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III. — ALCOOLISME HÉRÉDITAIRE

Les boissons spiritueuses, prises avec excès, se localisant d’une façon plus spéciale sur le système nerveux, ont, par cela même, de la tendance à se transmettre par hérédité. De cette façon, elles affectent non seulement les individus qui en abusent, mais elles

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frappent encore leur descendance et en menacent la perpétuité.

Les effets pathologiques provenant de cette transmission varient certainement avec chacune des boissons spiritueuses ; néanmoins les différences qu’ils présentent ne sont pas suffisamment connues pour prêter à une étude séparée; c’est pourquoi nous les décrivons sous le nom commun d 'alcoolisme héréditaire.

Ces effets, depuis longtemps soupçonnés, du moins si on en juge par cette apostrophe de Diogène à un enfant stupide et idiot : « Jeune homme , ton père était bien ivre quand ta mère t'a conçu », étaient simplement considérés comme la conséquence morale nécessaire de la faute des ascendants. Les médecins s’en inquiétaient assez peu, lorsqu’un aliéniste des plus célèbre, Morel, fit connaître un certain nombre d’états pathologiques liés, selon lui, à l’hérédité alcoolique. Que plusieurs de ces états reconnussent une autre cause, la chose est possible; mais cet auteur n’a pas moins attiré d’une façon plus spéciale l’attention sur les désordres héréditaires dus aux excès de boissons. Je me suis appliqué, de mon côté, à rechercher les états pathologiques qui peuvent dépendre de l’hérédité alcoolique, et plusieurs de mes élèves ont publié sur ce même sujet des thèses intéressantes (1). Legrain et quelques autres pathologistes ont apporté de nouveaux faits à ceux déjà connus, et des travaux plus récents ont donné une sanction expérimentale aux recherches antérieures et mis en lumière la pathogénie des malformations et des tares qui frappent la descendance des alcooliques.

ÉTIOLOGIE ET PATHOGËNIE. — Accident relativement commun, l’alcoolisme est transmis héréditairement dans deux conditions distinctes : tantôt à l’état aigu, lorsque le sang et les tissus du buveur sont imprégnés d’alcool ; tantôt à l’état chronique, c’est-àdire à un moment où il existe peu ou pas d’alcool dans le sang. Les deux procréateurs y participent également et il est difficile de dire quel est celui qui y prend la plus large part ; si le père ou la mère sont accusés d’une façon plus particulière, c’est toujours sans preuves suffisantes sur ce point.

Ce qui est certain, c’est qu’il existe ordinairement, pour une même famille d’alcooliques, un accroissement progressif des désordres pathologiques chez les enfants : telle famille, par exemple, dont les trois premiers enfants sont bien portants, s’augmentera d’un quatrième qui sera faible d’intelligence, d’un cinquième qui sera idiot ou épileptique, d’un sixième enfin qui viendra mort-né, tandis que la septième grossesse se terminera par un avortement. Un auteur anglais, M. W. C. Sullivan (2), a constaté, après avoir éliminé les cas dans lesquels l’alcoolisme est exempt de toute cause étrangère de

(1) Morel, Traité des dégénérescences physiques, intellectuelles et morales de l’espèce humaine. Paris, 1857.

(2) W. G. Sullivan, Journ. of mental diseases, 1899.

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dégénérescence, que la mortalité, parmi les enfants de mères alcooliques, est deux fois plus considérable que celle des enfants de mères sobres, et qu’elle est d’autant plus élevée que l'alcoolisme maternel s’est développé plus tôt. D’après une statistique de Demone, sur dix familles d’alcooliques prises au hasard, 25 enfants sur 57 meurent dans la première semaine (1). Si la mortalité est grande parmi les enfants de buveurs, les malformations et les tares héréditaires ne le sont pas moins, et, pour en bien comprendre le mécanisme, il importe de se rendre compte des circonstances multiples dans lesquelles ces désordres prennent naissance.

