‹ Nouveau traité de médecine et de thérapeutiqueChapitre 20 sur 52 · INTOXICATION PAR LES BOISSONS SPIIUTUEUSES · texte numérisé non relu

INTOXICATION PAR LES BOISSONS SPIIUTUEUSES

tion conduit à reconnaître que ceux qui sont éloignés de la famille n’échappent pas plus à ces tendances que ceux qui vivent dans son sein. Une femme morte à quarante-neuf ans, usée par des excès de boissons auxquels était venue s'ajouter une tuberculose des poumons, avait quitté à douze ans sa famille et la ville où elle était née d’un père mort alcoolisé à Page de trente-huit ans. Dès sa dix-huitième année, cette femme commença à s’adonner aux liqueurs alcooliques, et à vingt-trois ans la passion qu’elle en avait conlractée était telle que son mari, dont je tiens le fait, me racontait l’avoir trouvée plusieurs fois cachant jusque dans son lit la bouteille qui devait satisfaire à son pressant besoin.

L’exemple ici n’avait certainement joué aucun rôle, et la preuve qu’il s’agit bien, en pareil cas, d’une tendance morbide héréditaire se trouve dans ce fait que ce ne sont pas tant les fils des individus que frappe l’ivresse qui sont les victimes de cette tendance que ceux des buveurs atteints d’alcoolisme chronique et qui ne s’enivrent jamais.

Il est difficile, sans doute, de préciser le degré de fréquence de la transmission de la tendance héréditaire à abuser des boissons spiritueuses ; cependant, si je m’en rapporte aux nombreux faits observés par moi dans les grands hôpitaux de Paris, il me faut reconnaîtra que cette transmission est une cause commune de l’alcoolisme, du moins si j’en juge par l’analyse, au point de vue du lieu de naissance, de 813 observations personnelles de buveurs, recueillies de 1863 à 1878, sans aucun parti pris, parmi des milliers de malades venant de toutes les parties de la France, à une époque où les grands travaux de construction de la capitale amenaient, avant tout, dans nos salles, des maçons, pour la plupart originaires des provinces centrales. Sur ce chiffre,

180 malades sont ncs à Paris.

dans l’Ile-de-France.

en Normandie.

dans la Picardie et l’Artois.

en Bretagne.

en Lorraine.

en Champagne.

dans le Maine et l’Anjou.

en Flandre.

en Savoie.

en Auvergne.

en Alsace.

en Franche-Comté.

Nous voyons que le Berry, le Limousin, le Nivernais, etc., font absolument défaut dans ce tableau, tandis que l’Ile-de-France,

(1) Les malades qui ne font pas partie de cette statistique sont, pour la plupart,, des étrangers ; quelques-uns proviennent de différents départements.

25fï E. LANCE RE AUX. — INTOXICATIONS PAR LES BOISSONS.

la Normandie, la Bretagne y figurent en première ligne. Or, ces provinces étant celles où l'alcoolisme est le plus répandu, il devient évident que nos buveurs avaient en eux, par le fait de l’hérédilé, le besoin inné, instinctif des boissons spirilueuses, d'autant mieux qu’un grand nombre d'entre eux, interrogés à ce sujet, avouaient des habitudes ancestrales (1).

Les causes occasionnelles de l’éthylisme proviennent de l'entrainement, des mauvais exemples, des habitudes sociales, etc. L'entraînement est ce qui, dans les ateliers, contribue plus particulièrement à mettre sur la voie de l’éthylisme.

Un ouvrier, nouveau venu, qui a le bon esprit de ne pas entrer chez le débitant du coin, est mal vu, ou môme il est l’objet de la risée de ses camarades et, s'il n’a pas une force de volonté suffisante, il se laisse entraîner et finit souvent par devenir un alcoolique.

La paresse, le défaut d'occupation, les lois fâcheuses qui défendent le travail aux jeunes gens avant un certain âge, la réduction par trop considérable des heures de travail, les fêtes trop nombreuses conduisent presque fatalement au cabaret le jeune homme et l'ouvrier incapables d’un travail intellectuel satisfaisant.

La misère, les chagrins, des habitations malsaines et malpropres, peuvent, dans certaines circonstances, agir de la môme façon.

