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•été étudiée d'une façon spéciale ; mais il n'est pas douteux qu'elles s’adressent auxéléments nerveux, autrement dit aux neurones, qu'elles modifient peu à peu, et finissent même par atrophier.

ANATOMIE PATHOLOGIQUE. — Les désordres organiques liés aux excès de boissons désignées sous les noms d'apéritifs, d’amers, etc., ont deux origines différentes, et proviennent, les uns de faction prolongée de l’alcool sur l’organisme, les autres de celle des essences.

Les premiers, locaux ou généraux, ne diffèrent pas de ceux que nous connaissons déjà (Voy. p. 253) (1); ils consistent en des dépôts graisseux dans les épiploons, le mésentère, au pourtour des viscères abdominaux et thoraciques, dans un épaississement avec teinte ardoisée de la membrane muqueuse gastrique, légère stéatose du foie et du pancréas.

Les seconds, subordonnés à faction plus particulière des essences, puisqu’ils ne se rencontrent ni chez les œnoliques, ni chez les éthyliques, affectent d’une façon plus spéciale le système nerveux périphérique.

Connus depuis l’année 1865, où il me fut donné d’attirer tout d’abord sur eux l’attention des observateurs, ces désordres ont été plus complètement étudiés en 1880 dans nos leçons de l’hôpital de la Pitié, recueillies et publiées par L. Gautier (de Genève) (2), et par quelques-uns de nos élèves qui en ont fait le sujet de leurs thèses inaugurales (2). Aujourd’hui, ils ne sont plus contestés ; mais il m’a paru que, dans plusieurs circonstances, on avait attribué à d’autres causes qu'à l’abus des boissons avec essences des accidents qui résultaient simplement d’une intoxication absinlhique méconnue.

L’altération se localise, de préférence, aux nerfs des extrémités inférieures, plus rarement à ceux des extrémités supérieures ; dans quelques cas, pourtant, elle atteint les quatre membres et finit par gagner le tronc et les nerfs de la respiration, de façon à produire une paralysie presque généralisée.

Dans les cas légers, quelques-uns des nerfs des muscles des membres sont seuls affectés, et particulièrement l’extenseur propre du pouce et les extenseurs des doigts ; dans des cas plus sérieux, les nerfs optiques, ceux des muscles des cuisses et des bras, les phréniques et les pneumogastriques, plus rarement les nerfs des muscles du tronc, prennent part au processus. Peu modifiés à l’œil nu, à peine jau-

(1) E. Lancereaux, Dictionn. encycl. des sc. mëd., Paris, 1864, et Gaz. hehd., Paris, 1865, p. 438 et 464.

(2) Lancereaux, Paralysies toxiques et syphilis cérébrale (Gaz. hebd. de méd. et de chir. Paris, 1881). Extrait. Paris, 1883. — W. Œttinoer, Étude sur les para-; lysies alcooliques. Thèse de Paris, 1885. — A.-V. Béhaoue, Étude sur les paralysies alcooliques. Thèse de Paris, 1889. — P. Vassal, Contribué à l'étude de la paralysie alcoolique et en particulier des formes généralisées. Thèse de Paris, 1891. — F. Carpentier, Con tribut, à l’étude des paralysies alcooliques. Thèse de Paris, 1891. — Comparer : Gombault, Sur les lésions de la névrite alcoolique (C. li. de l’Acad. des sciences. Paris, 1886).

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nâtres et atrophiés, ces nerfs, vus au microscope, présentent des altérations variables dont il est facile de suivre la succession. Tout d’abord, la myéline se concrète et se fragmente par segments, puis elle devient granuleuse, forme des sortes de boules de dimensions variables (fig. 2), qui se transforment peu à peu en granulations graisseuses et sont résorbées ensuite, laissant à leur place les gaines de Schwann absolument vides (fig. 3).

Cet état est celui des nerfs dans les cas graves à évolution rapide

‘Fig. 2. — Tabes nerveux provenant du tibial Fig. 3. — Tubes nerveux de la antérieur ; la myéline est segmentée, réduite peau du pied, réduits à la gaine

en boules de graisse ; elle est résorbée dans de Schwann et renfermant à peine

plusieurs tubes. quelques granulations graisseuses.

où la multiplication des noyaux de la gaine de Schwann n’a pas le temps de se produire (fig. 3). Cependant, comme les cylindraxes sont rarement détruits, la régénération nerveuse est la plupart du temps possible, et de la sorte s’explique la guérison habituelle des paralysies qui sont la conséquence des excès de liqueurs apéritives.

Cette régénération s’opère, suivant des procédés analogues à ceux de la régénération des sections wallériennes. La gaine de Schwann commence par s’infiltrer de noyaux, ce qui a conduit quelques observateurs à se croire, à tort, en présence d’une névrite interstitielle.

Ces noyaux s’accroissent, se développent, et la régénération du tube nerveux a lieu par leur intermédiaire.

La question de savoir si cette lésion débute ou non par les extrémités terminales des nerfs n’est pas encore résolue, car la marche ascendante de l’altération des cordons nerveux n’est pas une preuve de l'altération initiale des neurones terminaux.

Des troubles trophiques divers sont l’effet des désordres des nerfs. Les muscles auxquels se distribuent les nerfs altérés, généralement pâles et diminués de volume, offrent comme les nerfs une dégénérescence granulo-graisseuse du myolemme qui finit par disparaître en partie ou en totalité.

La régénération de ces organes a lieu à son tour après celle des cordons nerveux ; le sarcolemme s’infiltre de noyaux qui s’allongent et finissent par reproduire le myolemme.