Ces circonstances varient, en effet, selon que l’action des procréateurs s’opère d’une façon isolée ou simultanée, à l’état d’intoxication aiguë ou à l’état d’intoxication chronique, et que le sang renferme plus ou moins d’alcool; de là divers modes de transmission que nous groupons comme il suit :

1 0 Modification des germes au moment de la conception. — L'observation clinique et l’expérimentation s’accordent pour démontrer l’existence de ce mode de transmission héréditaire. Demeaux et d’autres auteurs ont rapporté des cas de malformations cérébrales chez des enfants qui avaient été conçus dans l’état d’ivresse d’un seul ou des deux parents, et, dans ces derniers temps, l'expérimentation est venue prêter son appui aux faits de ce genre.

Le Dl 2 3 Féré (2) a montré, d’une part, que les produits d’œufs dans l’albumine desquels a été introduite une faible quantité d'un alcool quelconque se font remarquer non seulement par des malformations beaucoup plus lréquentesquecellesd’autresœufs témoinset normaux, et, d'autre part, que des œufs exposés sous une cloche à l’action d’essences diverses pendant un ou plusieurs jours avant l’incubation présentent de fréquentes malformations des centres cérébro-spinaux et, comme les précédents, un ralentissement manifeste dans leur développement.

2° Modification du fœtus par la mère dont le sang renferme de l'alcool au cours de la grossesse. — L’observation clinique avait bien soupçonné les fâcheux effets qui peuvent résulter des excès de boissons spiritueuses de la femme au cours de la grossesse, mais c’est l’expérimentation qui a mis ce fait en évidence. Nicloux (3) a démontré que chez des femelles en cours de gestation l’alcool se retrouvait tout à la fois dans le sang de la mère et dans celui du fœtus, en proportion presque égale. Ce dernier se trouve donc soumis, ainsi que sa mère, à l’action de cette substance nuisible, et, comme son

(1) Yoy. J. Roubinowitch, Alcoolisme infantile (Gaz. des hôp., 1902, p. 6G1).

(2) Ch. Féré, Étude sur l'influence tératogène ou dégénération des alcools et des essences, etc. ( Journ . de l'anal, et de la physiol.. Paris, 1885, t. XXXI, p. 161). — Ch. Féré, C. R. et me/n. de la Soc. de biol ., Paris, 1^97, p. 271, 313.

(3) Nicloux, Déterminisme d'un alcoolisme congénital. Thèse de Paris, 1900.

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système nerveux est en voie de développement, il est facile de comprendre qu’il puisse en résulter des désordres des neurones, des arrêts de développement et, par suite, des malformations cérébro-spinales plus ou moins sérieuses. C’est là une sorte d’alcoolisme avant la lettre, qui ne doit pas être oubliée du médecin.

3° Modification du produit de conception sans qu’aucun des procréateurs ne soit en puissance d’alcool au moment de la conception, et malgré la sobriété de la mère pendant tout le cours de la grossesse.

Cette circonstance, beaucoup moins sérieuse que les précédentes, n’est pas pour cela exempte de tout danger, et, si elle ne produit pas de sérieuses malformations, elle transmet, tout au moins, dans un grand nombre de cas, en même temps qu’une excitabilité nerveuse anormale avec insomnie, cauchemars et parfois crises convulsives, une certaine tendance à se livrer à la boisson à un âge plus ou moins avancé de l’existence.

Si l’expérimentation peut difficilement nous apporter des preuves sur ces points, l’observation clinique, par contre, nous met à même de recueillir des faits qui ne laissent que peu de doute sur l’influence exercée dans ces conditions par les boissons spiritueuses (Voy. p. 243).

SYMPTOMATOLOGIE. — Les désordres observés chez les descendants d’alcooliques sont des plus variables, ce qui se conçoit si on prend en considération la diversité des liqueurs, la quantité d’alcool absorbée, l’intensité, la durée des excès et aussi la susceptibilité nerveuse des individus qui les commettent. Néanmoins, malgré leurs formes variées, ces accidents peuvent se grouper sous trois chefs principaux, savoir : 1° un besoin inné d’user des liqueurs fortes; 2° des troubles nerveux purement dynamiques; 3° des désordres matériels des centres cérébro-spinaux.

