baer, Der alcoholismus. Berlin, 1878.
(3) Dujardin-Beaumetz et Audigé, Sur la puissance toxique des alcools. Paris,
(4) Daremberg, Bail, de l'Acad. de méd., série 3, t. XXXIV, Paris, 1895, et Arch.. de méd. expèrim., même année.
(5) Joffroy et Serveaux, Nouveau procédé de mensuration de la toxicité du liquide par la méthode des [injections intraveineuses (Arch. de méd. expèrim. T n° 5, Paris, 1er septembre 1895).
(6) Montesquieu, Esprit des Lois, t. II, p. 18.
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nécessaire à l’homme, pour vivre sous toutes les latitudes, de savoir subordonner son régime et ses habitudes au milieu ambiant.
Les habitants des contrées froides ont, pour les boissons spiritueuses, une appétence particulière résultant du besoin de stimulants ; en réalité, elles y sont mieux supportées, en raison des exercices violents et de l'intensité de l’acte respiratoire. Ces boissons pourtant donnent peu de résistance au froid, car, dans la fatale année de 1812, ceux de nos soldats qui prenaient des liqueurs fortes résistaient mal aux rigueurs de la saison et succombaient dans les neiges, en proie à une ivresse comateuse. Les religieux du mont Saint-Bernard savent fort bien que l'alcool est la cause la plus fréquente de la mort des voyageurs au milieu des neiges. Une alimentation composée de substances grasses et azotées est, pour l'homme, le meilleur moyen de se défendre du froid et, sans refuser toute utilité aux boissons alcooliques, il faut reconnaître qu elles ne sont pas absolumentnécessaires, mêmedansles régions boréales, et que, prises en excès, elles y ont de graves inconvénients.
La Suède, d'ailleurs, est l’un des pays où l’alcoolisme a exercé les plus grands ravages; et cela à partirde l’année 1785. Dalstrhom, frappé des funestes effets de celte boisson, faisait déjà un appel énergique à ses concitoyens pour les éclairer sur leurs conséquences fâcheuses.
En 18*29, la consommation annuelle de l’eau-de-vie y était de 4G litres par tête d'habitant, mais à partir de 1830, grâce au puissant mouvement des sociétés d’abstinence totale, elle tomba peu à peu à 2*2 litres, et à la suite de la loi de 1855, qui interdit les distilleries privées, elle diminua encore davantage. Elle se releva un instant pour descendre ensuite, à nouveau, après la réduction du nombre des cabarets, à 7 litres et même au-dessous de ce chiffre, puisqu'on parle aujourd’hui de 3ut,5 à 4 litres.
La consommation des boissons spiritueuses qui, en 1833, était de 19 litres en Norvège, s'est abaissée, dans ces derniers temps, à 3 litres environ, et cela à la suite du droit pour les communes de limiter le nombre des débits de boissons.
Le Canada a vu diminuer également d'une façon très sensible la consommation de l’alcool; cette consommation, qui, en 1867, était de 19 litres par individu, s’est abaissée depuis lors à 2lil,50, et cela proportionnellement à la diminution du nombre des débits.
La consommation des spiritueux aux Etats-Unis d’Amérique, qui, pn 1860, s’élevait à 9m,5 par tête d’habitant, est descendue à 1 litres vers 1878 ; depuis lors, elle a augmenté et s'est élevée, en 1893, à 5ut,7, malgré les charges financières provenant d’un régime de hautes licences et les efforts des Etals prohibitionnistes. Il faut reconnaître cependant que c’est à ces mesures qu'il convient d’attribuer la diminution de la consommation des spiritueux, inférieure à celle de plusieurs grandes puissances européennes.
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Les variations de la consommation individuelle de l’alcool en Russie nous montrent d’une façon tout aussi claire, par ses nombreuses fluctuations, les bons effets qu’il est possible d'obtenir d’une réglementation bien comprise. Si des lois restrictives furent édictées à la fin du xve siècle et au commencement du xvie, d’abord par Jean III et ensuite par Jean IV, il n’est pas moins vrai que le monopole de 1819-18*27 a été, jusqu’au règne d’Alexandre II, la première tentative sérieuse d'opposition au vice de l’alcoolisme.
En 1860, le Conseil de l'Empire se prononça pour l’abolition de la ferme, et crut trouver dans la liberté absolue du commerce des spiritueux une panacée, même contre l’ivrognerie, estimant que, avec de l’eau-de-vie de bonne qualité, on prenait l’habitude d’en boire, mais avec modération.
C’était attacher une trop grande importance à l’éthylisme aigu et méconnaître entièrement les dangers de l’éthylisme chronique; aussi, on ne tarda pas à s'apercevoir de l’erreur commise, car dès l’année 1863 la consommation avait doublé dans la Grande-Russie, simultanément avec l'accroissement du nombre des cabarets.