Le tissu cellulaire sous-cutané s’œdématie parfois, la peau s'épaissit, devient bronzée, écailleuse, et les poils sTiypertrophient, tandis que les ongles, d’aspect lisse et brillant, tendent à se courber, s’ils ne sont épaissis et écailleux. Des lésions articulaires ou osseuses, des ulcères perforants, ou même des mortifications partielles, le plus souvent symétriques, du dos des pieds, peuvent être la conséquence de ces lésions nerveuses, comme aussi la rétraction de certains tendons, et en particulier du tendon d'Achille.

L’altération des nerfs pneumogastrique et phrénique ne diffère pas de celle des nerfs des extrémités, si ce n’est par ses graves conséquences; il en est de même de celle des nerfs optiques qui a pour effet une cécité plus ou moins complète.

Le crâne est fréquemment sclérosé, épaissi comme chez les anciens buveurs d’alcool ; les corpuscules de Pacchioni sont abondants et les méninges molles opalines à la convexité de l’encéphale. Les centres cérébro-médullaires offrent dans leur aspect extérieur des modifications semblables à celles de l’éthylisme.

Les circonvolutions sont ordinairement pâles, fermes et comme atrophiées, les hémisphères cérébraux en quelque sorte rétractés, et le liquide céphalo-rachidien abondant. Sur une section des hémisphères, la substance grise et la substance blanche, à part une légère dilatation des capillaires, ne paraissent pas lésées. Cependant l’examen histologique permet de constater, en même temps qu’une infiltration graisseuse des parois des petits vaisseaux et un épaississement à peine appréciable de la névroglie, un état troublé ou pigmenté, avec atrophie des neurones des couches corticales, lésions qui semblent expliquer la diminution des facultés mentales et la démence qui, dans certains cas, lui succède. Par contre, l'incertitude continue à régner sur la genèse des attaques convulsives observées chez plusieurs absinthiques.

La moelle épinière, pas plus que les méninges médullaires, dans les

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cas qui ont passé sous nos yeux, n’a présenté d’altération appréciable. Les neurones des cornes antérieures aussi bien que ceux des cornes postérieures ont été trouvés intacts, et, si quelque modification de ces éléments a pu être rencontrée, elle a été exceptionnelle; les racines rachidiennes ne sont généralement pas lésées (fig. 4) en sorte qu’il est difficile d’admettre, dès maintenant, que l’altération des cordons nerveux soit sous la dépendance de la moelle épinière.

SYMPTOMATOLOGIE. — 11 n’existe d’abord dans l’absinthisme chronique aucun changement appréciable de la physionomie ; mais, au bout d’un certain temps, apparaît un léger tremblement des lèvres, puis l’œil, de brillant qu’il était, devient terne, et le visage, peu coloré, revêt un certain aspect de tristesse et de mélancolie.

Les extrémités, généralement froides, sont violacées et souvent couvertes de sueurs.

Les digestions sont mauvaises, il survient des pituites à la descente du lit et il se produit le plus souvent un amaigrissement progressif. Ce sont là autant de phénomènes qui méritent l’attention du clinicien; mais, à côté de ces phénomènes peu différents de ceux que déterminent les autres boissons spiritueuses, le buveur d’absinthe est en proie à des troubles nerveux multiples qui intéressent tout à la fois la sensibilité, la motilité et la mentalité.

Les troubles de la sensibilité sont les uns objectifs, les autres subjectifs. Les premiers, dont la valeur sémiologique est des plus grande, consistent en une exaltation de la sensibilité générale, telle que le pincement le plus léger, une piqûre à l’aide d’une aiguille, ou même parfois le simple attouchement de la peau provoquent, aux extrémités des membres principalement, des douleurs qui arrachent des cris aux malades dont les jambes se fléchissent, se tordent ou se pelotonnent et présentent une petite tache violacée au niveau du point irrité.

Plus vive aux membres inférieurs qu’aux membres supérieurs,

g. 4. — Tubes nerveux des racines rachidiennes traités par l’acide osmique et non modifiés ; même malade que celui des figures 1 et 2.

Fig. 5. — Attitude du pied droit d’une femme adonnée à l’usage des boissons avec essences et atteinte d’une paralysie symétrique des extrémités inférieures.

cette hyperalgésie, rattachée à tort à l’éthylisme, se rencontre chez l’homme comme chez la femme et s’étend, en général, d'une fa^on symétrique, des membres à la partie inférieure du tronc et même jusqu'au thorax, avec une intensité qui diminue au fur et à mesure qu’on s'éloigne des extrémités. Plus intense à la partie inférieure de l’abdomen qu’à sa partie supérieure, cette hyperalgésie est des plus vive sur le trajet des muscles droits abdominaux, et en dehors de ces muscles, au niveau des émergences nerveuses. Sur ces points, en effet, la simple pression, à l’aide d’un ou plusieurs doigts, détermine, non seulement une douleur excessive, mais encore le renversement de la tête en arrière, la contraction des muscles du visage, et le soulèvement du tronc qui se courbe en arc de cercle comme dan& l’hystérie. Moins vive au thorax, l’hyperalgésie est encore pénible de chaque côté du sternum, et même en arrière, dans certains cas où la pression au niveau des émergences des nerfs spinaux détermine une souffrance des plus violente désignée en Angleterre sous le nom d'irritation spinale. La douleur, enfin, revêt parfois les caractères d’une névralgie intercostale.

Cette hyperalgésie est tellement pénible, dans quelques cas, que le moindre frôlement de la peau des jambes a pour effet la flexion de ces membres et aussi celle du tronc. Souvent même, à la vue du doigt qui ne l’a pas encore touché, le malade grimace et se pelotonne dans la crainte de la douleur.

Le chatouillement , particulièrement insupportable, détermine des mouvements réflexes des plus exagérés. L'effet du tilillement de la plante des pieds provoque la contraction de la plupart des muscles et en particulier celle des fléchisseurs, secoue tout le corps, fait grimacer la face, tire des cris aux malades, les oblige à se pelotonner dans leur lit, les couvre de sueurs et finirait certainement par les tuer s’il était continué pendant un temps suffisamment long.