1° La tendance innée à faire abus des boissons alcooliques est chose commune chez les descendants de buveurs, à la condition que ceux-ci se soient adonnés de bonne heure à l’usage des liqueurs spiritueuses. LAge où survient cette appétence est variable; il est celui des grands changements physiologiques, la puberté, la grossesse, la ménopause, etc. C’est habituellement entre quinze et vingt-cinq ans qu’un mouvement instinctif pousse les jeunes gens à faire usage des liqueurs spiritueuses, et, il faut bien le reconnaître, en l’absence de tout mauvais exemple, souvent même sans le moindre entrainement. Un jour, par hasard, le malheureux prédestiné entre chez un débitant, boit un verre de liqueur, sans penser à mal; il en trouve le goût agréable, il recommence, et peu à peu l’habitude se prend, le besoin est créé et l’intoxication est proche. Telle est l’une des conséquences éloignées et aussi des plus fâcheuse des excès continus de boissons alcooliques; cette conséquence, si elle était bien comprise, devrait retenir sur la pente tout individu qui s’adonne à ces boissons.

La preuve de cette tendance nous est fournie par une statistique d'alcooliques observés de 1863 à 1878 Voy. p. 243). Cette statistique nous apprend que les ouvriers parisiens adonnés aux boissons distillées proviennent d'un petit nombre de provinces qui sont précisément celles où l’alcoolisme est le plus répandu, telles : l’Ile-de- France. la Normandie, la Picardie, la Bretagne, la Lorraine et la Champagne, tandis que le centre et le midi de la France, le Limousin et le Nivernais en particulier, ne donnent pas un seul alcoolique, bien que ces contrées aient fourni, à cette époque de construction et de transformation parisienne, le plus grand nombre des ouvriers de la capitale. Ce contraste est inexplicable, si on n’admet une tendance instinctive à l’usage des boissons spiritueuses chez certaines races, tendance forcément liée à l’hérédité, et qui marque pour ainsi dire du sceau de l’alcoolisme le malheureux descendant du buveur.

Les faits que j'ai pu recueillir dans les vingt-cinq dernières années concordent avec les précédents; mais, depuis lors, l'extension des cabarets a conduit à boire les habitants même des régions centrales et méridionales de la France, de telle sorte qu’il viendra un moment où notre pays tout entier se trouvera sous le coup d'une tendance innée vers les boissons spiritueuses. Il n’est pas plus extraordinaire, au reste, de voir cette tendance se transmettre par hérédité que la passion du jeu ou du libertinage, que personne ne conteste. L’hérédité, dans ces cas, s’explique même plus difficilement que chez le buveur, où l'alcool, agent matériel, imprime aux éléments du système nerveux une modification tenace et persistante.

2° Les troubles fonctionnels ou dynamiques propres aux descen dants d’alcooliques intéressent spécialement les fonctions cérébrales ; aucune d’elles n’y échappe, pas même la sensibilité morale, témoin cet air de tristesse dont est si souvent empreinte leur physionomie, ces pleurs, ces rires qui se produisent sans cause appréciable ou qui sont en désaccord avec l'intensité de la cause qui les a provoqués. Le tact est conservé, mais la sensibilité à la douleur est fréquemment exaltée ou diminuée, principalement aux extrémités L’excitabilité réflexe, généralement exagérée, se traduit assez souvent dans le jeune âge par de l’incontinence nocturne des urines et plus tard par des désordres de la motilité et de la mentalité revêtant tantôt la forme hystérique, tantôt la forme épileptique.

