I. — ÉTHYLISME AIGU (IVRESSE
Cette forme d'intoxication a pour caractère une série de troubles morbides qui surviennent peu de temps après l’ingestion d'une
(1) E. Lancereaux, Gaz. hebdom. de méd. et de chir. Paris, 1865, p. 435 et 464.-
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quantité exagérée d’alcool et dont l’ivresse est la principale expression.
Relativement rare dans les pays où se récolte le vin, comme la Bourgogne et le midi de la France, l’éthylisme aigu est beaucoup plus répandu en Normandie et en Bretagne, pays non vignobles, comme aussi dans la plupart des pays de montagnes. Ce fait m’avait porté à dire autrefois que l’un des meilleurs moyens de combattre l’éthylisme serait de planter la vigne; mais je dois reconnaître que ce remède ne peut plus suffire aujourd’hui, et que d’autres moyens sont nécessaires.
La tolérance individuelle par rapport aux effets aigus de l’alcool •est très variable : chez certains sujets, cette substance paraît en effet n’avoiraucuneaction, tandisque, chezd’autres, elleproduitrapidement l’ivresse, même à des doses modérées, du moins chez les psychopathes, oe qui a conduit Féré à dire que l’alcool est la pierre de touche de l’équilibre des fonctions cérébrales.
Le sexe et l’âge jouent ici le rôle de causes prédisposantes, comme aussi l'habitude de boire à jeun, les températures extrêmes, et surtout les variations de température.
ANATOMIE PATHOLOGIQUE. — La plupart des organes, en raison de la rapide diffusion de l’alcool dans les tissus, /sont généralement altérés, du moins hyperémiés, et tout particulièrement l’estomac, le foie et les centres nerveux.
L’estomac, plus ou moins large, est le siège, dans la région du cardia surtout, de plaques d’injection étendues, comme on peut le voir dans notre Atlas d'anatomie pathologique (Voy. pl. I, fig. 2). Ces plaques sont constituées par l’injection des petits vaisseaux de la membrane muqueuse gastrique, à laquelle se trouvent associées, dans quelques cas, des ecchymoses peu étendues, des érosions superficielles, parfois allongées suivant le grand diamètre, et colorées par une légère exsudation sanguine.
Le duodénum et l’intestin grêle sont peu injectés; le gros intestin est presque toujours intact.
Le foie, ordinairement violacé, volumineux et flasque, laisse échapper à l’incision un sang noir qui vient de la veine porte et de ses branches. Les cellules hépatiques, du moins chez les individus qui s’enivrent fréquemment, sont 'toujours infiltrées de nombreuses gouttelettes graisseuses.
Les poumons, qu’ils adhèrentou non à la paroi thoracique, se fon^ remarquer par un certain degré d’affaissement, du moins vers leurs parties déclives. Sans être atélectasiés, ils offrent une teinte brunâtre, ecchymotique, et laissent apercevoir çà et là des points noirs provenant d’anciens exsudats. Tardieu a constaté deux fois l’apoplexie pulmonaire dans ces conditions. Les bronches renferment un mucus coloré ou même sanguinolent.
Vues au microscope, les mailles du réseau capillaire des alvéoles sont distendues et remplies de sang et, au niveau des noyaux hémorragiques, les alvéoles se trouvent comblés par ce même liquide coagulé. Le cœur, d’ailleurs un peu gras, fréquemment surmonté de plaques laileuses, renferme un sang ordinairement noir et fluide avec très peu de caillots.
Les méninges molles sont congestionnées et une exsudation sanguine se produit parfois au sein de la cavité arachnoïdienne où elle a été observée six fois par Tardieu, tandis qu elle est exceptionnelle à l’intérieur des ventricules cérébraux. Le sang, épanché en petite quantité, est liquide ou sous forme d’un caillot circonscrit, comme je l’ai vu chez un homme de trente-huit ans, mort en état d’ivresse alcoolique, et dont la cavité arachnoïdienne renfermait près d’un verre de sang liquide, épanché, en l'absence de tout traumatisme. Il n’y avait pas, en effet, traces de contusion du cuir chevelu, et d’ailleurs le liquide ventriculaire était quelque peu coloré par le sang.