L’hyperalgésie caractérise la première phase de l’absinthisme; celui-ci, dans sa période avancée, présente assez habituellement une anesthésie plus ou moins complète, que nous avons pu constater dans plusieurs circonstances.

De même que l’hyperalgésie, l'anesthésie, toujours symétrique, débute par les extrémités inférieures pour, de là, s’étendre vers le tronc ; mais ce qui la distingue nettement, c’est que, là où elle finit, s’observe une zone manifeste d’hyperesthésie. Celle-ci, d’ailleurs, persiste assez ordinairement aux extrémités des orteils, à l’abdomen, au thorax, et parfois sur le trajet delà colonne vertébrale.

Les phénomènes subjectifs de l’absinthisme se traduisent par des sensations de fourmillement, de picotement ou d’élancement, de déchirure ou de torsion, et enfin par des sensations de brûlure distinctes, par leur intensité, de ce qu’éprouvent les buveurs de vin et d’alcool.

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Ces sensations peuvent exister à tous les instants du jour; mais la chaleur du lit les exagère et la nuit est le moment de leur apogée. Les malades, pour les exprimer, se servent de comparaisons souvent bizarres ou pittoresques : l’un d’eux nous disait que la nuit « des chiens le mordaient et lui dévoraient les mollets » ; un autre racontait que « des ouvriers avaient travaillé, scié, raboté dans ses jambes » ; tous se plaignent de souffrances excessives, qui leur arrachent des cris et s’opposent à leur sommeil. Les buveurs d’amer Picon, d’absinthe, d’alcoolat de menthe, de vermouth, sont particulièrement exposés à ces douleurs qui, chez les femmes, revêtent une intensité telle qu’elles en arrivent parfois à appeler la mort pour y échapper.

Indépendamment de ces souffrances qui ont pour siège la continuité et surtout les extrémités des membres, et en particulier des membres inférieurs, un grand nombre de malades accusent des sensations de constriction, d’oppression et d’angoisse à la région sternale, se plaignent d’un poids qui les étouffe ou encore d’une sensation de boule qui rappelle celle de l’hystérie.

Les organes des sens participent quelquefois à ces désordres : la vue est le plus souvent modifiée par l’apparition de scintillements, de mouches volantes, d’objets lumineux indécis, d’abord rouges, ou jaunes, plus tard obscurs, noirs ou opaques, ou encore par des objets qui semblent trembler au point de rendre la lecture insupportable. Dans quelques cas, enfin, la vision, lorsque les nerfs optiques viennent à s’atrophier, se trouve plus ou moins compléter ment abolie.

L’ouïe, plus rarement affectée, n’est pas moins troublée quelquefois par des tintements, des bruissements nerveux, ou encore par une diminution delà perception des sons.

L’odorat et le goût, peu ou pas altérés, n’offrent en tout cas que des illusions ou des hallucinations de leurs sensations spéciales. Le toucher, malgré le désordre de la sensibilité générale, n’est qu’ex^ ceptionnellement perverti.

Des troubles vaso-moteurs s'associent fréquemment à ceux de la sensibilité, et tout particulièrement aux sensations de brûlure; ils se manifestent tantôt par le rétrécissement, tantôt par la dilatation des. petits vaisseaux.

Ces derniers accidents, de beaucoup les plus communs, accentuent la coloration du tégument et se montrent sous forme d’œdème ou de purpura, selon que l’extravasation sanguine est simplement séreuse ou séro-sanguinolente. Les membres inférieurs en sont le siège ordinaire; l’œdème se limite au bas des deux jambes et aux pieds, ou bien gagne la cuisse, tandis que le purpura demeure le plus souvent localisé à la partie interne et inférieure de la jambe. Ferme et rosé, cet œdème se distingue de celui qui est dû à la stase, tant par

sa consistance et sa coloration que par son évolution. Il procède en effet par poussées successives et n’a jamais la marche lentement progressive de ce dernier. Le purpura, par sa brusque apparition, ses poussées souvent multiples, sa durée passagère et sa coïncidence avec les divers phénomènes de l’intoxication absinthique, laisse peu de prise au doute sur son origine.

Des sueurs abondantes se voient aux extrémités inférieures, à la suite d une émotion, dès qu'on vient à découvrir le malade, et particulièrement la nuit, et ce phénomène suffit, dans un grand nombre de cas, aussi bien que la sueur du front, à mettre Je médecin sur la voie du diagnostic.

Les troubles liés à la contraction des petits vaisseaux ne sont pas moins communs; ils se manifestent par le refroidissement des extrémités inférieures et supérieures qui, dans les cas légers, sont pâles ou rougeâtres, livides et parfois couvertes de sueurs, et, dans les cas graves, présentent les caractères de l’asphyxie locale des extrémités; aussi sommes-nous disposés à croire que certains cas de la maladie dite de M. Raynaud , observés chez l’adulte, n’ont d’autre origine que l’abus des boissons aromatiques.

Un homme de quarante et un ans, ancien militaire, garçon boucher, avoue des excès de boissons apéritives depuis plusieurs années; il en a d’ailleurs les symptômes. Dans le courant de janvier 1879, il commence à éprouver, aux extrémités des doigts des deux mains, des sensations de picotement, de froid, d’onglée et, vers la fin de ce même mois, il remarque, un matin en se levant, que les quatre derniers doigts de sa main gauche, pâles et froids, ont l’aspect de doigts morts, ainsi que les deux derniers doigts de sa main droite; puis, au bout de vingt-quatre heures, le sang revient et des douleurs atroces se font sentir au niveau des extrémités digitales, pendant environ quinze jours, tandis que la coloration du tégument, de pâle qu’elle était, devient successivement rouge, puis violette et noire. Admis dans notre service d’hôpital le 26 février, ce malade présente une gangrène sèche de l’extrémité des doigts, superficielle à droite, plus profonde à gauche.