Dans ces conditions, la moindre cause suffit à provoquer une crise convulsive, comme le prouve un cas profondément gravé dans mon esprit. En 1874, j’étais appelé en toute hôte auprès d'un jeune garçon de sept ans qui, à la suite de son déjeuner, avait été pris de convulsions épileptiformes. Lors de mon arrivée, cet enfant était étendu sur un lit, immobile, sans respiration et tellement pôle que je le crus mort ; mais, à la suite de l’excitation de sa sensibilité générale, il se mit à respirer. Tout aussitôt, je pratiquai la respiration artificielle et le

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visage se colora, puis survint une violente crise d’éclampsie; après quoi l’enfant retomba de nouveau dans l’état de mort apparente.

Une nouvelle crise eut lieu, puis une troisième qui, sans la respiration artificielle, aurait été certainement suivie de mort, et ainsi de suite pendant trois heures. Convaincu que ces crises ne pouvaient être l’eflet que d’une excitation réflexe, j’en arrivai à proposer âmes confrères l’emploi de la morphine. Une première piqûre de 6 à 7 milligrammes ne fit qu’augmenter les accidents ; mais, à la suite d’une seconde piqûre, l’enfant tomba dans le sommeil narcotique et s’éveilla quatre heures plus tard totalement guéri de ses convulsions.

L’absence de tout désordre matériel me conduisit à soupçonner la présence de vers dans les intestins, et deux jours plus tard, à la suite de l’administration de la santonine, ce jeune enfant rendait deux énormes lombrics. Or le père, que j’ai soigné depuis lors, pendant un assez long temps, s’était adonné à des excès de boisson à partir de l’âge de vingt ans, et, bien qu’il fût très robuste, il mourut de tuberculose à l’âge de quarante-deux ans. Le descendant de ce père, aujourd’hui âgé de trente ans, buveur et tuberculeux, offrait ainsi dès sa jeunesse une excitabilité réflexe si grande que deux vers intestinaux suffirent à développer chez lui des convulsions qui mirent ses jours en danger.

Cette histoire est commune, et, le jour où l’on se donnera la peine de rechercher la cause des convulsions de l’enfance, on verra qu’elles ont fréquemment leur origine dans les fâcheuses habitudes des parents. Loin de nous l’idée de croire que l’abus des boissons soit toujours en cause; bien d’autres circonstances peuvent les produire, mais on ne peut nier qu’il soit très souvent possible de trouver, chez les parents, la raison des phénomènes morbides observés chez les enfants. Ce ne sont pas seulement des crises épileptiformes que l’on observe en pareil cas, mais encore des crises d’hystérie ou, mieux, d’hystéro-épilepsie. Ces dernières, en effet, peuvent être considérées comme de fréquents stigmates de l’éthylisme et surtout de l’absinthisme transmis aux enfants par les parents.

Il n’est pas rare devoir de jeunes sujets nés de parents absinthiques présenter un ensemble de symptômes rappelant tout à fait ceux de l’hystérie, et, pour s’en convaincre, il suffit de parcourir les observations consignées dans nos leçons cliniques (1). Néanmoins, on ne peut pas dire que ce soit là une hystérie toxique, car ce serait placer le symptôme avant la maladie ; mais, comme nous l’avons soutenu devant l’Académie de médecine (2), il faut reconnaître que certaines intoxications, l’absinthisme en particulier, peuvent se traduire par

(1) E. Laxcereaux, Leçons clin, de la Pitié et de l’Hôtel-Dieu, années 1879-1891. Paris, 1892, p. 53 et suiv.

(2) E. Lancereaux', De l’absinthisme aigu et de l'absinthisme chronique (Bull, de l’Acad. de mêd., Paris, 1880, sér. 2. p. 803 et 1074).

des phénomènes semblables à ceux de l'hystérie, ou même engendrer ce syndrome directement, ou par hérédité.