Les gens sobres et aisés qui, du temps de la ferme, prenaient un petit verre avant chaque repas, ne se croyaient pas obligés de se rendre malades parce que l’impôt avait diminué des trois quarts; mais les serfs de la veille, les paysans et les ouvriers, les clients-nés de tout cabaret voisin, trouvaient dans cette circonstance une raison suffisante de boire sans modération (1).
Il fallut faire machine en arrière, et le Conseil de l’Empire dut détruire de ses propres mains l’édifice qu’il venait de construire.
Les dangers de la liberté absolue une fois démontrés, on essaya de la liberté relative pour aboutir à des mesures restrictives qui amenèrent, dans la consommation de l’alcool, à partir de l'année 1864, une diminution de 1 150000 hectolitres par an. Cette proportion resta presque stationnaire jusqu’en 1881, quoique le chiffre de la population de l’empire eut augmenté, dans l’intervalle, de 15 millions d’âmes. Toutefois, en dépit des mesures les plus sévères édictées contre le débitant et contre l’ivrogne, le cabaret existait toujours; une loi de 1885 proscrivit les établissements qui vendaient des spiritueux à consommer sur place, et autorisa la vente au détail de l’eau-de-vie (au verre ou à la bouteille débouchée) uniquement dans les établissements où l’on sert à manger.
Quant à la vente des alcools à emporter, elle ne pouvait avoir lieu que dans des établissements spéciaux (débits) (2) composés d'une seule pièce sans siège aucun et sans communication avec l'habitation du débitant.
C’était la mort légale du petit verre et, comme il était à supposer
(1) Extrait du Bulletin russe de statistique. Saint-Pétersbourg, lï>99.
(2) La question de l’alcool en Russie, p. 10 et 11 : L'alcool à la bouteille bouchée
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que le nombre des restaurateurs allait augmenter dans une forte proportion, les licences furent portées à des prix variant de 500 à I 100 roubles, tandis que les droits de licences à acquitter par les magasins (d’eau-de-vie à emporter) n’étaient que de 30 à G0 roubles.
Cette réglementation amena la diminution du nombre des débits et de la consommation individuelle; mais elle ne tua pas le cabarelier qui a la vie dure. Une loi de 1888 eut pour objet d’encourager la rectification des alcools; la conséquence en fut de rendre plus malfaisantes les eaux-de-vie consommées dans le pays, par le fait que les alcools rectifiés étaient exportés, tandis que les impuretés dont on les avait débarrassés servaient à fabriquer du trois-six destiné à la consommation indigène. C’est dans ces conditions que surgit l’idée du monopole établi aujourd’hui et dont les effets sont des plus satisfaisants.
La consommation des spiritueux en Angleterre a subi des oscillations, comme dans la plupart des pays. Jusqu’en 1751, d’après l’historien Smollelt, l’intempérance était portée à un tel point que, pour la modique somme d'un penny (10 centimes), on pouvait s'enivrer; pour 20 centimes, devenir ivre mort, et avoir, en outre, de la paille pour dormir jusqu’au retour de l’état normal.
Au commencement du xixe siècle, l'ivrognerie y était toujours très répandue et l’exemple venait souvent des classes élevées. Mais, un peu plus tard, une lutte fut entreprise contre l’alcoolisme et conduite avec énergie ; aussi la consommation, qui était de 5IU,7 par tête en 1852, tomba en 1862 à 4Ht,2. Cette proportion s’éleva à 6lil,5 en 1876, pour retomber à 4üt,7 en 1886, et arriver à 5H\4, en 1892.
La Hollande consommait 10 litres au commencement du xix,: siècle, 7 litres en 1854, 12 litres en 1876 ; mais, depuis cette époque, sa •consommation est en voie de diminution sensible.
Les excès de spiritueux en Allemagne étaient très fréquents au commencement du xixe siècle, puisqu’en 1802 Berlin comptait, au rapport de Rœsch, 1 500 débitants d’eau de-vie, alors que sa population n’atteignait pas 200 000 habitants; mais la consommation de celle boisson a considérablement diminué dans ces derniers temps, principalement depuis la loi de 1887, qui augmenta d’une forte proportion l’impôt sur l’alcool, unifia et étendit la même législation à tout 'l’empire. Or la consommation, qui, antérieurement à cette loi, était d’environ 6lil,9 par tête d’habitant, tomba à environ 4 litres, et ce fait vient s’ajouter à ce qui s’est passé en Suède et en Russie pour mettre en évidence l’efficacité des mesures restrictives.
L’Autriche, la Hongrie, la Roumanie et les Provinces Balkaniques se rapprochent de l’Allemagne au point de vue de la consommation des boissons spiritueuses.
Cette consommation, qui, en Belgique, était de 51U,87 en 1851- 1854, est montée à 10 litres en 1892, nous montrant un parallélisme