Vers la fin d’avril, une escarre détachée de la pulpe de l’un des doigts de la main gauche entraîne l’ongle avec elle, sous forme de doigt de gant, tandis que les autres doigts, mortifiés tant â droite qu’à gauche, s’éliminent lentement, et c’est seulement vers la fin d’aout et au commencement de septembre que les phalangettes se détachent. L’élimina de celle gangrène, à forme momifiante, s’opère sans suppuration pour ainsi dire, car on peut à peine, par la pression des parties altérées, faire sourdre une gouttelette de pus.

Une cuisinière de quarante ans, adonnée depuis dix ans à l’usage quotidien des boissons spiritueuses et aromatiques, est admise dans notre service hospitalier en 1878 pour des douleurs spontanées des

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deux membres inférieurs, qui sont en même temps faibles et parésiés; elle est atteinte d’une analgésie symétrique des extrémités des membres, surmontée par une zone d’hyperalgésie ; elle a des cauchemars et des pituites matinales; puis, au bout de quelques jours et sous nos yeux, apparaît sur la face dorsale d’un des pieds une plaque rouge de la dimension d’une pièce de 5 francs, circonscrite par des sugillations du tégument et de l’oedème. Cette plaque ne tarde pas à être remplacée par une escarre brunâtre et sèche, tandis qu’à la face dorsale de l’autre pied et sur un point symétrique se développe une lésion semblable. Ces deux escarres se trouvaient à la période d’élimination, quand cette malade, prise tout à coup d’une angoisse extrême et de délire, fut emportée mourante de l’hôpital et échappa à notre investigation anatomique. En tout cas, il ne pouvait y avoir de doute sur la nature de son alfection, qui était une paralysie alcoolique avec gangrène symétrique.

Un coiffeur âgé de quarante-trois ans, et qui depuis huit années prenait chaque jour de six à dix absinthes, fut soigné par nous à l’Hôtel-Dieu en 1894, pour une paralysie périphérique des membres inférieurs, accompagnée d’une hyperalgésie excessive, d’œdème des pieds et de deux plaques gangreneuses symétriques, situées à la face interne du calcanéum. Ces plaques, bientôt suivies d’escarres, étaient en voie de réparation lorsque le malade vint à nous quitter. Semblables désordres ont été observés depuis lors par plusieurs auteurs et également rattachés à l’abus des apéritifs.

Les désordres de la motilité se manifestent sous forme de tremblement, de crampes, de crises convulsives et de paralysies. Le tremblement ne diffère pas sensiblement de celui de l’éthylisme et, comme ce dernier, il se manifeste parfois sous forme de crises aiguës qui affectent de préférence les lèvres et les membres supérieurs. Les crampes, ordinairement nocturnes et extrêmement douloureuses, ont leur siège de prédilection aux membres inférieurs et surtout à la région des mollets.

Les crises convulsives, exceptionnelles dans l’éthylisme, se rencontrent assez souvent chez les absinthiques pour que l'on soit conduit à les attribuer, non pas à l’alcool, mais aux essences diverses qu’il peut renfermer. Ces crises, plusieurs fois observées par nous, surviennent brusquement le jour ou la nuit et présentent la plupart des caractères cliniques attribués à l’hystéro-épilepsie. C’est pourquoi il y a, ce nous semble, de sérieuses raisons de croire que plusieurs des cas décrits par les auteurs sous les noms d'hystérie ou d'hystéroépilepsie ne sont que des cas de convulsions liées à des excès méconnus de boissons avec essences, et plus particulièrement à des excès d’absinthe et de vulnéraire.

Le début de ces accidents ne diffère de" celui de l’épilepsie que par l’absence du cri, et une perte de connaissance moins complète. Les

convulsions, d'abord toniques et ensuite cloniques, sont plus désordonnées que dans cette dernière affection, et prédominent parfois dans un des deux côtés ; en outre, la période comateuse et le ronflement, comme aussi- la morsure de la langue, font généralement défaut.

La durée de l’attaque convulsive, qui peut être de plusieurs heures, est plus longue que celle de l'épilepsie; son retour, très irrégulier, est d'ordinaire occasionné par une cause stimulante : excès de boissons, émotion, coup, menstruation. Assez souvent, à l’excitation et à un délire violent, succède de l’anéantissement ou même du coma.

Cette attaque, en somme, ressemble tantôt à une attaque d'hystérie ou d'épilepsie, tantôt à une attaque apoplectique avec ou sans convulsions, tantôt enfin à une crise tétanique. Par conséquent, les crises convulsives des individus adonnés aux excès de boisson avec essences ont des caractères très variables, et ce fait s'explique sans doute par la variété de composition des liqueurs usitées.

Les convulsions épileptiformes, en effet, nous ont paru relativement fréquentes chez les buveurs de vulnéraire, et les convulsions hystériformes chez les personnes qui faisaient abus d’absinthe.

Dans tous les cas, indépendamment de leurs caractères quelque peu spéciaux, les attaques convulsives liées aux excès de liqueurs avec essences n'apparaissent qu’à un âge déjà avancé de la vie; de plus, elles sont précédées et suivies de tous les phénomènes propres à l'absinthisme, à savoir : rêves, cauchemars, sueurs nocturnes, hyperalgésie cutanée des extrémités, névralgies diverses et parfois agitation et délire, de telle sorte que le doute, en ce qui concerne leur origine, ne peut persister longtemps.