Les troubles dynamiques des facultés mentales, rencontrés par nous chez les enfants des ouvriers de Paris adonnés aux liqueurs frelatées, n'apparaissent pas dès les premiers temps de la vie, mais seulement au bout de plusieurs années. Ces enfants ont une intelligence développée et même vive; toutefois, les espérances qu’ils donnent sont loin de se réaliser, car leur développement intellectuel finit presque toujours par subir un arrêt ; aussi, tel qui était le premier de sa classe finit plus tard par en être le dernier. Ils ont, du reste, un équilibre très imparfait, sont légers, changeants, distraits, hargneux, et presque toujours emportés. Un grand nombre deviennent paresseux, vagabonds, incapables de vivre en société. Ils sont la plupart du temps, d’ailleurs, assez peu développés, faibles, malingres, infantiles et prédisposés à la tuberculose. Morel (de Saint-Yon) a pu rapporter ainsi plusieurs exemples de familles qui se sont éteintes dans un état de complète dégénérescence à la suite d’excès alcooliques.

Quelquefois, néanmoins, ces descendants de buveurs peuvent avoir des aptitudes spéciales pour la littérature, les œuvres d'art; mais ils ne sont jamais que d’assez mauvais vaudevillistes, que des artistes d’un ordre inférieur. Le fait le plus grave, c’est qu’il en est un certain nombre qui manquent entièrement de sens moral, se livrent aux pires excès, et ne reculent devant aucun crime, pas même l’assassinat.

3° Les désordres matériels provenant de l’hérédité alcoolique consistent en des lésions inflammatoires des centres nerveux, qui varient suivant Page de la vie où elles se produisent ; et, pour ce motif, il nous faut les étudier chez le fœtus, chez l’enfant et chez l’adulte.

Pendant la période embryonnaire, ces désordres, venant à modifier les éléments appelés à constituer plus tard une des parties importantes du centre cérébro-spinal, en arrêtent le développement, et sont, par suite, le point de départ de malformations de l’encéphale, généralement désignées sous les noms à' cicéphalie , à' anencéphalie, etc. Demeaux et quelques autres observateurs ont rapporté des exemples de malformations de ce genre, qu’ils ont cru devoir attribuer aux excès alcooliques des générateurs.

L’hydrocéphalie a paru, dans certains cas, pouvoir être rattachée à la même cause, comme aussi l’alléction particulière désignée sous le nom de porencéphalie , qui consiste dans une destruction partielle de l’encéphale; mais la syphilis, en raison de la localisation spéciale de sa lésion au système conjonctivo-vasculaire, en est sans aucun doute la cause la plus ordinaire.

Survenant à la fin de la période fœtale ou dans le jeune âge, les désordres héréditaires de l’alcoolisme se traduisent par des lésions

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qui, sans détruire les centres nerveux, s’opposent du moins à leur complet développement ; c’est ainsi qu’il convient d’envisager certaines atrophies partielles et le plus souvent unilatérales des hémisphères cérébraux, désignées par Breschet sous le nom d’ agénésie.

Ces atrophies par arrêt de développement sont, en général, accompagnées d’une déformation de la tête plus ou moins marquée suivant l’état des os du crâne, d’épilepsie et d’hémiplégie avec atrophie des muscles et du squelette des membres paralysés. D’autres fois, les deux hémisphères peuvent être atteints, la tête est peu développée, le crâne petit, il y a microcéphalie et développement général très incomplet. L’être dégénéré, produit du buveur, marche alors avec difficulté; il est hémiplégique ou paraplégique, souvent imbécile ou idiot.

Si on s’applique à remonter aux antécédents des enfants ou des adultes qui présentent ces désordres pathologiques, il est facile d’arriver à reconnaître, dans bien des cas, que les parents se sont laissés aller à des excès de boissons alcooliques, et que ces boissons ont dû jouer le principal rôle dans la genèse des accidents dont sont frappés les enfants. En effet, sur 83 enfants ou adolescents examinés, à ce point de vue, à ma demande, par H. Martin, 60 fois les parents furent trouvés alcooliques, et si, dans le reste des cas, il n’a pas été possible d’arriver à cette constatation, il n’en résulte pas que la chose n’ait pas existé. Dans les 60 familles auxquelles appartenaient ces individus, le nombre des enfants était de 301, dont 13*2 avaientdéjà succombé. Surles 169 survivants, ily avait 60 épileptiques : 48 avaient eu des convulsions dès leur jeune âge et 64 seulement pouvaient être considérés comme bien portants. Dans les 23 familles restantes, il y avait 106 descendants, parmi lesquels 27 étaient morts. Or, sur les 79 survivants, 23 étaient épileptiques, 10 avaient eu des convulsions en bas âge, 46 étaient bien portants. Un grand nombre de ces enfants enfin étaient paralytiques et mal conformés. D’ailleurs, semblables constatations ont été faites depuis lors, principalement par Bourneville.