Les faits de ce genre conduisent à penser que la pachyméningite hémorragique, dont la relation avec l’alcoolisme a été établie pour la première fois dans notre mémoire sur les Hémorragies méningées (1), peut bien être la conséquence d’une hémorragie de cette nature.
Les circonvolutions des hémisphères cérébraux et cérébelleux, au reste, sont fortement injectées, et leur surface de section est le siège d’un fin pointillé sanguin, tandis que la substance nerveuse demeure ferme, du moins chez les buveurs invétérés. La moelle épinière, trop souvent négligée, a été trouvée injectée; les nerfs ne paraissent pas altérés.
La rate, peu tuméfiée, offre une teinte violacée ; les ganglions lymphatiques paraissent injectés. Les reins, presque toujours recouverts d une épaisse couche adipeuse, du moins chez les anciens buveurs, sont tuméfiés, et dans quelques cas même ils ont leurs glomérules infiltrés d’hématies. Les muscles et les os n’offrent pas d’altérations appréciables.
Tous ces désordres, en somme, se résument en une dilatation paralytique des vaisseaux qui se gorgent de sang et qui fréquemment donnent naissance à des ecchymoses et à des hémorragies dans plusieurs organes, notamment dans l’estomac, les poumons, et dans quelques membranes séreuses, les méninges en particulier.
Les éléments cellulaires des organes, les neurones surtout, par ce simple fait, et peut-être aussi par celui d’une action directe de l'alcool, se trouvent généralement modifiés; mais les changements qui s’y opèrent sont jusqu’à ce jour peu appréciables à nos moyens d’investigation.
SYMPTOMATOLOGIE. — Les phénomènes propres à l’éthylisme
(1) E. Lancereaux, Arch. g en. de méd. Paris, 1862, t. II, p. 526, 679 (tirage à part).
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aigu se manifestent par une ivresse qui a de grandes analogies avec l’ivresse du vin (Voy. p. 205). Cependant, au lieu d’avoir pour caractères la congestion de la face, le pétillement des yeux, la vivacité de l’intelligence, l’exubérance et la gaieté, l'ivresse de l’éthylique se traduit de préférence, pour peu que la quantité d?eau-de-vie ou d’alcool ingérée soit abondante, par un teint plombé, de la tristesse, de la torpeur, de la somnolence, et enfin par un état d’abrutissement plus ou moins complet, suivant la quantité du liquide ingéré.
Dans certains cas, l’excitation, la colère prédominent, et le malheureux buveur devient en proie à un accès de délire qui n’est pas sans analogie avec le délire de la rage, ou bien encore à un délire furieux qui peut faire courir de réels dangers à sa famille, à son entourage et quelquefois à lui-même. Les accès de ce genre se terminent, en général, par un état de résolution absolue, avec abolition plus ou moins complète de la sensibilité. La face devient pâle ou cyanosée; les lèvres sont bleuâtres, recouvertes d’une petite quantité de salive épàisse et visqueuse, les paupières abaissées, les globes oculaires fixes ou déviés, les pupilles dilatées et immobiles; la respiration, stertoreuse et bruyante, plus ou moins irrégulière, exhale une odeur d’alcool ou d’aldéhyde ; le pouls est fréquent, imperceptible, la température abaissée au point de tomber à 32°, 31° ou même à 30° dans le rectum.
Une autre forme de l’ivresse, décrite par Percy sous le nom d 'ivresse convulsive , se rattache, ainsi que semble l’indiquer cet auteur luimême, à des alcools impurs, de mauvaise qualité, additionnés d’essences diverses, plutôt qu’à des alcools rectifiés tels que ceux qui sont en usage aujourd’hui ; aussi trouvera-t-elle sa place plus loin, dans l’étude que nous ferons de l’absinthisme aigu.
ÉVOLUTION. — L’éthylisme aigu, à part les cas légers, présente deux phases successives : l’une d’excitation, l’autre de dépression, et finit le plus souvent au bout de quelques heures par le sommeil et la guérison, laissant à sa suite, pendant plusieurs jours, un sentiment de courbature, de fatigue qui cesse, et revient chaque fois que le malheureux buveur vient à recommencer.
Notons que les individus qui s’enivrent ne vont pas d’ordinaire jusqu’à l’intoxication chronique par l’alcool; autrement dit, les ivrognes sont rarement des alcooliques.