Signalée tout d’abord par nous en 1865, la paralysie du buveur d’apéritifs a été décrite dans nos leçons cliniques de l’année 1880, sous le nom de paralysie alcoolique , et rattachée à une névrite parenchymateuse des extrémités. Depuis lors, cette alîection a été étudiée par nos élèves et par plusieurs auteurs (1) qui n’ont fait que confirmer nos recherches et l’ont, comme nous, attribuée aux excès alcooliques. Cependant, lorsque, par une étude plus approfondie de l’alcoolisme, il nous a été possible de différencier les elï'els des différentes boissons : vin, alcool, essences, il devint évident que la paralysie des buveurs se rencontrait uniquement chez ceux qui s’adonnaient aux boissons avec essences.

Localisée avant tout aux nerfs des extrémités des membres, cette paralysie atteint, dans quelques cas, les nerfs optiques, pneumogastriques, phréniques, et peut même se généraliser à tout le corps qui, d'ordinaire, se fléchit aussi bien que les membres et revêt ainsi une attitude tout à fait spéciale.

Cet accident, plus commun chez la femme que chez l'homme.

(1) Voy. la bibliographie de la page 294.

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puisque, sur 54 cas personnels, 45 ont été observés chez des femmes, offre un caractère constant et des plus remarquable, à savoir une symétrie presque parfaite , c’est-à-dire qui porte tout à la fois et au même degré sur les muscles homologues des deux côtés, tant aux membres inférieurs qu’aux membres supérieurs. Des extrémités où elle débute, cette paralysie gagne peu à peu, en diminuant d’intensité, la racine des membres et peut même s’étendre et se généraliser, restant toujours plus accentuée aux membres inférieurs qu’aux membres supérieurs, dont la fonction n’est souvent que peu ou pas compromise. Les muscles extenseurs sont, dans la grande majorité des cas, plus fortement atteints que les fléchisseurs, qui souvent demeurent intacts, et de là résulte une attitude fléchie aussi bien pour le tronc que pour les membres. Cette attitude, qui, aux jambes, rappelle celle du pied bot varus équin (fig. 5), ressemble, aux avantbras, à celle de la paralysie saturnine et se manifeste lorsque les jambes et le tronc sont atteints par la flexion des membres et du tronc.

La contractilité électro-musculaire est sinon abolie, du moins manifestement diminuée, ce qui rapproche encore la paralysie du buveur de la paralysie saturnine. La réaction de dégénérescence est manifeste (1); mais, de plus, il existe souvent une anesthésie marquée au courant faradique qui paraît simplement douloureux, tandis que, chez l’homme sain, il donne lieu à une sensation passagère, mais insupportable.

En somme, la symétrie, la tendance à la généralisation, la perte de la contractilité électro-musculaire, l’absence constante de contracture sontautant de caractères qui, joints aux autres signes déjà si particuliers à l’intoxication par les boissons avec essences, mettent hors de doute l’origine de ces accidents et permettent de les distinguer des désordres matériels de la moelle épinière et de l’encéphale, de l’ataxie locomotrice et même des autres paralysies toxiques.

La névrite des nerfs pneumogastriques se manifeste par l’accélération de la circulation, de la respiration et par des phénomènes de dyspnée et de congestion pulmonaire qui ne tardent pas à être suivis de mort, celle des nerfs phréniques par la paralysie du diaphragme. Quant à l’altération des nerfs optiques, elle a pour effet la modification de la papille optique et une amblyopie plus ou moins complète.

Les troubles de la mentalité débutent, en général, par de l’excitation et finissent par de la dépression. Tout d’abord irritable, emporté, prompt aux émotions, sensible à la douleur, le buveur d’essences a peur, frémit et grimace si on vient à le toucher ou à lui pincer la peau. Bientôt après, sa mémoire fait naufrage, sa parole devient hésitante, tremblée, et son intelligence laisse à désirer. Il dort mal, se trouve tourmenté par des cauchemars, des rêves incohérents, des

(1) W. GEttinger, Étude sur les paralysies alcooliques. Thèse de Paris, 1885.

hallucinations professionnelles ou autres qui ont pour caractère de l’effrayer, de l’angoisser, ou même de produire un délire parfois aigu et éminemment agressif.

En dernier lieu, les facultés mentales baissent notablement, la mémoire s'affaiblit de plus en plus, les conceptions se ralentissent, tout travail intellectuel ou môme physique devient impossible, et le malheureux buveur en arrive à rire ou à pleurer sans motif; il devient gâteux par relâchement des sphincters, tombe dans un état de mélancolie stupide, le plus souvent dans un état de démence, et succombe enfin au milieu de l'hébétude et d’un abrutissement complet.

La démence toutefois n'est fatale qu’autant qu'elle survient peu à peu, à la suite de la diminution ou de la perle progressive des facultés intellectuelles, car, chez une femme d'une quarantaine d’années qui, dans le cours d’une paralysie douloureuse des extrémités, tomba dans la démence et le gâtisme, je pus voir les facultés mentales reparaître peu à peu et les paralysies cesser entièrement au bout de deux années.

Les troubles gastriques, peu différents de ceux qui existent chez les buveurs d’eau-de-vie, ne nous arrêteront pas. Le foie, à part quelques épistaxis liées vraisemblablement à un certain degré de stéatose, continue à fonctionner. L’appareil circulatoire et les reins sont rarement touchés, si nous exceptons certains cas de polyurie signalés par nous. Il n’en est pas de meme des poumons, qui sont exposés aux congestions, aux inflammations, et surtout à la tuberculose.

Cette dernière maladie est pour ainsi dire le mode de terminaison de l’absinthisme, tant elle est fréquente chez les personnes qui abusent des boissons avec essences. Beaucoup plus que toutes les autres boissons, celles qui renferment des essences ont le fatal privilège de dénourrir les individus et de les prédisposer à la phtisie. Le sommet droit en est la localisation plus spéciale, et il m'a été donné de la voir évoluer parfois avec une grande rapidité, du moins chez de jeunes femmes abusant des apéritifs depuis un temps relativement court et qui, à la suite d’une paralysie des membres, se trouvaient emportées par une tuberculose aiguë.