Les excès de boissons alcooliques peuvent donc compter parmi les causes de certaines formes de paralysie de l’enfance ; mais l’épilepsie nous paraît résulter tout particulièrement de l’ivrognerie des parents, et ce qui nous le fait croire, c’est la conformation particulière des épileptiques qui ont dans leur famille des antécédents alcooliques. t

Ceux-ci, en effet, ordinairement petits, incomplètement développés, présentent de l’asymétrie crânienne et faciale, et, parfois, une hémiatrophie de tout le corps. La tête est petite, l’expression du visage étrange ou triste.

Ces malades ont dans leur enfance des convulsions qui cèdent

plus tard ; mais, quand vient la puberté, et surtout le moment de la suture des os du crâne, fréquemment prématurée chez eux, se déclarent, à la suite d’une cause occasionnelle quelconque, une frayeur par exemple, des attaques d épilepsie ou, mieux, d’hystéroépilepsie.

Ces attaques, généralement précédées d 'aura, ont les caractères et l’évolution de l’épilepsie franche, dite épilepsie essentielle , et constituent une maladie incurable. Dans quelques cas, pourtant, la grande attaque n’existe pas, les malades accusent simplement des vertiges, des étourdissements fréquents; ils ont, dans la nuit surtout, des rêves, des cauchemars, des hallucinations plus ou moins terrifiantes.

S'il échappe aux désordres fonctionnels ou matériels du système nerveux, le descendant de l’alcoolique n’offre pas moins, dans de nombreux cas, un certain degré de faiblesse congénitale et une diminution sensible de la taille.

Magnus Huss écrit, à propos de l’énorme extension de l’eau-de-vie en Suède : « Il est un fait irrécusable, c’est que, sous le rapport des forces physiques et de la stature, le peuple, en Suède, a dégénéré de ses ancêtres. » Semblable phénomène se passe chez nous, car nos officiers de recrutement ont remarqué une diminution notable dans la taille du soldat français depuis une cinquantaine d’années.

Dans mon village, cette diminution m’a péniblement frappé; au lieu des grands jeunes gens que je voyais autrefois, je ne trouve plus aujourd’hui que des hommes de petite taille et presque imberbes. Or ce pays, qui, autrefois, récoltait beaucoup de vin, ne connaissait pas les eaux-de-vie ; c’est vers 1850 que ces boissons y ont fait invasion, comme ailleurs, et depuis lors la taille des habitants a notablement diminué. Une semblable observation a été faite par Rotureau dans l’arrondissement de Domfront. Cet arrondissement, celui du département de l’Orne où les excès alcooliques sont le plus habituels et l’usage de l’eau-de-vie de poiré le plus répandu, est aussi celui où la taille est le plus abaissée, à tel point que, dans quelques cantons, le recrutement des jeunes conscrits devient presque impossible.

Il nous serait facile de rapporter d’autres faits à l’appui de l’abaissement de la taille et de la force physique chez de nombreux descendants d'alcooliques. Cet abaissement, sur lequel insistait déjà Morel (1 ), trouve sa confirmation dans cefaitque les individus adonnés dès leur jeunesse à l’usage des liqueurs fortes se font remarquer, aussi bien queles descendants de buveurs, par la petitesse de la stature et par un faible développement de la force musculaire. Au reste, les individus frappés d’hérédité alcoolique, généralement frêles et déli-

(1) Morel, Traité des dégénérescences phys., intell, et morales, etc. Paris, 1857.