Les mauvais exemples, les habitudes de cabaret qui consistent à boire en commun, trop répandues parmi nos ouvriers et nos commerçants, sont enfin autant de circonstances favorables au développement de l’alcoolisme, surtout dans les pays où les débits de boisson sont constamment, comme chez nous, à la portée de tous.

PATHOGÉNIE. — Absorbé par l’estomac et l’intestin, l'alcool passe dans le sang de la veine porte, traverse le foie, et arrive au cœur droit qui l’envoie dans l'artère pulmonaire et les poumons où il est en partie éliminé, puis il parvient au cœur gauche qui le distribue dans l’organisme tout entier. Là, une faible partie seulement est oxydée et se trouve utilisée, comme aliment respiratoire, au même titre que les graisses et les hydrocarbures. Cette utilisation est niée par quelques auteurs, en particulier par Lallemand, Maurice Perrin et Duroy, qui, étant parvenus à retirer l’alcool de différents organes d’animaux auxquels ils l’avaient fait ingérer, pensèrent que cette substance traversait l’organisme sans être transformée ; mais ces auteurs employaient de trop fortes doses et ne laissaient pas à l’alcool le temps d’être utilisé.

Des recherches plus récentes, exécutées sur l'homme, en Amérique à l’aide d’un vaste calorimètre, ont conduit Atwater et Benedict à des conclusions différentes que nous résumerons comme il suit : lors-

(1) Si, à cette époque, je pouvais dire que, de Versailles aux Pyrénées, il n’y avait pas ou presque pas d'alcooliques, il n’en est plus de meme aujourd'hui, car la loi de 1880 a malheureusement répandu l’alcoolisme dans toute la France.

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qu’un homme, sain et d’ordinaire abstinent, boit pendant quatre jours, dans un litre d’infusion de café, une faible quantité d’alcool (celle qui se trouve dans trois quarts de litre de vin de Bordeaux), cet alcool produit autant de calories que l’aurait fait une quantité équivalente de sucre ou de fécule.

Ces expériences, se rapportant à de faibles quantités d’alcool, administrées pendant un temps très court, ne prouvent nullement que cette même dose, prise pendant un temps plus long, serait sans effets nuisibles. En tout cas, elles n’impliquent aucune conclusion au point de vue de doses plus fortes, administrées pendant un long temps. Néanmoins, il faut retenir des expériences des auteurs américains que l’alcool, pris en petite quantité, est brûlé dans l’organisme.

Il en est autrement à des doses élevées. Chauveau démontre, en effet, que, à des doses un peu fortes (2gr,50 par kilogramme du poids du corps) capables de produire l’ivresse, l’utilisation de l’énergie contenue dans l’alcool n’est pas proportionnelle aux doses ingérées, et que, malgré une transformation partielle par l’organisme, celui-ci n’en tire qu’un médiocre parti.

Krœpelin (de Heidelberg) et d’autres observateurs ont constaté une diminution du travail cérébral, chez certaines personnes, après absorption même de faibles doses d’alcool (7 à 60 grammes dilués dans de l’eau), malgré la persuasion qu’elles avaient de travailler très bien et très vite.

L’action de l’alcool sur le pouvoir musculaire n’a pas de meilleurs effets, car, suivant Destrée (de Bruxelles), l’excitation que détermine cet agent est bientôt suivie d’une dépression sensible, reconnue par tous les auteurs. C’est pourquoi les individus qui s’entraînent pour un sport quelconque (boxe, bicyclette, etc.) ont soin de s’interdire toute boisson alcoolique, et que Nansen, dans son voyage au pôle Nord, refusa d’emporter de l’alcool, et attribua à l’absence de cette boisson d’avoir supporté, ainsi que ses compagnons, les hivers hyperboréens.

De tous ces faits il résulte que, si l’alcool dilué à dose faible et modérée peut remplacer sans avantage et aussi sans inconvénient une quantité isodyname d’aliments ternaires, il n’est nullement un aliment nécessaire, et que, loin d’augmenter les forces de l’individu, même à faible dose, il les diminue, tandis que, à doses élevées, il les abaisse et devient nuisible.

Ces données, en somme, sont conformes à celles que fournit la statistique des compagnies d’assurances anglaises, desquelles il résulte que l’abstinence complète de l’alcool prolonge la vie et que, prise même en quantité modérée, cette boisson diminue la durée de l’existence. Elles concordent admirablement d’ailleurs avec l’observation clinique qui nous a appris que quantité de buveurs, âgés à peine de qua-

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