La mort, sans être fréquente, survient néanmoins dans un certain nombre de cas, soit par le fait de l’excès de boisson, ainsi qu’il arrive chez des sujets qui, par pari ou autrement, se laissent aller à boire un litre d’eau-de-vie, ou qui, sous l’influence d’une dose plus faible, s’endorment sur la terre ou tombent dans un fossé et sont saisis par un refroidissement manifeste venant aggraver celui qui provient déjà de l’ivresse; la terminaison fatale de l'ivresse a généralement lieu dans le collapsus et l’algidité.
SÉMIOLOGIE. — Le diagnostic de l’éthylisme aigu n’offre de difficultés réelles qu’autant que le malheureux buveur est tombé dans un état’ de profond collapsus, et il y a lieu de se demander alors s’il s’agit d’une hémorragie cérébrale, d une compression quelconque de l’encéphale ou d’une intoxication quelconque et, dans ce dernier cas, de déterminer la nature de cette intoxication.
La dilatation des pupilles, l’odeur spéciale d’alcool ou d’aldéhyde exhalée par le malade sont des signes qui permettent d’éliminer, d’une part, l'existence d’un désordre matériel des centres nerveux, et d'autre pari un empoisonnement par les opiacés ou par toute autre substance si ce n’est par la belladone. L’intoxication par cette dernière substance dilate bien les pupilles, mais elle ne s’accompagne d’aucune odeur de l’haleine, et en cela elle se distingue encore de l’ivresse éthylique. Celle-ci peut être confondue, en outre, avec une maladie aiguë, avec la contusion, la compression ou la commotion de l'encéphale, avec les désordres qui résultent de l’action du froid ou d’une chaleur excessive. Toutefois, la présence des signes que nous venons d’indiquer, l’absence de plaie, de contusion, d’un traumatisme quelconque du crâne parviendront facilement à fixer le diagnostic.
Le pronostic de l’éthylisme aigu est grave, toutes les fois que le malade vient à se refroidir et à tomber dans le collapsus ; en dehors de cet état, il est généralement peu sérieux. Cependant, il faut savoir que l’individu qui s’enivre est sur la voie de l’alcoolisme chronique s’il ne sait s’arrêter à temps, qu’il s’expose à des accidents parfois dangereux et qu’il est un objet de scandale et de dégoût.
PROPHYLAXIE ET TRAITEMENT— La prophylaxie de l’éthylisme aigu ne diffère pas de celle de l’éthylisme chronique; il en sera question plus loin.
Le traitement de cette intoxication varie selon la période plus ou moins avancée du mal. Si l’ivresse est légère, il suffit pour l’arrêter de quelques verres d’eau et du grand air. Si elle est accompagnée de délire et bruyante, le malade doit être isolé, placé autant que possible dans un lieu obscur et aussi dans un lieu chaud, de façon à lui permettre de dormir et à éviter tout refroidissement. Les exemples ne manquent pas, en effet, où des individus en étal d'ivresse ont succombé au refroidissement dans des corps de garde, dans des prisons et dans d’autres lieux où ils avaient été enfermés.
L’ammoniaque et ses composés, à savoir : l’acétate et le carbonate d’ammoniaque dans une potion ou dans un verre d’eau sucrée, ou encore 30 à 40 gouttes d’ammoniaque liquide en lavement, s'il est impossiblede faire prendre une potion, sont autant de moyens reconnus utiles par l’observation d’un grand nombre de médecins français ou étrangers. Une forte infusion de café, remède habituel des gens du monde, est un moyen de stimuler l’organisme qu'il ne faut pas
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négliger ; il en est de même des lotions froides simples ou vinaigrées, dans les cas d'ivresse légère, à la condition de ne pas refroidir les malades. La saignée, comme aussi la révulsion, trouvent leurs indications chez les individus sanguins et menacés d’apoplexie.
Dans les cas d’ivresse grave, avec ou sans collapsus, l’indication est de vider l’estomac à l’aide du tube de Faucher et de le laver ensuite ; puis, s’il y a menace d’asphyxie ou de syncope, la langue sera fixée à l’aide d’une pince hors de la cavité buccale, et la respiration artificielle devra être pratiquée. C’est en agissant de la sorte qu’il est possible de faire éliminer peu à peu les substances volatiles ingérées dans un but de suicide ou autre et d’éviter une mort certaine (1).
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