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cats, ont la poitrine aplatie, étroite, un faible développement du système pileux, et présentent tous les caractères de l’état désigné sous le nom d 'infantilisme ; ils sont par cela môme particulièrement prédisposés à la tuberculose et peu aptes à la procréation. Ainsi, diminution de la force physique, abaissement de la taille, stérilité relative et accroissement de la mortalité, tels sont, dans l’ordre physique, les principaux effets des liqueurs spiritueuses chez les peuples qui en abusent; sachons donc les éviter.

Rappelons que, dans l’ordre moral, ces effets se traduisent par des tendances criminelles et, trop souvent, par la perte du sens moral poussé à ses extrêmes limites, de telle sorte que l’alcoolisme crée, pour ainsi dire, une race spéciale, tant au point de vue des facultés mentales que des attributs physiques. Cette race peut bien se continuer pendant un certain temps avec ses infirmités et ses tendances vicieuses ; mais, heureusement, elle manque d’éléments suffisants pour se perpétuer; exposée à toutes sortes d’accidents et de maladies, vouée à l’impuissance et à la stérilité, elle tend à disparaître. C’est pourquoi la connaissance des manifestations diverses de l’alcoolisme héréditaire est de la plus haute importance et exige toute l’attention du législateur qui, s’il n’en tient compte, assume une responsabilité énorme.

Tels sont les principaux désordres pathologiques que l’observation clinique nous a amené à rattacher à l’alcoolisme héréditaire (1).

Loin de nous la prétention d’avoir épuisé ce triste et trop vaste sujet ; ce qui précède est une simple ébauche destinée à montrer que l’alcoolisme ne disparaît pas toujours avec l’individu qui en est atteint, mais que, dans un grand nombre de cas, il se continue dans sa descendance, et cela sous des formes multiples, indéfinies pour ainsi dire, et qui varient depuis la simple tendance à user de liqueurs fortes jusqu’à la dégénérescence la plus complète de l’être humain.

PROPHYLAXIE ET TRAITEMENT. — Les mesures de prophylaxie consistent, bien entendu, à combattre les prédispositions héréditaires que les enfants apportent en germe à leur naissance. Il convient ainsi de leur défendre l’usage du vin et des liqueurs, et de leur conseiller, comme boisson, l’eau, la bière ou le lait. Il y a lieu, en outre, de surveiller avec soin le moment de la puberté, qui est celui du danger, l’adolescence étant l’époque où se manifestent les tendances provenant de l’hérédité nerveuse.

La maladie une fois confirmée, il importe, avant tout, de s’adresser au système nerveux et de chercher à le modifier.

L’hydrothérapie sous toutes les formes, et, surtout, les douches

(1) E. Lancereaux, De l’alcoolisme et de ses conséquences au point de vue de l’état physique, intellectuel et moral des populations. Paris, 1878. — E. Lancereaux, L'alcoolisme et l’absinthisme héréditaire (Bull, méd ., 1891, p. 505 à 517). — Gendron, Alcoolisme héréditaire. Thèse de Paris, 1880.

froides de courte durée, trouvent ici leur indication, et, de fait, aucune médication n est plus efficace. Le bromure de potassium, la morphine ou même le chloral à haute dose sont autant de moyens adjuvants précieux, surtout si l’insomnie et des rêves terrifiants viennent harceler le malade.

Les désordres matériels doivent être combattus dès leur début, mais la chose est difficile chez le jeune enfant. A part les palliatifs, il n y a, du reste, aucun remède efficace contre une malformation.

Le mieux, alors, est de s’occuper de l’état intellectuel de ces malades, de leur procurer une éducation en rapport avec leurs facultés et leurs aptitudes, souvent même de les placer dans des établissements spéciaux. C’est là ce qui fait que nous sommes partisan d’asiles ou hôpitaux, non seulement pour les alcooliques, mais encore pour leur descendance arriérée.

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