ÉVOLUTION. — L' absinthisme chronique a une évolution qui varie avec les habitudes des malades: rapide chez les individus qui font un abus excessif de liqueurs, elle est lente et même insidieuse chez ceux qui se contentent de quelques petits verres par jour.

Etudiée dans son ensemble, cette maladie présente, comme la plupart des intoxications, deux phases distinctes, l'une d'excitation, l’autre de dépression.

La première de ces phases a pour caractères l'hyperalgésie, l'insomnie, les cauchemars, les hallucinations, le délire; la seconde se distingue par la paralysie des membres, ou même du tronc et des organes des sens, la diminution des facultés mentales, la perte de la

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mémoire, l’incontinence des matières, l’abrutissement et la démence.

La terminaison est le plus souvent fâcheuse, pour ce fait que le malheureux absinthique, comme le morphinomane et l’éthéromane, se trouve pris dans une sorte d’engrenage dont il lui est difficile de se tirer, en raison du besoin contracté, plus impérieux, sans aucun doute, que celui de l’éthylique. Aussi, peu de personnes, à moins d’habitudes récentes, parviennent-elles à se corriger; mais celles qui en ont le courage guérissent, le plus souvent, lorsqu’elles n’ont pas dépassé la période d’excitation et parfois même encore plus tard.

La mort, lorsqu’il y a continuité des excès, est la terminaison habituelle de l’absinthisme chronique. Elle est le fait, tantôt d’un délire aigu, tantôt d’une paralysie généralisée aux quatre membres avec relâchement des sphincters et escarres multiples, ou bien encore de la paralysie des pneumogastriques, qui a pour effet l’accélération de la respiration et de la circulation.

Dans un certain nombre de circonstances, c’est une complication qui vient terminer l'existence, et en particulier l’érysipèle, la pneumonie, un choc violent, etc., chacun de ces états pouvant être suivi d’agitation, de délire et de coma.

Le plus souvent, enfin, l’absinthique finit par la tuberculose dont les excès ont préparé le terrain. Ce mode de terminaison, plus fréquent encore que chez l’éthylique, est pour ainsi dire fatal, en dehors de toute autre complication. Aussi peut-on dire que la tuberculose est le genre de mort habituel des individus qui ont le malheur d’abuser des apéritifs. C’est là un fait à retenir ; il est un sérieux avertissement pour l’individu et une grande leçon pour l’administration chargée de veiller sur la santé publique.

SÉMIOLOGIE. — Le diagnostic de l’absinthisme est des plus facile pour qui sait reconnaître ses manifestations ; mais la plupart des médecins, faute d’être fixés sur ce point, se trouvent exposés à des erreurs parfois extraordinaires ; aussi devons-nous mettre en lumière les signes qui permettent de les éviter, d’autant plus que le refus des malades d’avouer leurs funestes habitudes est à peu près constant.

D’ordinaire, la tristesse de la physionomie, le tremblement des lèvres, la pituite, les cauchemars, l’insomnie mettent le médecin sur la voie d’une intoxication alcoolique, dont il reste ensuite à rechercher l’espèce. Dans certains cas, pourtant, la physionomie est peu modifiée, le malade accuse simplement des douleurs aux extrémités des membres, au niveau des articulations, et presque toujours ces manifestations sont prises pour des douleurs rhumatismales.

Nombreuses sont les erreurs commises dans ces conditions, non moins nombreuses sont celles où des douleurs résultant de la pression de l’abdomen ont fait songer à l’hystérie. D’autres fois, le malade se plaint uniquement d’un malaise général, de palpitations, de mau-

vaises digestions et met encore le médecin sur une piste qui l'égare, car il est rare qu’il accuse tout d’abord des cauchemars et de l’insomnie, des picotements et des fourmillements dans les pieds, c’est-à-dire qu’il signale les principaux signes de son mal.

En présence de ces difficultés, j’ai depuis longtemps pris le parti, aussi bien en ville qu’à l’hôpital,. de rechercher d'une façon systématique les habitudes des malades au point de vue des excès de boissons.

Aussi, je commence par titiller la plante des pieds, afin de bien connaître l’état des réflexes, et par explorer la sensibilité cutanée des membres inférieurs, tout en ayant soin d’observer la physionomie et l’état des lèvres. — L’existence de phénomènes anormaux et symétriques met tout d’abord sur la voie d’une intoxication dont l’origine reste à déterminer. Or l'exagération des réflexes plantaires, l’hyperalgésie cutanée des membres inférieurs, d’autant moindre qu’on se rapproche plus du tronc, celle de la peau de l’abdomen et parfois même du thorax, principalement au niveau des émergences des nerfs, sont autant de signes révélateurs d’excès de boissons aromatiques, tandis que des effets contraires, à savoir la diminution ou l'abolition symétrique des réflexes et de la sensibilité cutanée, indiquent des excès simplement éthyliques. Pour assurer le diagnostic d’une façon définitive, il suffit d’interroger le malade sur son sommeil, et s’il avoue de l’insomnie, des rêves terrifiants, des sueurs nocturnes, des réveils en sursaut, et aussi des vertiges et des pituites, le matin au réveil, il n’y a plus de doute, l'absinthisme est un fait certain dans le premier cas, l’éthylisme dans le second.

Les choses, pourtant, ne sont pas toujours aussi simples : les réflexes plantaires peuvent être exagérés, tandis que la sensibilité au niveau des pieds et de la partie inférieure des jambes est diminuée ou abolie, ou bien les réflexes sont diminués, ainsi qu’il arrive chez d’anciens absinthiques ou encore chez des sujets adonnés tout à la fois aux apéritifs et à l’eau-de-vie, mais alors il existe, comme signes diagnostiques de l’absinthisme, une zone d’hyperalgésie, située immédiatement au-dessus des points anesthésiés, de l'hyperalgésie abdominale et thoracique; et ces phénomènes, rapprochés des cauchemars, du tremblement des lèvres, etc., suffisent encore à dévoiler les excès de liqueurs aromatiques.

L’absinthisme est, de plus, confondu chaque jour avec les maladies les plus diverses, telles que : syphilis, hystérie, tabes, affections médullaires et beaucoup d’autres. Appelé, il y a une dizaine d’années, pour une jeune femme atteinte tout à la fois d’une syphilis secondaire et de parésie des membres supérieurs et inférieurs, localisée de préférence aux extenseurs et rattachée, par mon confrère, à cette dernière maladie, il me fut facile de démontrer que cette femme, qui tenait un café, se livrait à des excès de boissons avec

ABSINTHISME CHRONIQUE.

essences. Elle avait, en effet, de l’insomnie, des rêves terrifiants, de l’agitation la nuit, des sensations douloureuses d’une grande intensité aux quatre membres, une exagération considérable des réflexes plantaires, et, en tenant compte du siège de la parésie et de sa symétrie, il ne pouvait y avoir de doute sur son origine.

Bien des fois il m’est arrivé de voir des confrères ou même des maîtres de la science, s’appuyant sur les douleurs abdominales, sur un certain degré de constriction thoracique, sur la diminution du champ visuel, considérer comme hystériques des femmes ou des hommes qui n’étaient que des buveurs d’absinthe ou de boissons similaires. C’est qu’ils oubliaient d’examiner les réflexes plantaires, d’explorer partout la sensibilité générale, de s’enquérir du caractère des rêves, de l’existence de la pituite, du tremblement des lèvres, tous phénomènes qui leur auraient permis d’asseoir un tout autre diagnostic. Chez un homme de quarante ans, peintre en bâtiments, atteint d’üne hyperalgésie symétrique des membres avec exagération des réflexes, cauchemars, pituites, etc., je vis diagnostiquer de l’hystérie saturnine par plusieurs médecins, sous prétexte qu’il s’agissait d’une profession prédisposant au saturnisme ( post hoc, ergo propter hoc). Cet homme, il est vrai, commença par nier tout excès, mais, en lui affirmant qu’il était impossible de se tromper sur la nature de sa maladie, il finit par avouer qu’il avait bu beaucoup d’absinthe en Afrique, étant soldat, et que, depuis lors, il n’en avait pas cessé l’usage.

Le tabes, par les douleurs lancinantes des membres inférieurs, par la difficulté de la marche et, dans quelques cas, par la paralysie de certains muscles, est facilement confondu, du moins à son début, avec les paralysies absinthiques.

Cependant, il s’en distingue par l’état des réflexes patellaire et plantaire pour ainsi dire toujours abolis, par l’incoordination et par la marche qui s’opère sur le talon, tandis qu’elle se rapproche du steppage dans la paralysie absinthique, et enfin par l’absence habituelle des phénomènes ordinaires des excès de boissons avec essences, hyperalgésie, rêves terrifiants, hallucinations, pituites matinales, etc.

Beaucoup d’autres affections sont encore confondues, chaque jour, avec l’absinthisme chronique; par le temps qui court, il nous faut en différencier l’appendicite qui, trop souvent, fait tourner la tête aux malades et obscurcit la vue du médecin.

Appelé un jour auprès d’une jeune femme de trente ans, chez laquelle un confrère des plus instruit avait diagnostiqué une appendicite, en s’appuyant sur l’existence d’une vive douleur au niveau du fameux point de Mac Burney, et une péritonite en raison de quelques autres points douloureux, cela d’autant plus facilement que cette femme, atteinte d’une grippe légère, avait une température de 38° à 39°, il me fut facile de démontrer que les

douleurs qui en imposaient pour de l'appendicite se rencontraient également des deux côtés par le simple pincement de la peau, qu’elles étaient purement cutanées, qu’il existait de plus une exagération excessive des réflexes plantaires, des cauchemars, des vertiges et des nausées au sortir du lit, et qu’ainsi il s'agissait bien d'une intoxication par les essences ; il n’existait, d’ailleurs, ni tuméfaction, ni empâtement de la région de l'appendice.

Faute d’être suffisamment renseigné sur les signes de l’absinthisme, un certain nombre de médecins sont conduits à méconnaître cette intoxication, et cependant, le jour où ils se seront donnés la peine d’en étudier les manifestations, ils reconnaîtront que le diagnostic en est des plus simple et des plus facile.

L’alcoolisme et l’œnolisme, contrairement à l'absinthisme, se traduisent par la diminution ou l'abolition de la sensibilité à la douleur aux extrémités des membres inférieurs, et par la diminution ou l'abolition des réflexes plantaires.

Dans certains cas d'intoxication par l’absinthe, du moins chez d’anciens buveurs, l'anesthésie succédant à l’hyperalgésie, les réflexes peuvent être diminués, abolis ; mais la persistance de douleurs exagérées à la pression ou au pincement au niveau des émergences nerveuses^ l’abdomen et au thorax surtout, viennent éclairer le diagnostic.

Les empoisonnements par le sulfure de carbone, par l’essence de térébenthine, par la benzine, etc., s’accompagnent quelquefois de phénomènes assez semblables à ceux de l’absinthisme; mais ils s’en distinguent par l’absence des cauchemars terrifiants et des pituites propres aux buveurs. Ces intoxications, d’ailleurs, étant presque toujours professionnelles, la recherche des occupations des malades devient un élément important de diagnostic. — Il est facile, en somme, de distinguer l'absinthisme de toute autre maladie.

Les crises convulsives, les paralysies, la démence, qui sont les manifestations les plus difficiles à reconnaître, ne se différencient pas moins, si on sait tenir compte de leurs caractères propres, de leur évolution et de leur coexistence avec l’ensemble des phénomènes déterminés par les boissons avec essences.

Le pronostic de l’absinthisme chronique est en rapport avec la localisation, l'importance des désordres acquis et la durée de l’habitude prise. Relativement bénin tant qu’il n’existe aucune lésion matérielle appréciable et que les excès sont récents, il devient sérieux lorsque les nerfs des membres sont paralysés, et pour ainsi dire mortel quand ceux de la respiration se trouvent atteints.

Les désordres cérébraux : délire aigu, hystéro-épilepsie, démence, sont des accidents d’une grande gravité ; mais c’est principalement par la dénutrition de l’individu que l’absinthisme, à l'instar du morphinisme et de l’éthylisme, constitue une maladie des plus redoutable, tant parce qu'il conduit presque fatalement à la tuber-

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culose que parce qu’il prépare aux maladies infectieuses aiguës un terrain de faible résistance et place le malheureux buveur dans un état d’infériorité notoire.

PROPHYLAXIE ET TRAITEMENT. — La prophylaxie de l’absinthisme chronique consiste à faire comprendre aux personnes, à la société et surtout aux pouvoirs publics, le grand danger des boissons avec essences, qui, tant par leurs effets que par le besoin impérieux qu’elles ne tardent pas à créer, sont incontestablement les plus dangereuses, et à rechercher les moyens propres à en éviter l’abus et même l’usage.

11 convient aussi d’instruire la jeunesse de l’inutilité de ces boissons, des graves inconvénients qui en résultent, de la difficulté d’en cesser l’habitude. Tout individu bien renseigné sur ces points sera porté à s’en abstenir, et, s’il s’y est adonné, à réprimer son funeste penchant, ainsi que nous avons pu le constater dans plusieurs circonstances.

Or, comme, sans avoir une gravité, absolument semblable, les boissons avec essences, quelle que soit leur base, ont toutes de sérieux inconvénients, il en résulte qu’aucune d’elles ne peut trouver grâce à nos yeux. C’est pourquoi, en -raison de leur attrait pour l’homme et surtout pour la femme, notre avis est qu’il est du devoir d’une Administration éclairée, qui désire protéger la société, d’en prohiber le débit, et de s’opposer, de la façon la plus absolue, à leur fabrication instantanée, sous le comptoir du débitant, à l’aide d’essences artificielles ou même naturelles. Ces mesures, déjà prises par certains gouvernements, devront être forcément appliquées chez nous, si on tient à empêcher notre malheureux pays, où l’abus des apéritifs est le plus répandu, de continuer à se dépeupler, et si on veut lui conserver son énergie physique et sa puissance intellectuelle et morale.

Le traitement de l’absinthisme chronique varie avec la période plus ou moins avancée de cette intoxication. L’indication dans la période d’excitation étant de calmer le système nerveux, l’hydrate de chloral, qui a la propriété de provoquer un sommeil paisible, est le moyen qui y répond le mieux. Associé au sirop de morphine, cet agent a, en outre, l’avantage de diminuer les vives souffrances éprouvées par les malades, mais à la condition de l'administrer à des doses élevées et rapprochées, sans quoi il excite les malades et demeure infructueux. C’est pourquoi nous le prescrivons habituellement à la dose de 3 à 5 grammes, dans une potion qui doit être prise dans l’espace d’un quart d’heure, en ayant soin d’élever cette dose jusqu’au point d’obtenir un sommeil de plusieurs heures, pour le moins de six heures consécutives. Quand les douleurs ont une intensité à faire crier les malades, nous n’hésitons pas à additionner la potion de chloral de 1, 2 et même 3 centigrammes de chlorhydrate

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de morphine, substance également bien supportée dans ces conditions.

L’extrait thébaïque n’agit efficacement qu’à la dose de 0er,*20 et plus; autrement, de même que le chloral et la morphine, il détermine plutôt une excitation.

L’hydrothérapie tiède ou même froide est à recommander simultanément avec ces moyens. Nous prescrivons tout d’abord des lotions froides alcoolisées sur le corps entier, le matin en se levant, ensuite des bains tièdes, des douches tièdes ou écossaises et, plus tard, quand l’excitation a cédé, des douches froides en jet brisé très courtes, d’une durée d’environ dix secondes, et cela aussi longtemps qu’il est nécessaire.

L’état des fonctions digestives doit être surveillé en raison de la dénutrition générale et de la prédisposition que crée à la tuberculose l'abus des boissons avec essences. Aussi l'usage des gouttes amères de Baumé sera-t-il conseillé dans le but de stimuler les organes, et le tube digestif en particulier. Une alimentation azotée est de rigueur et, en cas d’inappétence, le régime lacté absolu, à part le thé et le café, devra être préféré à tout autre.

Le chloral et la morphine sont encore utiles dans la seconde période de l’intoxication absinthique, lorsqu'il existe de la douleur et de l’insomnie ; mais, quand la dépression est manifeste, il est indiqué de recourir à l'emploi de la strychnine, des lotions froides, et même des douches, comme aussi au massage lorsqu'il existe des p.aralysies. Ce dernier moyen, intelligemment appliqué, nous a paru avoir une réelle utilité.

L’électricité est indiquée dans le but de réveiller la contractilité musculaire toutes les fois qu’il existe des paralysies. Les courants continus ont, à cet égard, les meilleurs effets. — Néanmoins, comme ces paralysies sont assez peu différentes de celles qui succèdent à une contusion des nerfs, et guérissent en général spontanément à la suite de la régénération des tubes nerveux et des muscles correspondants, il est difficile de savoir exactement si la guérison a été le fait du traitement ou des efforts de la nature.

Un médicament que j’ai employé, dans plusieurs circonstances, avec un succès du moins apparent, c’est le chlorure d’or qui, administré à la dose de quelques milligrammes, a semblé réveiller l’excitabilité nerveuse et la contractilité musculaire.

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